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Full text of "Mystères inédits du quinzième siècle"

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I 



33— k-*t 



Hi. SS * . £ P 



\l<h r-r.SSL T.. 134? 



MYSTÈRES 

INÉDITS: 



*s£a eéeàre e/e celte A/i&ucaâa/i Vui>ab ûve/n 
A/ffW&t Jet?* ÀaAier ae tfâauanae. 



IMPRIMERIE DE BÉTHUNE ET TLON , 

36 , Rue de Vaugirard. 



1 



* - 



p 




MYSTERES 



INÉDITS 



DU QUINZIÈME SIÈCLE, 

PUBLIÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS, 

3t>n l'autorieatton b* JR. It JRtntfttrt U l'inttxutiion publique, 



PAR 



ACHILLE JUBINAL , 



D'APRÈS LE MSS. UNIQUE DE LA BIBLIOTHÈQUE STE. GENEVIÈVE. 



TOME DEUXIEME, 



PARIS, 

TÉCHENER, PLACE DU LOUVRE, 12,, 

ET RUE DE SEINE, 23, AU BUREAU DES ANCIENNES TAriSSERlES. 



M DCCC XXXVII. 



PREFACE 



Entête du premier volume de ce recueil j'ai donne 
quelques renseignements bibliographiques èur les 
Mystères que mon livre devait reproduire, mais peut- 
être ai -je trop peu parlé du manuscrit d'où je les tirais. 
Je vais tâcher de compléter ici les détails dans lesquels 
je suis entré , en disant qu'après le Mystère de la 
Passion, qui commence au folio 71 et se termine au 
folio 116, on trouve dans le Mss. de la bibliothèque 
S te-Geneviè ve , mais sans titre, une prière qui com- 
mence ainsi : 

Royne de pitié, Marie, 
En qui déité pure et elère 
A mortalité se marie, 
Tu es vierge et fille et mère , 

Et mère vierge enfantas 

Tu es suer, espouse et amie 
Au Roy qui toudis fut et ère ; 
Tu es vierge seiche et flourie, 
Doulx remède de mort arrière ; 



VI PREFACE. 



Tu es Hester qui s'umilie, 
' Tu es Judit qui beau se père; 

Amen (Aman) en pert sa seignorie, 
Et Olofornes le compère, etc. 

Cette pièce, qui est environ quinze fois aussi longue, 
sans que le reste en soit plus remarquable , est suivie 
immédiatement (folio 1 18, r°) du portrait k la plume 
que nous avons fait graver sur bois, et qui est placé 
en tête de ce volume. On trouve ensuite les lignes sui- 
vantes, qui ne manquent pas d'importance, à cause des 
aveux qu'elles contiennent, ce qui fait que nous les re- 
produisons : 

« A tout crestien qui Jhésucrist et ses sains requiert et honneure 
est grant bien et honneur et proufit de savoir aucune chose des ver- 
tus, miracles et bontés que Notre-Seigneur ( a ) en eulz et par eulz, 
pour Dieu amer plus parfaitement, pour les sains honnoufer plus 
devoctement et pour prendre exemple et doctrine^de sauvement. 
Moult de gens requièrent madame saincte Geneviefve, qui de sa vie 
et de ses vertus scevent pou ou nient. Sa vie avons en latin mult 
proprement et en françois rimée moult gentement ; mais ly plusieurs 
n'entendent pas latin, ly autres n'ont cure de rimerie pour ce que 
on y sceust ajouster, osier et muer autrement que il n'est ou texte ; 
sy est escripte cy après en prose sans rime, estraite du latin en fran- 
çois véritablement et loyaulment, à la gloire de Dieu soit, à don- 
neur de la Pierge et au proufit du pueple. Amen ! » 

En cet endroit commence alors la vie de sainte Ge- 
neviève, sans rime; elle se poursuit dans l'ordre à peu 
près conservé par le Mystère, et aie termine au folio ï36, 
v°, par ces mots : « Les miracles que Notre-Seigneur a 
« fait etfaiteontinuement pour l'amour de elle en plu- 
« sieurs lieus par le monde, ne saroit nulz certes réci- 
<( ter ne escripre. Il souffit de ce pou qu'il ne tourne à 



PRÉFACE.. VII 



« eonuy. Glorefié soit le Père et le Filz et le Saint-Es- 

« périt, qui par les mérites de madame sainte Gene- 

(( viève nous vueilie noz péchiez pardonner et sa grâce 

a donner, et à sa benoiste vision mener. Amen! » 

Après cette vie de sainte Geneviève viennent des 

oroisom qui commencent ainsi : 

Geneviève, fontaine 

De l'yaue plaine 

Qui Paradis arrouse, 

Arrouse m'âme vaine 

Qui sèche est et mal saine, etc. 

Quelques-unes de ces oraisons sont eu la^in; 
les autres en français rimé ou à peu près. Elles sont 
suivies immédiatement des Représentations dçs mar- 
tires S. Estienne , S* Père et S. Pol et S. Denis, et 
des Miracles madame sainte Geneviève, qui termi- 
nent le volume au folio 217. 

Tels sont les détails que je désirais ajouter à ma pre- 
mière description du Mst. qui contient nos Mystères. 

Maintenant je prie le lecteur de me permettre de 
réparer humblement ici quelques erreurs ou omissions 
que j'ai rencontrées dans mon précédent volume de- 
. puis sa publication. La première consiste en un lap- 
sus qui , dajis Ja préface t p. vu, m'a lait attribuer à 
S. Jea^-Chrysoptôme le drame du Ghpist souffrant 
(XpwTQç.Traaxwy), dont on ne connaît pas l'auteur. En 
effet, M. Eichstadt, dans sa dissertation sur ce drame 
(Iéna, 181 6), rapporte à ce sujet plusieurs opinions. 
Les uns attribuent le Christ souffrant à Grégoire de 
Nazianze; d'autres le déclarent indigne de lui et veu- 



*s£a efa fore de ce/fa /uiœucaâa/i vu^ab azw/i 




IMPRIMERIE DE BÉTHUNE ET TLON , 

36 , Rue de Vaugirard. 



* 



• I 



PREFACE. 



Le premier chapellain, 
Le second prestre, 

L'empereur, 

Le connestable, 

Le prince d'Anthioche, 

Le conte de Lislede, 

Le duc de Falaize, 

La trompeté, 

Le messagier, 

Le portier, 

Le duc de Villeboreau,, 
Lé comte de Caruelles,. 
Le marquis d'Ostrie, 
Le povre S. Martin, 

L'osteS. Martin, 
Son valet, 

Dieu, 
Gabriel, 

* 

Sainct Michiel, 

Raphaël, 

Uriel, 



Messire Pierre Rebillàrt, 
Messire Jacques Bossuet. 

Pierre Loiseleur. 
Jehan Reullier le jeune. 
Pierre Goillot. 
Jehan Lequeux. 
Jaques Perressot. 
Philibert Ôourdin. 
Le filz Pierre Loiseleur. 
Broutechou. 

• » 
Jehan Beuffart. 
Jehan Piellier. 
Philibert Gon. 
Messire Jehan Chevrel. 

Jehan Gruyer. 
Claude Olivier. 

Phillebert Berthelet. 
François Gruyer. 

Le filz Jehan Bertran . 
Le filz Girard Dupin. 
Philibert, filz de Pierre Loi- 
seleur. 



S 9 ensuivent les parsonnaiges dudit lundi après le disner. 

* 
Premièrement toute la deablerie. 



Le roy de Barbarie, 
Le grant Turc, 
Le grand Soubdan r 
Le capitayne, 
Le baron, 
Le connestable, 
Le messagierv 



Guyot Mouchet. 

Pierre Druet. 

Phillibert Gon. 

Nicolas. 

Maistre Pierre Masoyer, 

Estienne Perrenin. 

Claude Ponsot. 



PREFACE. 



XI 



V 



Le portier de la ville, 
Le maire de la Tille, 
Le bourgois, 

k 
4 

Le premier chevalier, 
Le second chevalier, 
Le tiers chevalier, 

Sainct Hiilaire, 
Son chapellain, 
Le père S. Martin, 
La mère, 



Broutechou. 

Tierson. 

Perrenot le Barbier. - 

Pierre Lartilleur. 
Jehan Buffart. 

GUENIN GoiLLlER. 

Messire Pierre Druet. 
Messire Pierre Rebillàrt. 
Messire Oudot Gobillon. 

ÊSTIENNE BOSSDET. 



Tout-li-fault, 
Soul-d'ouvrer, 
Courte-oreille, 
Sote-trongne, 
Premier marchant, 
Second marchant, 



Brigans. 



Le Roy Fallot. 
Pierrot Belleville. 
f Messire Jousse. 
Enguerrant. 
Claude Bouchart.* 
Jehan Buffart. 



S'ensuit les parsonnaiges du mardi au malin. 



Le Prévost des mareschaux, 
Le premier sergent, ? 
Second sergent, 
Tiers sergent, 
Quart sergent, 

Le bourreau, 
Son valet, 

L'evesque des Arriens. 
Le premier maistre. 
Le second maistre, 
Le tiers maistre, 
Le secrétaire, 
Le premier tirant, 



Claude Guillier. 

DONA. 

Pierre Barbier. 
Jehan Cheneyey. 
Robin Valot. 

Martin More. 
Jagot Rouberx. 

Frère Pierre Caillot. 
Frère Jehan Yexanél; 
Frère Guenichaut. 
Frère Claude. 
Frère Guienot de la Fayh. 
Pierre Druet. 



XII 



PRÉFACE. 



Le second tirant, 
Le tjjers tirant, 
Le quart tirant, 

Paradis et Enfler. 
Sainct Hillaire. 
Sainct Martin. 
Le chappeliain. 



Phillebert Gon. 

ESTIENNE PeRAENIN. 

Jehan-le-Gueux. 



L'abbé. 

Le prieur. 

Le soub-prieur. 

Le moyne chantre. 

Le cellerier. 

Le cathecumynaire. 

Le procureur. 

Sainct Sévère. 

• 

Sainct Galle. 

La garde du malade. 



« • ! 



S* ensuit ceulx du mardi après le disner. 



Paradis et enfler et toute l'abbaye. 

Le bourgois, 

La bourgeoise, 

Hannequin-le-Hazardeor, 

Le doyen de Tours, * 

L'official, 

L'arcediacre, 

Le trésorier. 

Le chantre, 

Le premier chanoyne et le second, 

Le clerc de chapitre, - 
Le baillif deTonrs, 
Le maire, 

Le premier eschevin, 
Le second eschevin, 



Georges Casote. 
Messire Jousse. 
Pierre Bellevillb. 
Maistre Pierre Perrenin. 
Messire Jacques Bossvst. 
Messire Pierre Languet. 
Messire Pierre Druet. 
N Messire Jehan Taconot. • 
Messire Pierre Rebillart. 

François Loys. 
Ghristofle Berthelet, 
Jehan Gruyer. 

ANTHOYNE GlBAULT. 

Pierre Breullin. 



PREFACE. 



xtir 



Le commun de Poitiers, 
Le rustaujt de ville, 



Jacques Poirresot. 
Maistre Pierre Masoybr. 



Le premier presbtre payen, 
Le second presbtre payen, 
Le tiers presbtre payen, 
Le larron ressuscité. 



Claude du Mond. 
Claude Grant Dieu. 
Jacques Grusset. 
Jehan Allart. 



Le prince du terople*an tique, 

Le premier Gentil, 

Le second Gentil, 

Le tiers Gentil, 

Le quart Gentil, 

Le prestre payen, 



Jehan Reullier le jeune. 
Le Cordelier. 
Jehan Picarot. 
Pierre Guillier. 
Don a. 
Jehan Guillemot. 



S 1 ensuit ceulx du mercredi au matin. 



Paradis et enffer. 




Le premier ydolàtre, 


Claude Bouchart. 


Le second, 


Pierre Jiellier. 


Le tiers, 


Bastien Droguet. 


Le père, 


LlÉVART DE MONCOGNYS. 


La mère, 


MlCHAELIS. 


La fille, 


Tacot. 


La seur, 


Le filz Michelin. 


Le desmonyacle, 


Le Roy Fallot. 


Le premier tétradi, 


ESTIENNE BOSSUET. 


Premier serviteur, 


Jehan Thibart. 


Le second, 


Jehan Barbier. 


Le ladre, 


Messire Jehan Chevrel. 


Le père, 


Georges Tasote. 


La mère, 


Messire Josse. , 


La fille malade des fièvres. 


Le Clerc du Bel Hoste* 


La femme vesvfe, 


Jehan Tasote. 



XIV 



PREl'ACE. 



La seur, 
Le nepveu, 
La cosine, 

L'enflant ressuscité, • 
Le premier payen, 
Le second) 
Le tiers, 
Le quart, 

L'empereur, 

Le premier conseil lier, 

Le second, 

Le portier, 

L'usurier, 

Le juge, 

Le premier sergent, 

Claude la Gente, 

Son filz, 

Le mort ressuscité, 

Sainct Martin. 
Sainct Sévère. 
Sainct Galle. 



Le petit Morandet. 
Tehan Falot. 
Jehan Manchot. 
Chevreli. 

Anguerran be Ghoisy. 
Le Roy Fallot. 
Le serviteur Charm aille. 
Jehan Guillemot. 

Pierre Loiseleur. 
Jehan Buffart. 
Jacques Gousset. 
Guillaume Carré. 
Pierre Goillot. 
Gutun Taconot. 
Grosber. . 
Jehan Picart. 
George Fallot. 
Messire Jehan Chevrel. 



S'ensuit les parsonnaiges dudit mercredi après le disntr. 

Paradis et Enfler. 

Claude la Gente. •* 

Son filz. 

L'usurier. 

Le juge. 

Le premier sergent. 

Le second. 

Le povre, Messire Jehan Chevrel. 

Le fripier, Girardin Coctier. 

Tous les chanoynes et tous les moynes. 

Sainct Brice. 

Le premier disciple S. Martin, Le Cordelier. 

Le second disciple, Broutechou. 



PREFACE. XV 



Il est encore une addition que je désire faire à 
l'une des notes de mon premier volume. Cette ad- 
dition est d'autant plus importante qu'elle concerne 
une tradition peu connue, mais qui n'en a pas moins* 
excité , à plusieurs reprises, le zèle des érudits. 

A la page 389 de mes notes (t. i Br ), j'ai rapporté un 
petit poème qui démontre que laChicheface, dont il est 
question dans le Mystère de Sainte Geneviève/ était un 
animal fabuleux du genre des loups-garous modernes, 
animal qui se nourrissait exclusivement dès femmes 
* qui étaient bonnes ; d'où l'on pourrait conclure qu'il 
ne devait point faire de fréquents ni de copieux repas. 

Il parait que la croyance à cette bête fantastique 
n'avait pas toujours été le partagé des simples ou des 
mauvais plaisants > et qu'avant d'exister dans l'imagi- 
nation satirique des jongleurs, la Chivhefaee avait 
fait partie sinon du monde réel, du moins d'un monde 
un peu plus matériel que celui de l'intelligence. En ef- 
fet, je trouve p. 2 27 d'un excellent volume intitulé : 
Description des monuments des différents âges ob- 
servés dans le département de la Haute- Païenne, et 
dû à mon estimable confrère, M. Allou, membre de la 
Société royale des Antiquaires de France, une mention 
intéressante de la Chicheface ou Chiche. La voici 
dans son intégralité : « Un monument non. inoins cu- 
rieux que les précédents (l'auteur vient de parler 
de lions sculptés), se voyait autrefois dans une 
niche pratiquée sur le mur méridional de l'église 
de St-M artial ; il était désigné par le peuple sous le 
nom de Chiche^ dont on n'a pas encore donné d'éty- 



XVI PREFACE. 



mologie raisonnable (i). C'était un bas-relief assez 
saillant, d'environ 3 p. de large, sur un peu plus de 
hauteur, d'un granit semblable à celui du lion, et d'un 
dessin extrêmement grossier. Tout, dans ce monu- 
ment , d'ailleurs très-fruste , semblait annoncer une 
haute antiquité. Ce bas-relief, respecté jusqu'à l'épo- 
que de la révolution, futdéplacé lorsqu'on commença 
& démolir l'église de St-Martial ( 1794) ; M. Juge St- 
Martin en fit l'acquisition, et le mit dans sa pépinière. 
11 fut cédé , en 1804 5 à un particulier , qui l'envoya k 
M. Choiseul-Gouffier* Du cabinet de ce savant , il 
passa au Musée des Antiquités nationales. On ignore 
ce que sera devenue la chiche, après la dispersion des 
objets qui composaient ce bel établissement, mais on 
doit regretter qu'elle n'ait pas été conservée par la ville 
de Limoges, pour qui seule elle avait encore, outre son 
mérite particulier, celui d'un monument national. 

)) Autant qu'on peut en juger par les dessins que 
nous avons sous les yeux , et qui ne sont même pas 
tout-à-fait identiques, ce bas-relief, dont l'explication 
a donné lieu à une foule d'hypothèses plus ou moins 
bizarres, représentait, sous un fronton assez aigu et 
orné de quelques moulures , une lionne couchée , et 
tenant entre ses pattes plusieurs lionceaux , dont l'un 



(1) Nous croyons cependant pouvoir hasarder celle-ci j chichou , 
en patois (Yoy. le dict. de D. Duclou), veut dire le petit d'une 
chienne ; n!est-il pas très-probable que cette figure, d 1 uu dessin ex- 
trêmement grossier, aura été prise, surtout par le peuple , pour 
celle d'une chienne qui allaite ses petits ? 

Noie de M. Allou. 



PRÉFACE. XVII 



paraît, dans quelques dessins, se disposer à la frapper. 
Au-dessus de la lionne, une figure d'homme , parfai- 
tement de face, et d'un style lourd et incorrect, sem- 
ble s'appuyer sur le dos de l'animal, et le presser en- 
core du poids de deux grosses boules qui terminent 
ses bras (tes mains ne sont pas indiquées dans ces des- 
sins). Au bas de ce monument, on lisait autrefois l'in- 
scription ci-aprèi, sur une plaque de cuivre, enlevée, 
à ce qu'il paraît, vers la fin du xvi e siècle : 



Aima leaena duces saevos parit, atque coronat ; 
Opprimit hanc natus Waïfér, maleaanus, aluinuam, 
Sed pressus gravitate, luit sub pondère pœnas. 



» II faut remarquer que , d'après Beaumesnil , une 
pierre, placée au-dessous de la Chiche, et qui faisait 
partie du mur de l'église, offrait deux boules en relief, 
tout-à-fait semblables à celles qui terminaient les bras 
de la figure principale. 

» Lia plupart des érudits qui ont parlé do ce monu- 
ment curieux s'accordent à en reporter l'origine au 
temps de Louis-le-Débonnaire, qui, après avoir édifié, 
sous le nom de Saint-Sauveur, la basilique dédiée de- 
puis à S. Martial, voulut consacrer le soiivenir des 
victoires de son aïeul Pépin sur le duc Waïfer. Mais 
ici les opinions commencent à diverger d'une manière 
sensible; quelques écrivains ont prétendu qu'au-des- 
sous de la chiche devait se trouver la sépulture de Waï- 
fer, et que ce prince lui-même était représenté par la fi- 
gure qui surmonte la lionne, emblème ordinaire de 



XVIII PRÉFACE. 



l'Aquitaine. On peut expliquer ainsi le second vers 
(Opprimit, etc.); mais que signifient alors les lion- 
ceaux et le premier vers de la même inscription ? Sui- 
vant quelques personnes , il y aurait ici unç double 
allégorie, et le duc serait indiqué, à la fois, "par le 
lionceau qui se dispose à frapper sa mère, et par la fi* 
gure appuyée sur la lionne. L'épithète de sœvos ( on a 
lu mal à propos sanos et salvos ) convient d'ailleurs 
très-bien, suivant les historiens du temps, au duc 
Waïfcr et aux princes de sa famille. 

»Le P. St-Amable, toujours occupé de la gloire de 
saint Martial et de son église , ne veut voir, dans le 
bas-relief dont il s'agit, qu'une allusion au couronne- 
ment des ducs d'Aquitaine , dans la basilique de St- 
Martial. Suivant lui, la lionne serait cette église même, 
en possession de créer et de nourrir des ducs et des 
rois (parit atque coronat) et le lionceau qui semble 
la menacer représenterait le duc de Waïfer. » 

Je terminerai en disant qu'il serait bon qu'on exhu- 
mât encore quelques-uns de nos anciens Mystères ; 
d'abord parce qu'ils nous montrent à son origine un 
art qui est devenu très-influent dans les sociétés mo- 
dernes ; ensuite, parce que le théâtre, après nos vieux 
fabliaux, est peut-être, parmi les diverses branches de 
la littérature du moyen-âge, celle qui est appelée à 
nous révéler le plus de traditions locales, à nous don- 
ner la clef du plus grand nombre de locutions obscu- 
res et d'usages singuliers. -C'est ce qui m'a engagé à 
mettre en même temps sous presse un nouveau Re- 
cueil de Contes et de Fabliaux des xii, xnr, xivet 



PRÉFACE. 



XIX 



xv« siècles, duquel je travaille depuis long-temps , 
ainsi que deux nouveaux volumes d'essais dramatiques 
empruntés cette fois, non plus au xv% mais au xiv e 
siècle. 



Achille Jubinal. 



CY COMMANCE 



LA NATIVITÉ 



N. S. JHÉSUCRIST. 



MKKMi 



Ii\ principio creavit Deus celum et terrain, etc. 

Benois soit-il qui se tera 
Et fera paix pour mieulx oyr 
Chose dont tout cuer resjoir 
* Se doit qui a entendement. 
Sy requerrons dévoctement 
Tous et toutes au primerain , 
La mère au Roy souverain , 
C'est Marie plaine de grâce , 
Qu'elle me doint temps et espace 
Que tel chose je puisse dire 
Qui soit au plaisir nostre Sire, 
Et de toute la court des cieulx 
Dont à nos âmes soit de mieulx 
Et à l'anemy confusion ; 
ii. i 



2 LA NATIVITE 



Sy vous prie que nous en dison 
Ainssy com l'angle dit Iy a 
En disant : Ave Maria. 

In principio , >etc . 

En Genesif, ou premier livre , 
Peut véoir tout à délivre 
Comment le vray glorieulx Diex 
Créa premier et terre et cieulx, 
Et sy avoit sy grant povoir 
Que seulement par son vouloir 
Trestout fut fait à sa devise , 
Sy com nous tesmoygne l'Église : 
Ce scevcpt ceulx qui oy l'ont , 
Mandavit et creata sont. 
Puis fist le soleil et la lune, 
Les planectes , et nomma l'une 
Mars et Vénus , l'autre Mercure , 
Et puis sy voult mestra sa cure 
A faire oyseaulx , poissons et bestes 
Qui vers terre pendent lez testes , 
Et puis du lymon composa 
Adam , qu'en Paradis posa , 
Et luy inspira ou corps l'âme; 
Quant il dofmoit luy fist sa famé 
De sa coste , c'est chose voire. 
' Et puis le doulx Roy de gloire 
Saigna Adam et le leva , 
Et dist : « Adam, véez-cv Bva ; 



DE N. S. JESUS-CHRIST. 



(( Pour conpaigne je la te donne 
« Et trestout le fruit t'abandonne 
« Qui est en Paradis terrestre, 
« Et en soiez sires et maistre, 
« Fors seulement du fruit de vie 
<( Garde bien que n'y touches mie.» 
Mais certes Adam tropt mal cassa, 
Le commandement Dieu trespassa , 
Car Panemy qui le déçut 
Dont à douleur la mors reçut, 
Et par ce tout Pumain lignage 
Fut mis en doulereulx servaage 
En enfer grant pièce de temps 
Par l'espasse de .v. .m. ans. 
Mais Diex, qui tant est débonnaire , 
Voulut les siens à soy atraire , 
Eslut pour nous salvacion, 
En la Vierge prist incarnation 
Et demoura et vierge et pure 
Oultre le terme de nature , 
Vierge conçeut, vierge enfanta. 
La mère qui tel enfant a 
Sans corrupeion , sans détresse , 
Enfanta son filz en la cresce ; 
Là soubmiàt la déité 
En figure d'umilité. 
Doulces gens , or ne vous esnuit ; 
Ce Dieu plaist , vous verrez ennuit 
Au plaisir de la Trinité, 
De la hflultc Nativité 

i. 



hk NATIVITÉ 



Du doulz Jhésucrist le mistérc; 
Sy requerrons luy et sa mère 
Que le puissions si bien entendre 
Que en nos cuers veille descendre, 
Et qu'eslire puissions la voie 
De Paradis , la noble joie 
A laquelle nous doint venir 
La Trinité qui sans fenir 
Fut et est et tousjours sera 
Ih sempiternel secula. 

Amen. 

DIEU LE PÈRE. 

Or ay-je fait ; par mon couvant ? 
Le ciel sera touzjours mouvant , 
Ne cessera point de tourner 
Nuit et jour sanz point séjourner ; 
La lune y est et le soleil 
Qui donront clarté non pareil , 
Et si fera la nuit fenir 
Quant sa clarté devra venir; 
Ainssv ay fait la terre ronde 
Et la mer sy sera sy monde ? 
Et sy ay fait à grant foison 
Bestes et oysiaux et poisson. 
Or vueil former à mon ymage 
Homme qui aura avantage 
Par mon plaisir et seignorie 
Sur toutes choses qui ont vie, 
Pour recovrer de Paradis 
Les siégea dont j'ay (jeté) jadis 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 5 



Lucifer, par son grant orgueil. 

Cy preingne Dieu do limon et face semblant de faire Adam; et Adam 
et Eve soient couvert d'un convertour, et Dieu die : 

Adam , va sus, que je le vueil ; 
Vien-t'en en Paradis terrestre, 
Car il y fait bon et bel estre, 
Et moult est délitable lieu. 

adam , à genous. 
À très glorieux puissant Dieu, 
Toy doy-je bien regracier 
Et de vray cuer mercy prier, 
Bien pert que tu ez mes amis 
Quant en ce biau lieu tu m'a mis 
Où est la joie sanz finer. 
Un poy me vueil sy acliner 
Et repos prendre, 

Cy face semblant de dormir de costé Eve. 

DIEU. 

Puisqu'Adam dort, je vueil entendre : 
Une famé je luy vueil faire 
De ce costé et lui a traire, 
Et partant sera sa pareille. 
Or sus, Adam, sy te ra veille. 

Dieu preingne Adam et Eve par la main et die : 

Eve ta conpaigne sera, 
En touz lieux son povoir fera 
De toy servir et honnorer. 
Vous avez cy biau demourer , 
Multiplicamini , crescite 7 



LA NATIVITÉ 



Et ne souffrez nécessité 
De touz les fruiz que vous véez , 
Ajez cèstuy-cy vous est devéez ; 
De touz les autres povez prendre, 
Mes cestuy-cy vous vueil deffendre. 
S'en mengiez grant mal en vendra : 
Touz li mondes l'achètera. 
Je m'en voiz, ycy demourez. 

ADAM. 

Sire , tu soiez aourez 
Quant tu m'as faite ceste famine. 
Je la garderay sanz diffamme , 
Sans contredire. 

EVE. 

Je te regracie , trez vraiz Sire , 
Tout-puissant Dieu glorieux, 
Qui tant es grans et vertueux 
Que par ta volenté pure 
Tu nous a crée à ta figure. 
Certaine suy et sy say bien 
De vray que nous n'estion rien. 
A touzjours mais vous serviray. 

ADAM. 

Eve, m'a mie, je te diray 
Je vueil de tout mon cuer entendre 
À Inoy bien garder de mesprendre 
Et tenir vraye obédiance. 

EVE. 

J'eusse volen tiers cognoissance , 
Ne say se l'avez entendu, 



DE N. S. JÉSUS-CflRIST. 



Pourquoy a ce fruit deflendu; 
Mez trop volentiers en mengasse, 
Soiez-en, certain, ce j'osasse, 
Ne say qu'en die. 

ADAM. " 

Eve, doulce seur et amie, 
# Je ne say pas certainement 
Pourquoy il l'a fait ne comment , 
Mais à tout ce j'obairay. 

EVE. 

Et moy aussy je le feray ; 
Mez moult volentiers en mengasse 
Pour certain , se je ne cuidasse 
Faire offence. 

Soit .1. diable de costé l'arbre et face semblant de tempter Eve 

BELGIBUS. 

Le Maistre si a fait deffence 
Par trop grant mauvestié à l'omme 
Qui ne mengusse de la pomme. 
Sy savoit du fruit la puissance 
Il en mengeroit sanz doubtence; 
Sy tost que mengié en aroit 
Tout autant comme Dieu saroit 
De toutes choses bien et mal ; 
A son màistre seroit ygal , 
Et le povre homme pas ne pence 
Por quoy li a fiait la deffence; 
Et sy en penroit sanz dengiçr 
Se il vouloit assez mengier, 



8 LA NATIVITÉ 

Et seroit tout mal et tout bien : 
Sy n'en verrait le Mestre rien 
Qui cy l'a mis. 

EVE. 

Adam , chier compains et amis, 
Pour certain te fais assavoir 
Que tu ne puez science avoir 
Ne à grant digneté venir 
Se tu te veuls ainssy tenir 
De ce fruit mengier, bien le say. 
Mengus-en, je ferai l'essay 
Et je t'en prie. 

ADAM. 

Eve, je ne le feray mie : 
Au fruit la main jà ne mestray, 
Mez de mon povoir j'entendray 
A garder le commandement. 
Décevoir me vuels laidement 
Se te vueîl croire. 

EVE. 

Je te dy, pour parole voire , 
N'as garde que je te déçoive , 
Ne aussy que Diex s'aperçoive 
Se toy et moy nous en mengions. 

ADAM. 

Eve, forment nous mesprendrions 
Se, contre le plaisir de Dieu, 
En mengions, certain en sieu. 
A tart seroit le repentir. 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 9 



EVE. 

Adam, je vous dy, sanz mentir, 
Que grant profit nous en vendra. 
Plain de science vous rendra ; 
Je vous prie , or essaiez. 

Adam prengne la pomme et morde et se prenne parmy la gorge 

- et die : 

Ha hay! je suy mal avoiez: 
Ce morcel ne puis avaler. 
Las doulereux! qu'il est amer! 
En la gorge la mort me tient. 
Hélas! trop à tart me souvient 
De la parole que me dist 
Nostre Seigneur quant il fist 
À poy que de couroux n 'étirage. 
Las, dont m'est avenu se courage ! 
J'ay offencé h mon Seigneur, 
Sy en moray à grant langueur. 
En enfer est ma place cslitc, 
Autrement n'en puis estre quite; 
Aler me fault à dampnement. 
Desnué suis de vestement ; 
Mon méfiait puet bien aparoir. 
Hélas! devant luy comparoir 
N'oserai-ge : las! que feray? 
Quelle responsse ly diray ? 
Excusacion riens n'y vault. 
En grant langueur morir me fault. 
Eve, tu m'as forment deçeu ; 
Je,m'cn suis trop tart apperçeu ; 



lO LÀ NATIVITÉ 



De ce péchié forment me double 
Et ma postérité trestoute; 
Assez puis gémir et plourer, 
En enfer me fault demourer 
Par mon méfiait. 

DIEU. 

Adam, Adam, et qu'as-tu fait ? 
Dont t'est venu le hardement 
D'avoir péchié sy laidement 
Ou péchié d'inobédience ? 
Souffrir t'en convendra pénence. 
Tant que en ce siècle seras 
En douleur ton corps useras 
Quant mez commenz as trespassez. 
.v. .m. ans sy seront passez, 
Et le tien pour chose certaine, 
Ains que tu soiez hors de paine. 
En terre ta vie quesras ; 
Ta faute clèrement verras. 
Or t'en va hors de Paradis. 

ADAM. 

Ha: mon Seigneur, j'ay trop mespris 
Vers vous, aiez de moy mercy. 

Saint Michel tiengne une espée ardant et boute Adam et Eve hors 

de Paradis et die : 

Avant, avant, va-t-an de cy ! 
Tu n'ez plus digne de cy estre; 
Fuy tost de devant ton mestre 
Puisque tu es trouvé sy fauls, 
Sy traites, sy desloyaulx, 



DE N. S. JESUS-CHRIST. I I 

i ■ ■ ■ ' ' ' ■ — ■■ 

Que son commeos n'as retenu. 
Malement t'est desavenu 
De courroucier ton 'Creatour. 
Va-t-an ! en terre de labour 
De tes mains te faudra ouvrer 
Se ta vie vuels recouvrer. 
Touz ceulx qui après toy vendront 
Par ton grant méfiait se tendront 
De Paradis déshérité. 

ADAM. 

J'ay fait trop grant iniquité, 
Je le cognois bien, monseigneur, 
L'an ne pourroit faire greigneur. 
Et quant ne povons plus cy estre, 
Or nous enseignés très chicr mestre 
Que nous ferons. 

DIEU. 

Moult avez eu lez cuers félons 
Quant ^inssy'avez désobay; 
Trop malement vous meschay. 
Sy tost qu'au fruit la main tandis, 
Te souvicnt-il que je te dis : 
Tu désobays, tout en l'eure 
En enfer en feras demeure ; 
Puis .k homs en la croiz mourra. 
Autrement estre ne pourra ; 
Et par sa mort l'umain lignage 
Sera osté de grief servage. 
Or prens à .11. mains une bescbe 
Et Ja terre fouiz et bescbe, 



12 LA NATIVITE 



Et te vest de robe de honte. 
Ton péchié tout autre surmonte : 
Tu peuz assez gémir et plourer. 

ADAM. 

En terre me fault labourer 
Sanz plus a tendre. 
Gy preigne une besche et laboure. 

EVE. 

Il me convient aussy entendre 
Sanz delay à faire besoigne, 
Et filler tantost ma queloigne 
Pour faire draps et cravechiez, 
Nappes, touailles et orei liiez. 
Faire le fault quant le convient, 
Car tel ovraige m'apartient. 

Cy parlent les .11. prophètes. 

AMOS. 

Hélie, entendez, amiz : 

t 'ay en mon cuer jà pieçà mis 

Une merveille que vous diray. 

Vous savez bien, et c'est tout vray, 

Et hoc scio ita esse , 

De la ligniée de Jessé, 

Une vierge sy doit issir; 

Et celle vierge doit flourir, 

Et après tel fruit portera 

Qui le peuple confortera î 

C'est l'atendue de nos pères. 

HËL1E. 

Amos, vos parolles sont clères, 



2 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 10 



Et sy est trèz bien limité 
En une autre auctorité 
Ly ceptres royal de Judée; 
Nullement ne sera faussée. 
Cilz qui est l'expectation , 

Du peuple et la rédempcion, 
Et erraument que il naistra 
Toute Judée périra ; 
Pour ce devons nous tous veillier 
Et contre luy appareillier. 
Bien say que de nuit il naistra, 
Mez je ne say quant ce sera, 
Et pour ce veullier nous convient. 

AK10S. 

Je cognois bien que de prez vient, 
Et le povons trop bien savoir; 
Escript est, je le dy pour voir, 
Et est senefié de pieçà. 
Vée cy le sire qui vient ça 
Et tous les sains avec luy. 
Et celluy jour trestout par luy 
Sera grant lumière partout. 
Autre chose n'a que je dout 
Le roy Sérar en son palais 9 
Qui moult bel et nommié lais 
Sy a pardedans un ymage 
Qui au cuer ly fera grant rage, 
Car par dessure il est escript : 
* Il n'est nulz qui le deffeist. 
Cest ymage trébuchera 



l4 tA NATIVITÉ 



Quant Vierge mère enfantera , 
Et ainssy savoir le povons. 

HÉL1E. 

Ne say point se nous le verrons : 
A lentement de la Vierge 
L'estoille plus clère que cierge 
Sy luira droitement à l'eure 
Que l'enfant naistra sanz demeure. 
Balaam sy le prophétiza 
Lors que son asnesse parla, 
Que de Jacob estoille ystroit 
Qui grant clarté demostreroit. 
Vers les parties d'Orient 
En sera l'aparissement 
Pour vérité. 

AMOS. 

Hélie, suz l'auctorité 

Devons entendre Sébile 

Qui fut royne moult nobile, 

Et dist q'uns naistroit de famme , 

Sanz corruption, sans diffame, 

Lequel Dieu et homme serott , 

Mort et passion souffreroit 

En un fust dont l'en feroit croiz 

Pour nous racheter des destroîz 

D'enfer, où trestout noz sains pères 

Sont qui souffrent paines amères. 

Pour tant je vous* lou et conseille 

Que entre nous faisons la veille, 

Sur nous soit, non pas sur le peuple 






DE N. S. JÉSDS-CHRÏST. . i5 



Que l'en doit bien tenir avueugle. 
Point n'entendent les escriptures 
Qui leur semblent pesant et dures 
Et ne les veulent escouter. 

hélie. * 

Amos, il nous fault rapourter 

Auls escriptures et les entendre 

Que nous povons moult bien comprendre : 

.1. filz en Bethléem naistra 

Qui d'enfer nous délivrera 

Où noz pères sont maintenant. 

AMOS. 

Hélie, je dy certainement 
Ainssy est-il; sy est. merveille, 
Oncques mez ne fust la pareille , 
Que Vierge sy doie enfanter ; 
Mais il nous en fàult raporter , 
Soiez-en certain, à la letre. 

HÉLIE. 

Amos, sanz ajouster ne mestre, 
Je croy moult bien les escriptures 
Qup aucuns trouvent pour obscures 
Qui en parolent proprement; 
Sy en loons Dieu haultement 
•En luy regraciant, par sa grâce, 
Que il nous doint temps et espace 
De le véoir se ce puet eétre 
Comme vray Dieu et roy celestre. 



.«r 



l6 t LA NATIVITÉ 



fi. 



Cy parlé Adam qui veult trespasser. 

ADAM. 

Mon Dieu , mon père, mon Seigneur , 
Moult me fistes trèz grant honneur < 
Quant de tprre vous me formantes 

Et en Paradis me posastes : 

Bien le doy avoir en mémoire. 

Pleust à vous que g'i feiisse encore ! 

Se vos commens eusse tenu 

Il ne m'en feut pas mal avenu. 

Mon créatour , je fiz grant tort ; 

Jamez nul jour ne feusse mort. 

Or voy bien que par mon défaut 

Assez briefment morir me fault , 

Et aussy touz autres moront. 

De mort eschaper ne poront, 

Et quant ceste présente vie 

Sera trespassée et fenie, 

S'âme droit en enfer yra , 

Dont jamez ne se partira 
Se de nous ne vous prent pitié. 
Sy vous requier en charité, 
Doulz roys de pais et de concorde, 
De doulceur , de miséricorde , 
Qu'au jour de mon trespassement 
Vous m'envoiez arousement 
De l'uile du saint Paradis. 
Mon corps est forment maladis , 
Mèz de l'âme tropt plus m'esmay. 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 



DIEU. 

Adam , amis , entens à moy : 
En enfer peine souffreras, 
En la fin arousez setas 
Du sanc qui me sera osté 
Des pies, des mains et du costé. 
Mez moult m'as fait le cuer dolent 
Quen faussas mon commandement. 
Reçois la mort en pacience, 
Car par moy auras délivrance 
Quant .v. .m. ans seront passez; 
Va-t-an , je t'en ay dit assez , 
Plus n'en veuil dire. 

adàm. 
O trez-puissant gloriex sire , 
M'âme et mon corps je te commant. 
Cy se voise Adam coucher sur une couverture , et en alant die; 
Cep , mon enfant , isnellement 
Va-t-an en paradis bon erre 
Pour Dieu prier et requerre 
De trez-bon cuer piteusement 
Qui m'envoit l'ennoliement 
De l'uille de miséricorde , 
Car Belgibuz tient jà la corde 
Pour moy fort lier et estraindre : 
Je ne puis plus icy remaindre; 
X)r y va toust et je t'en prie. 

CEP , fllz Adam. 
Mon cher père , sanz point destrie 
Iray tantost voz plaisir faire. 

II. -2 



l8 LA NATIVITÉ. 



Pas ne doy aler au contraire, 
Mez aiez en Dieu bonne espérance, 
Bonne foy et bonne fiante 
Que certes Dieu vous confortera , 
En touz vos maulz vous aidera. 
De vostreesnuy certainement 
Suis courrouciez moult malement ; 
Ne say qu'en dote devenir. 
Je m'en vois pour tost revenir. 
Cy s'en va à Dieu en Paradis , et die : 

Gloriex Diex puissant et fin , 
Sanz commancement et sanz fin , 
Roy sur touz rois , vrais droiturier , 
À mains jointes je te requiër 
Par ta douleur et amistié 
Que dp mon père aiez pitié , 
Car il est au lit de la mort. 
Quant au* monde est délivre mort 
Pour le mors qui fist en la pomme , 
Or vous requier trez-humblement , 
Donnez-ly l'enolierbent 
De l'uille de miséricorde , 
Par quoy il ait pais et accorde 
Que ans voetres avez promis. 

DISC. 

Raphaël , entôns çà > doule amiz : 
Véez cy Cep, qui est filz Adam , 
Par qui je souffrère dur aham , 
Qui me requiert piteusement 
Pour son père enouliement êi 



\ 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 19 



De l'uile de miséricorde 
Dont paisse avoir pais et concorde. 
À Cep l'enfant tu t'en yras 
Et de pan moy, tu li diras 
Quant son père sera feniz 
Et il sera en terne mis, 
Que tantost de planter s'avence 
Dessus sa fosse ceste branche. 
Ge rain tant montepliera 
Que une crois* faicte en sera 
Où la vie recovrèia mort 
Qui aus âmes donra confort : 
Or ly va dire. 

RA.HBAEL.: 

Il est bien raison , toez^doulz sire , 
Que je soie prest; d'obéir, 
. De faire tout vôstre plaiâir. 

Cy voise Raphaël à Cep et ly baille la branche , et die : 

Cep, beauê amis, entons à moy : ' 
Dieu le père m'envoie à toy 
Et par moy t'envoie ce rain; 
Qui est du pommier, pour certain, 
Dont ton pêne meoga la pommé. 
Va-t-an de cy, congte te donne y, » 
Et quant ton père sera mors , 
Dedans sa fosse, suz son corps 
Le planteras, Diçu le commande. 
A présent phis né li demende , 
Car de lùy plus n'enporteras. 

2. 



20 LA NATIVITÉ 



CEP. 

Puisqu'autre conseil ne me donras, 
Je ne me dois pas retarder 
D'aler mon doulz père garder. 
Quant vendra au deffînement 
Je feray le commandement 
De nostre sire, c'est raison. 

belgibuz, premier déable. 
Adam, venez en noz maison 
Ou premier estage d'enfer. 
Avec noz maistre Lucifer 
Serez servy et honnouré ; 
Maiz vous avez trop demouré i 
Dites à Dieu qu'il vous sequeure. 

ADAM. 

Va-t-an , Sathan , plus noir que meure ; 
J'ay paour de ta compaignie. 

BELGIBUZ. 

Ainssy ne m'eschaperas mie , 
Vous vendroiz en nostre maison. 

ADAM. 

A 1er m'y fault contre raison , 
Mez encore le jour vendra 
Que à Dieu de moy souvendra , 
Et je le croy certainement. 

CEP. 

Hé! haultsire du firmament, 
Qui toutez chosez composas 
En .vi. jours, puis te reposas 
Le .vu. jour à deslivre, 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. ai 

(Se met Genesis en son livre) , 
Aicz pitié d'Adam , mon père * 
Et de Eve ma lasse mère 
Dont je doy faire marrement , . . 
Qui tant de paine et de tourment 
Ont en enfer, et nuit et. jour , . 
Sanz repos prendre et sanz séjour. 
Suz eulz la branche' planteray 
Et aprez oroison feray 
Dont il leur puist estre de miex . 

Gy plante la brandie , et à genous die : 

Nostre Père , qui es es ciex , 
Ton non sy soit sain te fiez 
Ton royaume aviegne , sire Diex ; 
Ton vouloir saint et ardefîëz 
Soit fait en la terre et es ciex. 
Nostre pain chascun jour nous donnez , 
Touz noz péchiez nouveaux et viex 
Tout en la forme nous pardonnez 
Gomme nous pardonnons , et miex 
Qui mal nous ont fait et triboulez. 
Ne seuffre que temptacion 
Ne nous surmonte n'enviex 
Mais à nostre salvacion • 
Nous veulle estre graciex 
Et de noz péchiez rémission . 
àbam , eA enfer , die : 
Vray Dieu , veulle nous secourir ! 
(Gy ne faisons que lengourir) 
Et nous délivre de cest tourment 



22 LA W ATI VITE 



Que souffrons sy crueusement . 
Hé ! glorieux pères, roys Jhésus , 
Se par ioy ne sommes secourt» 
Touz sommes à perdition 
Parce que fis transgression 
Du commandement nostre Sire. 
Eve tme fist le niai eslire , 
Le bren.taissier. 

EVE. 

Je vous fis à péchié plaiseier , 
Ce poise may , je m'en repen; 
Je ne cuidoie pas le aham 
Jamais ne pourroie recovrer. 
L'anemy me fist mal ovrer. 
Trestout est avenu par moy , 
Et le tourment et Pennoy ; 

Que nouz et touz ceulz souflreroat 
Qui de nostre ligniée ystrpnt* 
Vrays Dieus, dpnnez-nous aligence, 

YSAÏfi , premier propMte. 
Dieux qui sur touz as la puissance , 
Secours-nous, Sire, sy te plais t; 
Tourment nous font) dçqt nouz ^esplaist, 
Les anemiz qui ycy sont; 
D'aligement point ne nous font. 
De nous mal. faire tuit se paillent 
Et de ce faire joie mainent. 
Sy voujz prions, doulz roys de gloire,, 
Veu liiez nouz avoir en mémoire p 
Car nouz sommes en grant misère. , 



DE N. 9, JÉSUS-CHRIST. jï3 

Moult «st fcertea grant -le mtefcère . . j 
De toy, DîâULiCt ftoy^de tout le ntondb; 
En paîne sommefitqui surabonde. 
Sy ne me pourroie [tapie i .. . 
De formçot pUindrç ^t gémir . ! 
De ia paioie qu$ floue sentons. .. 
Et lonc temps prophétisié avons 
Que tu dévoies & jus descendre: 
Char et sanc en la Vierge prendre, 
Pour nous oster de cest martire. 

Ha! vfaisjhésus et vrais sires!, \ :; 
Par tamoseuse amistié, , ; , ..•>'». 
Aiez, sy te plaist, de. nous pitié, 
Et nous met hors, de cest tourweoi . 
Que tant «soutirons certainement* 
Puisque tu dois, .venir en lerre*, -<. , 
Pour nous osterde ceste >giuerre , 
Vien bien toat, sy nouaen détwras*). 

» 
■ ■ » 

Vrais Dieux /bien trowvasmes en>it*& livres 
Qu'encoire se rioi*-tnDuaof achète.) ! r 
Monstre-nows ta granteharirité <>,; ;» 
Que tuiiouft ,fi8ift to« ( ymage ^ , >. : - 
Car nous met hors de œstsenrageu 
Sébifevjbiemle parophétûa . . .,, 
Et expressément devisa, ( > 
Sy comme est escript fi» son livre , 
Que nous devons estra délivra* - 



24 L * NATIVITÉ 



Par l'enfant qui vendra sur terre 
Pour nou* oster de ccste guerre 
Et où sommes en prisonnées. 

BELGIBUZ. 

Harou , je suis tout forsonnez. 
Bellias, coinpains, os- tu point 
Comme celuy-là se comptai nt- 
Ii dicnt qu'il eschaperont 
Lonc temps approphétizié l'ont. 
Encoure seront racheté 
Et pour ce ont tant quaqueté. 
Et rempliront lez liex des ciex 
Dez quiex nous fist trabucher Diex. 
J'en ay en mon cuer grant envie* 

BELLIAS. 

Encoire, ne nous eschapent-il mie, 
Se seroit trop estrange guise. 
Se sy ôrde chose estoit assise 
Sur lez ciéges scélestiens. 
Comme ly homs est terriens 
Qui sont fait de limon , de boe , 
A Dieu en feroie la moe. 
Sy remplissoit son Paradis 
Où nous fûmes assis jadis. 
Fais nous avoit par son plaisir • 
Pour luy obair et servir. 
Chascun de nous plus cler estoit, 
Plus cler que le soleil ne soit, 
Et nostre mestre Lucifer o 

C'estoit de nous .ix. (bis plus cler 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. q5 

^ i ■ i - t rr i — trm n — ■ 1 i~mm^— -ri — rr n^i — htt i i ■ i i 

Par orgueil et entencion 

De mettre siège en aquillon , 

Et estre semblables à Dieu. 

Sy consentismes touz ce lieu f 

Et pour ce Dieu le trabucha. 

Ou font d'abisme l'aficha 

Et nous aussi qui l'ensuismes , 

Car à luy nous mefféismes. 

C'en trabucha .ix. légions 

Qui de sa partie estions 

Lucifer , qui sy trez-cler feu , ' 

Est nommé menistre de feu, 

Et tuit sommes sy compaignon. 

Commission avons et renon « 

De Dieu qui est nos souverains 

Et qui tout tient à sez .11. mains > 

De tempter toute créature, 

L'un d'orgueil > l'autre de luxure r 

De convoitise, de désespoir; 

Sur seulz nous a donné povoir 

De lez mener en noz prisons 

Dont jà n'auront rédempcion . 

Lucifer ne fist qu'un péchié 

Dont il fut sy mal atechié. 

Comment cuident.donc cilz seoir 

Et noz nobles ciéges ravoir . 

Qui bien en font nulle le jour, 

Et riens; ne cresment leur Soignour? 

Enclins, sont à leur pourriture. 

Je cuide que Dieux n'en ait cure 



36 LA NATIVHË 



D'eulx avoir eirra'cftmpingrrie. < * 
N'a que foiré de tel mesnie. 
A nous ne ferait pas raison 
Sy lez mestoit en\sa maison ': 
Regarde , compairig, se il ptretestre. 

BELGIBVZ. 

Ha, Béliasl Dieu nostrç iwestre 
Est plains de granit cruauté ; 
. Point ne nouslera loiâuté, 
Et pour nous faite plus de despit ' 
Donra à ceste gent respit. 
Et afin que 'pins noua esnoie , 
Leur donra la parfette joie; • ï 
Et pieçà Font dit ctfz prophète 
Qui en Orttjk grant joie tkife $ 
Qui où limbe d'enfer se sftehtK '■ r ' 
De mal talent fbr men t ntfUB héent < 
Et diettt'<*fue tfieiM descendra 1 ■ ■ ? ", 
En une vierge et dhar prendra. '> ■■■ 
Qui disposa avattt<que nous, 
Et veul bien que >ce sachiez vous, > 
Que saiift Jehan-, qui est conçeu , " 
Sy sera devait Dieu léù 
Et s'en entrera es desers. 
Il est &ains, né puet estre sers. : 
A péchié, en enfer vendra )< 
Pas longuement n'y detnourra 
Car âprez lui vendra son meistre ! 
Qui despoullera tout nostre estre , 
Et ceulx qtai se sont cdntettli 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 27 



Contre péchié et offendu , 

Et qui à leur povorr I^ont servy. 

BÉLIAS. 

Nous a dottc ï)ieu sy asepvy 
Pour le propos que consentîmes. 

BELGIBUZ. 

Oil , car trop nous mefféismes : 
Abatre votions sa grandeur. 

BÉLIAS. 

Usuriers et termineurs , 
Désespérans envieux 
Et lez remplis de convoitise, 
Ceulz que hixure'atft éft atise , 
Et cez fauz glout0n& rechiniez, 
Ne lez aVon$-nôUs pas gaignez? 
Puis qui meurent sanfc repentance , 
Sanz avoir de Pieu côgnoissance y 
Ne lez justicerons-nous mie? 

BELGIBUZ. 

Adez seront de nozmèsnie; 
Ardant ou plus graût feu d'enfer 
Avec noz mèstre Ludfer 
Nous lez mettrons treslouscensemble. 

bélias. « f 
Compaing, c'est bien cfe me Semblé : 
Nous leur ferons assez téurmerit, * 

} Y&AÏE. : 

O trez doulz rttyfc du firmament , 
Aide-nous par ton ptàisir , 
Car il nous fault ycy gésir 



2 8 LA NATIVITE 



En grant tourment et à mhrtire. 
Il n'a langue qui lé peut dire. 
Vien bien tost, sy nous boute hors ; 
Vrais Dieu! qui es misérieors 
Et tout gouvernes par ta main , 
Et qui partout es souverain 
Hault et bas tout h la raonde , 
De ceste paine qui sur ha bonde 
Nous vueille bien tost délivrés 
Qu'à grant honte sommes livrés. 

DIEU. 

Michiel, entens que je veull dire : 
De ce ne me fay contredire. 
Je te fiz tel pour moy servir, 
Pour tant doiz faire mon plaisir: 
Quant le monde je composay 
Je fis .1. homme et le posa y 
En mon paradis de délices , 
Mais il fut outrageux et nices 
Et manga du fruit devée 
Dont il fu trop mal avée, 
En enfer est à grant doulour. 
Or t'en va, sanz faire séjour. 
En Nazareth , et de par moy 
Dy à l'évesque de la loy 
Que je ly mande que il marie 
La fille Joachin sanz détrie, 
Et face devant luy venir 
Et à c ha se un face tenir 
. i . baston tout à descouvert 



DE .N. S. JÉSUS-CHRIST. 



3 9 



Qui soit tout blanc et non pas vert. 

Cilz en quel main il florira 

Marie au cler vis aura. 

Et sera fait le mariage 

En gardant la loy et l'usage : 

Âinssy le vueil et sy doit estre. 

MICHIEL. 

Dieu tout-puissant et Roy cèles tre, 
Je y vois tantost appertement 
Sanz point faire d'arestement. 
l'emperière césar. 
Je vueil aler sacrefier. 
Touzjours doit l'en satiffier 
Et visiter trestous mez Dieux > 
Et lez nouveaux fais et lez viex. 
Maistre Sartan, se estes sage 
Vous vendrez aourer l'ymage 
De Jupiter avecque nouz. 

S ART AN. 

Sire, g'iray avecque vous 
Puisqu'il vous plaist que enssy est. 
Jupiter acomplir vous iaist 
Tout ce que vous ly requerrez! 

césar. 
Maistre Sartan , tantost verrez. 
Regardez-moy celle escripture 
Qui est en ceste pierre dure 
Dessus Jupiter le grant Dieu 
Qui lez a mises en ce lieu. 
Or lez lisiez; je vueil savoir 



3o LA NATIVITÉ 



Pour certain [ qui 1 y pott a vom' 
Je croy qu'il veuk mïraclei feice y 
Ou aucun Dieu ly eafe contraire , 
De quoy c'est apporceu. 

SAIT AN. 

Jamais nul jour je n 'aroie leu / 
Tout pour certain œsteescripture. 
Sy metez ailleurs vostne cure 
Car ce n'est chose qqi voua touche. 

CÉSAR. 

Vous lez lisez de vostne bouche. 
Ou le chîef tranchier vous fera y. 

SAAX4N. 

Sire , volentîeps lez liray 
Avant que j'aie tel domage. 
Il est escript dessus l'image 
En latin, (quant bien l'entendrez, 
Pour deceu bien vous tendrez : ) 
Dàm virgo mater pariet 
Istajrmago corvuet. 
C'est oe qu'il H a. beau doue sire. 

CÉSAR. 

Sartan , il lez vous convient lire 
Et lez exposer en routant. 

SARTAN. 

Je obairay à voua comment; 
Mon entente y vueil bien mètre. 
Or entendez que dit la letre : 
« Quant vierge mère enfantera , 
« Cest ymage trabuchera* » 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 3l 



Autrement ne les aay espondre. 

CÉS\*. 

Faites ont esté pouf confopdre 
Nostre loy et mesure audessoubz. 
Mettons-nous tous .11. à genouz; 
Sy faisons à noz Diex prières. 
Qui soient saines et entières 
Par quoy il la puissent deffendne. 

SARTAN. 

En cela vueil-je bieaeotendce 

De lez prier; faire.le doy. 

 genous me mettray cy encoy. 

S/UHT MICHJLKL. 

Évesque , entons ma parole 
Et ne la tiens pas à favole : 
N'aiez doubte, mais fay grant joie. 
.1. angle suis .que Diex t'envoie: 
De par luy t'aperte message ; * 
Obéis, cy feras. que sage, 
Au mandement de Nostre Sire* 
Je te vien anuncier et dire 
Que Diex sy te mande par moy 
Que selonc l 'estât et la loy, 
Lequel tu doiz assez savoir , 
Tu faces .1. many avoir , 
A Marie , fille Joacbin , 
Qui a cuer noble et fin , 
Et par elleccion la marie 
Et face toat.sanz mal dettûe ; 
Sy te diray que tu .feras : 



3a LA NATIVITÉ 



Touz les bacheliers manderas 
Et chascun une verge tendra 
Sanz escorce ; ce t'aprendra , 
Celuy te fera asavoir 
Qui Marie devra avoir; 
Et quant verras la verge sèche 
En la main florin, là t'adresche ; 
Soit jeune ou viex , tout en présent 
De Marie ly fay présent 
Et lez espouse sanz délay. 

l'evesque. 
Au plaisir de Dieu je feray 
De ceste chose mon devoir , 
Car je say trestout de voir 
Que Marie est prédestinée , 
Saintefîée avant que née, 
Et Dieu pour luy la veult garder. 
Or ne vueil-je plus retarder: 
Marie convient aler querre , 
Et lez homes de ceste terre 
Qui sont de Marie habile. 
Crier feray en ceste ville 
Et publier tout maintenant 
Que chascun viegne à moy tenant 
La verge pelée en son poing. 
Légier , va crier prez et loing 
Que chascun viengne sanz délay 
Devers l'evesque delà loy, 
Et que chascun en sa main porte 
Verge pelée, sèche et morte. 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 33 



Et aussy va dire à Marie , 
Fil le Joachin , Dieu amie, 
En lu y faisant commandement 
Qu'elle viengne an mendement ; 
Or t'avence de retourner. 

LÉGIER , mesagieiv 

Je n'ay talant de séjourner; 
Se Dieu me puisse secourir 
Je ne sesseray de courir, 
Et sanz arrester en nul lieu 
Au chemin me met de par t>ieu . 

C^SAii , emperière. 

Jupiter , Dieu trez-souverain , 
Qui tout faites par vostre main , 
Celui qui vous forga et fist 
A vous forgier grant cure mist, 
Afin que fussiez bien polie, 
Belle sur toutes et jolie. 
Or estes-vous le plus beau diex 
Conques je veiase à mes .it. yex. 
Faire vous feis du plus fin or 
Qu'en pot trouver en mon trésor. 
Sire, par vostre grant puissance, 
Gardez-moy mon corps de meschance, 
Car bien en avez le povoir. 
.G. mille mars de mon avoir 
Donray pour voua faire essaucier. 
Veuillez nostre loy surhaucier; 
Mains jointes le vien requérir. 
H. 3 



34 LA NATIVITÉ 



S ART AN. 

Jupiter, qui tost secourir 
Povez, car me faites secours. 
Maintenant, pour honneur de vous, 
Veul-je mettre toute ma cure 
A deffacier ceste escripture. 
Gy face semblant de deffacier, et die, en soy désespérant : 

Et qui pot faire tel ouvrage ? 

A pou que de despit n'enrage 

Quant ces lettres ne puis despecier , 

Ne planier, ne lez effacier; 

Ne say comment lez puisse deffaire. 

CÉSAR. 

Ça y voz coustel , lessiez-moy faire; 
Certes, je lez despeceray, 
Ne jà letre n'y lesseray. 
Jupiter, de vous ay grant yre 
Quant ne puis cez letres destruire : 
S'en suis courrouciez malement. ' 

LÉGIER, messagier, 
J'ay tant erré certainement 
Que je suis venuz de bonne heure 
Ou lieu où Marie demeure 
Qui tant est débonnaire et sage. 
Je ly vueil dire mon mesage : 
Marie, Dieu sy vous doint joie. 
Nostre évesque à vous m'envoie 
Qui vous (ait . i . commendement 
Que vous ne lessiez nullement "» ' 

Que tantost à luy ne soiez ; 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 35 



Pour ce suy à vous envoiez. 
Adieu, je m'en vois autre part. 

NOSTRE-DAME. 

Alez donc à Dieu qui vous gart 
Et vous deffende de contraire. 
Vers l'évesque je me vueil traire; 
La longue attente riens n'y vault. 
Cy voise-à l'évesque et die : 

Sire, qui tout puet vous saut 

Et veulle croître vostre honnour! 

l'évesque. 
Marie, Dieu vous doint benoist jour ! 
Entendez cy, ma doulce amie : 
Dieu vuelt que je vous marie ; 
Il ne vous doit mie desplaire, . j 

NOSTRE-DAME. 

Sire, je suis preste de faire 
Le doulz commendement de Dieu 
Que c'est raison en touz lieu ; 
A luy touzjours obairay. 

LE MES AG 1ER. 

Pour certain plus avant n'iray. 
Je ne me veul plus détrier ; 
En ce quarrefour veul crier 
Le commendement de mon sire. 
Or entendez que je veul dire : 
Le grant évesque de la loy 
A tous et à chascun par soy 
Vous mande par letre patente 
Que devant luy, sanz faire a tente, 



3, 



36 LA NATIVITÉ 



Soiez au temple à droite heure ; 
Ne viel ne joene n'y demeure 
Qui n'ait une verge en sa main . 
L'évesque sy fera demain 
Au plaisir de Dieu mariage 
De Marie, qui tant est sage, 
Fille Joachin le séné , 
Car ainssy l'a Diex ordené ; 
Or y soiez sanz point de faulte. 

LE PREMIER BACHELER. 

J'ay oy crier nouvelle haulte , 
Meillour n'oy crier nul temps. 
Par ma foy pas ne m'y atens 
Que la pucelle doie avoir , 
Mais toustevoies g'iray savoir 
Qu'il en sera. 

LE SECOND BACHELER. 

Ne say que l'évesque fera . 
Diex ly envoit bon mariage ; 
Elle est belle, courtoise et sage 
Sur toutez autres à merveille ; 
Je ne viz oncques sa pareille , 
Et sy est de bon parenté. 

LE TIERS BACHELER. 

Qu'en fust-il à ma volenté ; 
Certez à qui qu'il en despleust 
Autre que moy pas ne l'eust, 
N'est pucelle qui la resemble. 
Alons-nous-en trestous ensamble , 
Sy orrons l'évesque parler. 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. S 9 ] 



JOSEPH. 

Avec lez autrez vueil aler 
Au temple regarder l'afaire 
Du mariage que doit faire 
Nostre évesque de la pucelle 
Qui tant est gracieuse et belle ; 
G'iray bellement sanz courir. 
Se Diex me puisse secourir 
Au temple montera y à paine. 

le mbsàgier. 
Mon chier Seigneur, je vous amaine 

Tant de gens et gro2 et monuz; 

> 

Trestous sont volentiers venuz 
A vous quant mandé lez avez. 

l'évesqDe. 
Ça, beaus seigneurs, vous ne savez 
Pourquoy vous ay envoie querre 
Et asamblez en ceste terre/ 
Pour ce le vous vueil faire entendre 
Marie me faut sanz attendre 
Marier par ceste ordonnance. 
Que vous, qui estez en présence, 
Prengne une verge sanz verdure , 
Et priez Dieu d'entente pure : 
En quelle main elle florira , 
Soit jeune ou viez, Marie ara, 
S'en est la somme. 

JOSEPH. 

Onque mais mil jour sy fol homme 
Ne fut, ce croy , comme je suy , * 



38 LA. NATFVÏTÉ 



De comparoir en ce lieu-cy 
Avec ceulz qui sont cy vénuz. 
Touz sont jeunes, je suis chenuz ; 
De moy se devraient bien moquier 
Et moy appeller dam Riquier : 
Honteux suy d'y estre venu. 

LE M ES AG 1ER. 

Regardez ce villain chenu : 
Tout pour certain l'en luy donra 
Marie, qui miex ne pourra ; 
Il en puet bien estre asseur : 
.xx. ans a qu'il est tout meur 
Et qui commança à florir. 
Il atent trop à soy mourir, 
C'est grant domaige. 
l'êvesque. 
Compaing, tu ne dis pas que saige : 
De Pomme ancien escharnir, 
Nul bien ne t'en pourrait venir. 
Or ça, seigneurs, sanz plus a tendre, 
Ghascun veuille sa verge prendre 
En faisant à Dieu oroison. 

TOUZ ENS AMBLE. 

Volentiers, sire, le feron. 

Que Dieu nous puisse secourir ! 

LE MESAGIER. 

Se ceste verge puet flourir 
Où il n'a de verdure point, 
Mariez serez bien à point, 
L'êvesque sy le vous octroie. 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 3g 

Mcz n'en estes pas à .11. dote 
Que la pucelle à vous atouche ; 
Vous n'avez mais dens en la bouche : 
Elle arait beau rtiary en vous \ 

l'évesque. 
Mettons-nous trestous à genous 
Et requérons dévotement 
Dieu, qui créa le firmament, 
Sy luy plaist nous face savoir 
Qui la pucelle doit avoir, 
Et, par sa trez-saintime grâce, 
Ly plaise envoier sanz espace 
En présent sanz aucun démour 
De sez sains ciex la digne flour 
À celui qui mary doit estre 
A la pucelle. Roy célestre , 
Car bien en avez lé povoir. 

Gy face pose et puis die : 

Je voy la merveille apparoir , 

Car je voy la verge florie 

A Joseph $ il aura Marie. 

Joseph , Diex veult que vous l'aiez : 

Jà de ce nevous esmaiez, 

Vous, puisque Dieu le veult. 

JOSEPH. 

Puisqu'autrement estre ne puet , 
Sire, je ne la refuse mie : 
De moy sera adez servie. 
Quant Dieu le veult je la prendray 
Et à luy garder entendray , 



4o LA NATIVITÉ 



Ne de moy ne sera atouchie 
Quant avec moy sera couchie. 
J'ay touzjours vescu en chasteté , 
Gardé mon corps en boute netteté, 
Ne jamès ne cuidoie avoir famé. 

l'éVbsque. 
Marie, gracieuse Dame, 
Entendez çà, parlez à moy : 
Mary vous doing selonc la loy , 
Joseph et je vous doing Marie. 
En baillant lez mains. 

NOSTRE-DAME. 

Sire , je ne le refuse mie : 

Quant Diex le veult je le vueil bien. 

l'évesque. 
Tout est bien fait, il n'en fault rien , 
Le mariage est accomplis , 
Ghascun s'en aille en son pais. 
Dam Joseph , Murie prenez 
Par la main et sy l'enmenez 
En vostre hostel sans faire ^rrest. 

JQSHPH. 

Volentiers, sire , je suis fout prest ; 
Alons-nous^en , ma douloe amie. 

NOSTRB»DAME . 

Joseph ) doulz frère , je vous priq 
Que vous me lassiez demorer 
En ce temple por Dieu aourer, 
Et alez querre nostre lignage 
Por savoir nostre mariage : 



DE n. s. jésus-christ. 4 1 

Les nopoes nous con vendra faire. 

JOSEPH. 

Doulce compaigne débonnaire 
Jà de riens ne soies en double ; 
Vostre volonté feray toute : 
Je voiz quérir nostre lignage. 
Or vous maintenez comme sage 
En Dieu servant. 

NOSTRE-DAME. 

Joseph , sire ; à Dieu vous comment 
Qui vous remaint sain et hétié. 

LE PREMIER BACHELER. 

Beaux seigneurs , véez cy grant pitié. 
Diex a fait à Joseph grant grâce : 
Tout maintenant en ceste place 
Sa verge porte fleur vermeille! 

LE SECOND. 

Onques ne vy sy grant merveille» 
Au dire voir c'est noble chose, 
Et pour tant certain je suppose 
Que c'est grâce eteyvre de Dieu. 

LE TIjBftS. 

Seigneurs, oncques t»ez on nul lieu 
Je ne vy telles merveilles ; 
Oncques Jboms ne vit lez pareilles 
D'un bâton sec qui est {loris. 

LE PREMIER . 

Râlons- nous en nos pais, 
Car ycy ne faisons-nous rien 



42 LÀ NATIVITÉ 

De nostre preu, je le sçay bien. 

l' emperiére césar. 
Jupiter, j'ay le cuer doulant 
Quant tout ne va à mon talant ; 
Et de ce que vous ay lesdengié, 
Et que vous verray trabuchié. 
Maistre Sartan , conseilliez-moy , 
Car trop a mon cuer d'ennoy. 
Dites, comment estre pourrait 
Que Vierge mère enfanterait : 
Telle chose estre ne puet mie ; 
Jà ne croirray jour de ma vie. 
Sartan, comment pourray deffaire 
Cest esc ri p qui tant doit desplaire? 
Conseilliez-moy que j'en feray. 

SARTAN. 

Emperiére , je vous diray 
Conseil trez-bon je vous donrroie , 
Ce voz mal talent n'en avoie, 
Et qui ne vous deust desplaire 
Dez letres c'on ne puet deffaire ; 
Mez je redoubte vos cruauté. 

l 'emperiére. 
Sartan , dessus ma léauté 
Vous jur que mal ne vous feray , 
Ne pis pour ce ne vous voudray ; 
Ditez ce que vous en savez. 

SARTAN. 

Sire, ne say s'apris l'avez: 

Nous trouvons en nos escriptures, 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. fô 



Qui moult nous sont aspres et dures, 

Dez sains prophètes anciens 

Qui furent homes terriens 

Et devisèrent moult de choses , 

Et exposèrent en leur gloses, 

Dont nous trouvons en Ysaïe, 

Qui disoit en sa prophécie : 

JËcce f^irgo concipiet 

Âtquejilium pariet. 

Véez-cy, la Vierge concevra 

.1. filz et sy le pourtera, 

Geluy sara le bien eslire, 

Et le bien du mal contredire. 

Enmanuel nommé sera , 

Lez bonz et mauvaiz jugera. 

En .1. autre lieu est escript , 

Et ne le tenez pas en despit , 

Que de l'arbre Jessé vendra 

Une verge qui florira; 

Et sy nous dist aussy Sébile, 

Qui fut royne de Sezile , 

Que uns homs nestroit d'une famine 

Sanz corrupeion de di flamme. 

Balaham aussy prophétiza 

Quant son asne à luy parla , . 

Que une estoille ystroit de Jacob. 

Ce devrait estre à ce cob 

Que Vierge mère enfantera. 

Et cest y mage trabuchera ; 

Et sur ce le povonâ bien prendre. 



44 l * nativité 

l'emperière. 
Sa r tan, or vous vueil deffendre 
Que ne lez lisiez à nul homme; 
Morir vous feroie, c'est la somme. 
Cest example , soiez certain , 
Sy est doumagable et villain 
Pour nous et pour nostre loy. 
J'en ay en mon cuer grant esnoy. 
Ha, Jupiter! Dieu souverain , 
Qui tout avez en vostre main , 
Vueilliez monstrer vostre puissance. 

SARTAN. 

Sire , je tien à grant offence 
% Vostre gémir et vostre plaindre; 
Il convient cez le 1res remaindrc , 
Je le vous dy certainement , 
Puisqui ne puet estre autrement. 

VSAifi , prophète d'enfer. 
Vray Dieu puissant et *oy célestre, 
Cy nous lessiez longuement estre ; 
Nous souffrons cy tant de doulour! 
Entens, sy te plaist, ma clamour 
Et nous ostez de ceste paine. 

danïel, prophète. 
Grier devons à haulte alaine 
De la doulour que nous sentons : 
Ha , roy Jhésus, toy demandons. 
Dessens tost , sy nous vien hors traire. 

BELG1BUZ.. 

Jà pour vostre crier ne braire 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 45 



N'istrez encor de noz prisons ; 
Vous y serez longues saisons 
Pour réparer la forfaiture 
Que Adam fist en. la morsseure 
En la pomme que il menga. 
Eve de lui bien se venga 
Comme conseillée luy a voie. 
Elle ensuy tantost la voie 
De faire mon commendement. 
Ainssy pluseurs communément 
S'aclina bientost envers moy , 
Et sy déçut autry que soy. 
Fay, Bélias, fay bon feu de là , 
Et j'en feray aussy de sa. 
Nous en venrons trop bien à chief 
Et leur ferons assez mesebief 
Avant que soient escbapez. 

< 
Il sontore bien atrapez 

Ceulz que tenons en noz prisons; 

♦ 

De crapaux aront veooisons , . 
Rost de serpens et de couleuvres. 
On lez sert touz selonc leurs euvrea ; 
Puis en tremez d 'escorpions , 
De chesnes ardens lea lions; 
Ainssy servons-nous noz subgiez. 

YSAIR. 

Hé, vrai Dieu , sommes-nous jugié 
A touzjours sanz rédempcion ? 
Accomplissiez , nous vous prion , 



A6 LA NATIVITÉ 



Car forment sommes engaigié. 

BBLGIBUZ. 

Je croy que cilz sont enragié , 
Qui tant braient ore forment. 

BÉLIAS. 

Belgibuz, il ont se n terrien t 
De ce que Diex leur a prorais, 
Et pour celé te diz, amis , 
Une vierge est mariée 
Que Dieu a partant honnourée 
Par laquelle au monde vendra. 
Vierge devant , après sera , 
Et sy sera de tel regnon 
Que qui reclamera son nom 
Ne pourra faire tant de mal, 
Soit véniel ou criminal, 
Soit par promesse ou par don , 
Que ne ly face vray pardon 
Qui se voudra à ellç offrir. 

BELGIBUZ. 

Faisons-leur assez mal souffrir 
Tendis que nous les tenons , 
Puisqu'ainssy perdre lez devons ; 
Par Eve lez avoie conquis , 
Et par paine et labour aquis. 

DIEU. 

Gabriel , vien çà , douz amis ; 
Je vueil que tu soiez commis. 
Ma promesse vueil acomplir 
Certainement sanz défaillir, 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 



47 



Et cez prophètes que j'o là 

Crier en enfer lonc temps a , 

Je ne puis plus leur cry souffrir. 

Mez cielx me convient aourir 

Et pour eulz devandray homme; 

Mort souffreray â pour celle pomme 

Qu'Adam manga ; ce fut mal fait : 

Sy fault que par moi soit refait. 

En Nazareth tu t'en yras, 

Marie ou temple trouveras, 

A qui tu diras de par moy 

Que je voudray naistre de soy, 

En luy voudray char et sanc prendre ; 

Je ne puis en meilleur descendre. 

Avant que je feisse le monde 

La prédestinai-ge sy monde 

Que pour moy on ne pourrait miex; 

De luy naistray et homs et Diex. 

Je luy seray et filz et père; 

Elle est ma fille et sy est ma mère» 

Vierge avant et aprez sera, 

Ne jà son corps n'enpirera. 

En luy prendray humaine vie ; 

De moy sera touzjours servie 

Et touz humains racheteray , 

Et gloire et joie leur donrray. 

Va-t-an bientôt sanz faire arrest. 

GABRIEL. 

Sire , g'i vois et suis tout prest. 
A la vierge digne et loial 



48 LA NATIVITÉ 

■ i ' ' t .1, i .1 i i , 

Qui n'a pas le cuer desloial , 
Je voiz tantost sanz riens dokrir , 
Et fcray tout vostre vouloir. 
Gy voise à Noëiré-Dame, et die à genoux : 

Ave Maria gratiâ plena. 
Marie, Dieu te sault, Marie. 

HOSTKE-DAME. 

Ha , mon douz Créatour , vostre aïe ! 
Onques mais ne viz tel clarté. 

GABRIEL . 

N'aiez le cuer espoventé , 
Envers Dien as grâce trouvée ; 
Par toi est joie recouvrée 
Qui par Evain^estoit perdue. 
N'aiez paour de ma venue , 
Marie , en trestout bien encline. 
Voy ÉHzabeth , ta cousine , 
Qui estoit brehaigne clamée ; 
Nostre Sire Ta tant amée , 
Et sy bien y a proveu , 
.vi. mois a qu'elle a conceu, 
Marie Vierge, yceluy Diex, 
Qui créa la terre et lez dex, 
De sa grâce t'a remplie, 
De ses angles seras servie. 

* 

Cy muray le nom Eve 
En toy disant lez douz ave. 
Diex te mende qui est ton père , 
Qu'il est ton filz et tu sa mèrè ; 
En toy il prendra char humaine 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 49 



Pour cez amis oster de paine ; 
.1. tel enfant tu concevras 
Dont à ton cùer grant joie auras : 
D'Adam vuelt paier le forfait. 

NOSTRE-DAME. 

Angles , comment sera-ce fait ? 
Oncques n'eu d'omme atôuchement. 
J'ay touzjours vescu chastement ; 
Dy-moy comment estre pour oit 
Que vierge mère enfanterait ? 
N'en plus ne pouroit avenir 
Que en ce pot peust florir 
Une wrgé , ce seroit fort. 

GABRIEL. 

Marie, n'aiez desconfort. 
Mais soiez certaine et seure 
Tu demoras et saine et pure, 
Et vierge ton corps demorra ; 
De riens qui soit n'enpirera , 
Mais tout ainssy com la verrière 
Du soleil qui demeure entière 
Quant son ray par my oultre passe 
Qui ne la brise ne ne quasse , 
Ainssy demoura ton corps sains. 
Du lait dez ciex est ton sain plains , 
Marie , de quoy sera norris 
Et aletez le doulz Jhesucris ; 
Car en toy prendra forme d'omme 
Ly Roys des roys, ce est la somme ; 
Tu es sa mère, il est ton fiex ; 
11. 4 



5<> LA NATIVITÉ 



De toy nairtra et homs et Diex. 
Dieu fu avant par dette , 
Homs: ae«a par humanité. 
Àdonc se mettra en toy 
Et abatra la maise loy ; 
Nulle rien impossible n'est 
A Dieu sy tost corn il li plaist : 
En toy vendra le Saint-espéris. 

WQSTRE-DAME. 

Ainssy soit fait côm tu me dis : 
Diex en qui est toute bonté , 
De moy face sa volenté ; 
Car je vois la verge florie. 
Diex, qui sur touz as seignorie, 
Mon Créatour, je suis t'encelle , 
Je suis ta serve , je suis celle , 
Preste suis de toy recevoir. 

GABRIEL.. 

r 

Marie , plus cy remanoir 

Ne puis , je m'en revois es ciex. 

r 

NQ9TIVE-DAME. 

A vous me rea^, glorjçx Piex , 
A faire vjQsUFê yotep&è. 
Dez bjen^ me frites a p^ejpté , 
Mon cuer savez certainement, 
Et mon désir entièrement;. 
Faites <fô nioy (4^ut vpz plaisir » 
En vous fàOÇT P*t n\op 4ésir. 
Cy descende .1, ooiitom qUisoit fyit pan bonne manière. 



i / 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 5l 



LE MESAGIER. 

Cy ne fais rien certainement, 
Aler m'en vueil isnellement; 
Homs oiseux ne vault une pomme. 
Je m'en yray tout droit à Rotbnty?. 
L'évesque n'a de mpy que foire, 
Vers l'empçpiére me vueil traàr. 
Bien say s'il me veult retenir 
Moult grant profit m'en puet venir, 
Meillieur ne puis aler quérant 
Et je suis légier et courant, 
Aler y veuil sanz plus attendre ; 
À celle fia vueil-je entendre. 

JOSEPH. 

Gertez durement suis lassez, 
Car j'ay souffert paine assez 
Et ay longuement séjourné; 
Or suis, Diex merey , retourné ; 
A paines me puis soUstenir : 
Hpsté mQ suis de revenir. 
Marie, belle trez-doulce amie, 
Pour Dieu ne vous desplaise mie 
De ce que j'ay tant demouré. . , .. 

Louez soit Dieu et aouré ! 

* ■ • • • m 

Je vous désiroiç forment ,. . 
Bien veniep certainement. . .. , 
Estez vous sain et bien h^itié ? :) , 
De voz travail ay grant pitip. 
Comment le fait nos parenté ? 



• . • * 



4- 



52 ^A NATIVITÉ 



JOSEPH. 

J'avoie trez grant volenté 
De retourner, ma mie chière. 
Nos amiz font touz bonne chière, 
Chascun d'éulz ne se feint mie 
De* vous saluer ; doulce amie, 
Grant désir ont de vous véoir. 

NOSTRE-DAME. 

Venez vous delez moy seoir 

Se il vous plest, et il est raison ; 

Vous avez par longue saison 

Demoré hors sanz revenir; 

Joseph , bien puissiez vous venir ! 
Cy viegne le mesagier à Pemperière et die. 

LE MESAGIER. 

Empereur, Dieu vous parface 
Et vous doint s'amour et sa grâce 
En exaussant vostre empire! • 

l'emperière. 
Ça, beaus compains, que veulz-tu dire? 
Mesagier ez de bel afaire. 

LE MESAGIER. 

Vers vous, sire, me vieng retraire. 
En Nazareth me suis tenuz 

.... Par moult grant espasse de temps; 

Or, est venu en mon pourpens, 

S'il estoit à vostre plaisir 

De vous servir ay grant désir , 

Sy vous requier que à vous soie. 



DE N* 8. JÉSUS-CHRIST. 53 



l'emperière. 
Beau sire, je le vous octroie ; 
Comment avez à nom ? dictez le moy. 

LE MESAGIER, 

Legier ây nom , sire , par foy ; 
Àinssy w'apel-t-on certainement. 

l'emperière. 
Legier semblez-vous vrayment ; 
Je vous retien, mon mesagier. . 
Maistre Sartan, sanz plus targiq^ 3 
Envoiez-le où vous savez. 

S ART AN. 

Legier, ne aay s'apris l'avez, 
Il convient que tan tost errant 
En Bethléem, a içz courant 
Crier par toute la contrée 
Que chascun sanz faire arrestéc 
Viegne à César sanz délaier 
Pour sa distribucion paier 
A quoy il sont trestouz tenuz. 

LE MESAGIER. 

Tantost je seray revenuz , 
Et feray voz commandement. 

sartan* 
Va-t-an bien tost legièrement 
Et met en sauf ceste monnoie 

LE MESAGIER. 

Maistre Sartan, Dieux vous cloiut joie! 
Je n'ay que .de courir talant , 
Boire me fauldra en alant. . 



54 L * NATIVITÉ 



JOSEPH. 

Vrais Diex, que tnes cuers est plains 
Et de douleur est moto citer tains, 
Et que trez forment , il m'esnoie ! 
Gertez , ertre r&ort je* vouldroic 
Que trop laidement sliîs deceft. 

NOSTBE-DAMÉ. 

Joseph , qu'avez voué appei*ceu , 
Qui démenez tel matremeirt? 1 
Je vous voie penssis maternent ; 
Avez chose qui vous ednoie. 

JOSEPH. 

Certes, bien mourir je vouldï0ie> 
Que j'ai le euer abosmc et triste. 

NOSTRfc-DÀMfi. 

Quel chose vous a esté cKcte , 
Trez-doulz frère ? dictez le moy. 

JOSEPH. 

Il est escript en nostre loy 
Que famé prise en advoultire 
Son corps est livré à maf tire : 
Tantost est arce et lapidée ; 
Y ceste loy est en Iodée. 
Or , voy-je bien qu*ainssy mourrez : 
Excuser ne tous en pourrez. 
Vous estez grosse, bien te voy ; . . . • 
Pas ne direz que c'est dé moy , 
Et piuisqu'ainssy estez ensaînte, 
Convaincue estez et a tainte. J 
En ce pais n*a hautte dame , 



DE N. S. JÈSCS-CHRIST. 55 



S'il luy avenoit tel diffemmè, 
Qui ne fust errant lapidée. 
Quant <m> sara la renommée 
Que n'estes pas grosse damoy , 
Arse serez, ce poise moy. 
L'évesque m'arvoit^nchargic 
Que voz aorps ne fast empira^ 
Or, avérons trestout gasté . > , - 
Et perdue, voétze chaste; . . •• 
■En sain te estez db vif entant : 
En voz flans le voy remuant. • 
L'en vous faisoit et necte et pure r l 
Mais or voy lever voz saiRturô, , 
Et combien que sotez déffaifa 
Ne poudroie véorr que déf&he 
Fussiez» et pour tant «t'enfraray, 
En longtain pais m'en yray, 
Et sy ne say quelle partie. 
Diex sy a pure départie , 
Je m'en voiz, vous demorez lasse, 
A grant douleur vous serez awej ; 
Se poise moy ne vous puis aidier. . 

NOSTRE-DAMB, Jl genous. 

Vrais Dfopt qui me feiétes ûuneier 
Par l'a»gfe jet dire Ie,saJu . 
Qui me yauldro te mie» ^1», 
Vous reposez dedans* mon corps 
Tant que bien appert par deblffls , 
Onques n^ûn senty ntjtlle paiae, . ;,., 
Mais demourray entière» et saine, 



56 LA NATIVITÉ 



Et sy say bien certainement 

Que je vous sens pesiblement 

En mez flancs. Vrais filz et vrais père, 

Confortez voz fille et voz mère, 

Et ce preudomme qui s'en fuit, 

Envoiez luy vray conduit, 

Et luy donnez sy bon confort 

Par quoy il reviegne à droit port ; 

Yray Dieu, à vous me suis donnée. 

DIEU LE PÈRE. 

Gabriel, va sanz demorée 
A Joseph ; de par moy li dis 
Qui ne s'en voit point hors du pais 
Pour Marie, c'élle est ensainte, 
Car elle est Vierge, pure et sainte : 
Du Saint-Esperit est toute plaine; 
D'elle, naistra mon filz sanz paine, 
Jà son corps n'en empirera ; 
Vierge devant, aprez sera. 
Il fait que fol de s'en fouir,. 
Mèz il se deult bien resjoir 
Et tenir bonne compaignie. 

GABRIEL. 

Sire, g'i vois, n'en doubtez mie, 
Faire vueil voz commandement, 
Trez doulz père du firmament. « i 

JOSEPH. 

Vray Dieu, vray père omnipotens, 
Je suis au cuer triste et dolens, 
Quant de Marie me souvient 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 5*] 



Et ainssy aler m'en convient. 
Vray Dieu, pour quoy avez souffert 
Que Marie la vie pert, 
Et qu'elle a fait sy grant oultrage 
Qu'elle a brisée son mariage. 
Or, convient-il que je la lesse ; 
Jamez nul jour je n'aray léesse. 
Or, suys-je certain sur mon âme 
Qu'il est fol qui se fie en famme. 
Doulz Diex, envoiez li confort! 

GABRIEL. 

Joseph, pren en toy reconfort, 
Ne te vue il le desconforter, 
Nouvelles te viens apourter, 
Et angles suis qui viens à toy. 
Dieu dez ciex te mende par moy, 
Que tantost tu ne lessez mie 
Que ne retournes à Marie, 
Et gardez bien que à nul fuei; 
Tu n'aiez couroux à ton cuer. 
Diex l'a de sa grâce inspirée 
Dont elle n'est point empirée, 
Car elle conçut dignement 
Et sanz charnel atouchement. 
Son fruit, le mont rachètera, 
De douleur le délivrera ; 
Retourne tost sanz contredire. 

JOSEPH. 

J'obaïray à nostre sire, 
Avec Marie me tendray 



58 LA NATIVItÉ 



■ 

E diligammenE garderay, 
Puisque l'angle àirts$y m'a e&t 
- Qu'ensainte est da Saint Esperît. 

LE MESAGIER. 

Je veuil cy crier hautement 

Et faire le commandement 

De Césaire qui m'a commis 

L'emperière, et m'a transita?» 

A crier cy à haotte voix : • » ■ 

Oez, seigneurs, oez, oez, 

De par l'emperière de Rom me 

Et le graigDeur de louzî lez homme», 

Que portez voz distribuciôns 

Chascun ou temple, c'est raisons, 

En la cité de Bethléem 

Assez préz <te Jhéru&atem ; 

Alez y sanz arrestoison 

Pedans . m. jours, qae c'est raisori. 

Sachiez qui ne Fy posera 

A l'emperiére tort fera ; ■ 

Or, y alez hâtivement, 

Que c'est raison certainement. 

JOSEPH. 

Vers vous reviens, ma dotrlce amie, 
Pour Dieu ne vous despfaisé 1 ritte' 
Que cer tez vous* ay mesprid . 

KOSTftE-DAlftE. 

Loé soit le doulz Jhesucris 
Qui ainssy vous a visitii ! 
Sien avez-vous touzjotirs esté ; 



DE N. 8. JÉSUS-CHRIST. 5g 



De vostrc retour suis bien aise. 

joseph- 
Pour Dieu, m'amie, ne vous desplaisc 
Du blasme que je vous ay dit. 
Point ne le tenez en despit : 
Mercy vous en ay humblement ,' 
Car je sçay bien certainement 
Que vous estez et nete et pure 
Sanz nul péché, sanz nul ordure, 
Et sy portez entre vôz flanz 
Le roy qui partout est puissans. 
Or, vous ay folement mescreu 
Que d'autre vous eussiei conceu ; 
Trez doulce amie, non aves, 
Je le sçay et voiis le savez t 
Mercy vous cry doûleé Marie. 

NOSTRE DAME. 

Joseph ne vous courrouciez mie ; 
Pardon vous fais certainement. 
Loé en soit Diex hautement 
De qiioy vous estez revenu ; 
Or, sachiez que Diex Va volu. " 
Sy voiz visifer ma cousine 
Elizabeth qui est moult digne, 
Qui est ensainte vrayertïent 
D'un saint enfant certainement, 
Car le saint angle le me dîst. 



' ' HONESTASSÊ. 



„*- 



Dame, tout ce sy passera 



6o LA NATIVITÉ 



Ce povez savoir ceste nuit, 

Et pour Dieu qui ne vous ennuit 

Une autre fois miex vous feray. 

NOSTRE-DAME. 

Joseph, cy me reposeray, 
Mais vous n'arez pas loisir, 
J'en suis certaine,, de dormir ; 
Il vous fauldra aler bon erre 
En ceste ville du feu querre ; 
Pour certain je veuille traveiller. 

JOSEPH. 

Ne sai qui m'a vouldra baillier 
Pour certain, ma trez doulce amie, 
Mcz pourtant ne demorra mie 
Que je n'en quière ou prez ou loing 
Si tost qu'il en sera besoing. 
Je n'y feray pas longue attente, 
A vous servir metray.m'entente, 
De toutes eztez non pareille. 

LE ME S AG 1ER. 

Il est temps que je m'apareille 
Pour m'en aler tantpst arrière ; 
Devers mon mestre l'emperière 
En Roménie retournerav 
Tout au plus tost que je pourr^y. 
Bonnement sapz moy traveillier 
Gentillement cornue mesagier. 

NOSTRE-DAME. 

Joseph, se Diex vous puist secourir 
Alez bien tost du feu quérir 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 6 

Ne faites pas longue demeure, 
De traveillier s'aproche l'eure, 
Joseph ne vueilliez plus attendre. 

JOSEPH . 

Volontiers j'yray du feu prendre 
En l'hostcl de ce marichal. 

LE MAI CHAL. * 

Traînez à queue de cheval 
Puist estre aujourduy mon varlet ! 
Assez pis vajult qui ne soulloît 
Que de mon profit peu s'en soigne. 
Point ne veult venir en be soigne, 
En luy ne trove point d'aventage, 
Mez que tout courou? et domage 
Pas ne me feult ycy songier, 
Et mettre me fault à forgier. 

NOSTRE-DAME, à gènOUS. 

Ha ! douz père du firmament 
Qui tout feistes certainement 
Le ciel et la terre et la mer, 
Vous doy-je servir et amer ? 
Et sy savez bien la mesure 
Combien ciel, terre et mer dure. 
Sire Dieu, quand le ciel fut lait 
D'angles l'amplistez tout-à-fait ; 
Mez ceulz en enfer descendiren t 
Qui à orgueill se consentirent. 
S'y vous prie douz roys dez ciex 
Qui estez pères et vrais Diex 
Que confort me vueilliez donner , 



62 LK NATIVITÉ 

Et vostrç grâce habandonner ; 
Pas ne m'ayez mis en espaase 
Du quel don, de la quelle grâce. 
Trez doulz Diex, je vous regracie 
Trez humblement et remercie, 
Car plus de grâce fait m'avez 
Que de biens en moy ne savez . 
Puisqu'il vous a pieu à moy foire 
Tel don de treetout mon affaire , 
Je vous requier et vous supplie, 
Qu'ainssy corn vous m'avez remplie 
De vostre filz et sanz délit 
Doulz pêne sy corn vous abolit, 
Veuillez souffrir par vostre amour 
Que sanz doulour> que sans clamour 
A l'enfanter délivre soie 
A sauveté et à grant joye. 

Michiel, Gabriel, venez à inoy ; , , 
Alez-vous en,, sanz plus d'asnoy, 
En Bethléem sanz arester 
Ces cierges à Marie porter : 

I»BS ANGLES. 

Nousyrms, sirè,,bastivemeot. 
En chantant éh*»cun< s'y octroit 

GABRIEL. 

Or y alons chantant tous droit, , 
En portant ces cierges ardant } . , 
A la Vierge digne puissant ; 
Or nous mettons touz à la voie. 



DE N. S. JÉSU6-CHRIST. 63 



JtiCHIEL. 

Bien devons tuit démener joie 
Quant la dame du firmament 
Diex dez ciex servir nous envoie 
Ça jus en son enfantement. 



y 



(Cy chantent FenicreatorSpiritus, en alant à Nostre-DaiBe, et puis 

die. 



GABRIEL. 

Dames qui estez vraiment 
De touz angles la souveraine , : 
Dieu veult que certainement 
Vous délivrez sans nulle paine : 
Tous ly mondes en aura joye. 

MÏCHIEL. 

Dame, voz filz veult c'on y voie 
Là où gisiez sy povrement : 
Dez cierges arcbnt voue envoie, 
Par nous sachiez certainement. 

GABRIEL. i i 

R'alons nous en ysneUemcnt 

Et démenons trestousigeant joie. 

Diex ly pères du firmament . 

Donra lumière qui daroie 

Au monde véritablement ,• 

Car c'est cilz qui touz bien& envoie. 

JOSEPH. 

Feure, amiz, pour Dieu mercy 
A grant besoing s»is venup cy ; 
De vostre feu me vûeilliez donner. ,, 



64 LA NATIVITÉ 

LE MaRIGHAL. 

N'en vueillez nul mot sonner, 
Point n'en arez certainement. 
R'alez vous en hastivement, 
Sire viellart, fuiez de cy. 
Qui vous fait point venir ycy 
Pour moy empeschier de forgîer ? 
Bien me faitez cy enragier. 
Fuiez de cy, sire villains ; 
De mal talant estéfe touz plains : 
Je croy que vous estez espie. 

JOSEPH. 

Amis pour Dieu je vous supplie 
Ne vous vuei liiez pas courroucier. 
.1. pou vous vueilliez avancier 
De moy donner .1. pou de feu , 
Car je ne sçay où trouver lieu 
Où puisse avoir, ce n'est à vous ; 
Et je vueil bien que sachiez vous 
Que ma famme souvent travaille. 
Sy (ault que bien tost à luy aille 
Et sy n'avons point de clarté : 
Assez avons de povreté 
Et de paine et de travailL 

LE MARICHAL. 

D'un gros bâton de ce travaill 
Je te donray à bonne chiére 
Se ne te trais tan tost arriére . ' 
Or te diray que tu feras : 
Point de mon feu n'enporteras 



DE N. S. JÉ6US-CHRIST. 65 



S'en ton mantej tu ne l'enportee. 
Ne sçây pas se lez gem enortes v 
Car point n'en auras autrement* . 

JOSEPH. 

Je le vueill bien certainement ; 
Sy vous plaist ycy, m'en donnez. 

LE MARICHAL. 

Tenez, viellart, ces tuy prenez 
Et l'emportez en voz giron , 

Cy le mete en son giron, puis le regarde. , 

JOSEPH. 

Diex le vous rende, biau préudon ! ' 

LE MARICHAL. 

Ha las, amy, j'ay trop mespris : 
Certes bien doy estre repris 
Du blasme que je vous ay dît ; 
Pas ne le tenez en despit. 
Vostre bonté pas ne savoiè, 
De ce que je vbiz ây grant joie, 
Car vous êtes .1. preudons sains': 
Vos gironz demore touz sains, 
Et c'est le feu enclos dedans. 

JOSEPH. 

Je vous pardonne maulx talans, 
Car cilz qui touz biens envoie 
Vous doint honneur, santé et joie ! 

Cy voise à Nostre-Dame en portant le feu en son giron et die : 

Chière dame, ne vous desplaise 
De vous estoie en malaise ; 
h. 5 



66 LA NATIVITÉ 



Mais certes je vous fais savoir 
Que du feu ne povoie avoir, 
Ma doulce amie débonnaire. 
Dont vous vient ce beau luminaire ? 
Oncques ne vys sy grant clarté. 

NOSTRE DAME. 

Les anges ly ont aporté 
Tout maintenant du paradis. 
Joseph, biau frère et amis, 
Alez prier à Honnestasse 
Qu'elle viengne cy une espasse 
Pour recevoir le vray sire 
De tout le monde et de l'empire. 
Joseph, à vous pas n'apartient 
De estre cy quant le temps vient; 
Sy ne sens-je mal ne détresse, 
Ains est mon cuer plein de léesse, 
Car je demeure fille et mère, 
Sans sentir nulle paine amère. 
Joseph, faites la sa venir. 

JOSEPH. 

Dame, g'i vois sans alentir. 
Ne tarderay ne pas ne heure : 
Je prie à Dieu qu'il vous sequeure 
Par sa mercy et face aïe. 

Cy voise à Honestasse et die : 

Doulce amie, je vous prie 
Qu'un pou viengnez à ma moillier, 
Qu'elle commence à travaillier 
Tout maintenant de vif enfant 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 67 

Du roi du monde tout-puissant. 
Pour Dieu, 'belle, je vous en prie. 

HON ESTASSE. 

Certes, amis se g'y aloie 

Aide ne ly pourroie faire 

Dont ce me vient à grant contraire. 

Nulles mains n'ay que .11. moignons 

Qui sont enclos en cez manchons, 

Que véoir povez sy en droit. 

JOSEPH. 

Belle, pour Dieu ne vous ennoiti 
Vous savez qu'à moy n'afiert mie. 
N'a homme qui enfant manie 
Nouvel ; sy venez luy aidier. 
De riens n'en povez empirier; 
Je vous en prie, or y venez. 

HONESTASSE. 

Biau preudons et amis senez 
A mon povoir ly aideray 
Et Panfant enmailloteray, 
Certes j'en feray mon devoir 
Selon la loy à mon povoir : 
C'est charité à Dieu plaisans 
Aidier auls povres passans, 
Et Dieu en la loy qui bailla 
A Moyse le commanda 
Il est certain, ne doubtez mie. 
Cy voise à Nostre Dame et die : 

•Diex soit avec vous, doulce amie, 
Et vous doint paix, santé et joiet 

5, 



68 LA NATIVITÉ 



. NOSTRE DAVIS, .:. , ,î(i 

Amerl, amie, Diex vous ed oye, t ,.r '; 
Et vous maintiegne en sainte foy! 
M'amie, soiez avec moy. • 
Honestasse, ma doulce amie, 
Retenez le doulz fruit de vie 
Et le sauveur de tout le motide 
Que je conceups et vierge et monde, . 
Sans de mon corps empirement 
Et sans charnel atouchement; 
Vierge en fus et suis encoire. ; 

HONESTASSE. 

Or vous tienne doulz rdy de gloire, 

Mon vray Dieu et mon vray seigneur. 

Bien m'avez fait honeur greîgneur . 

Que vers vous n'a voie deservy. 

Vous m'avez bien en gré servy ; 

Je n'avoie ne doiz ne main, 

Renduz les m'avez pour certain. 

S'en ceust que ennuit deussiez nestre 

On vous eust receu comme grant-mestre, 

Car piesça estes attendue *; ■ • 

Or, estes-vousj sire, veouz . . 

Ce n'est pas en sale parée 

Mais en haie désordonnée. 

Or , ne sçay comme atouçhier , . 

Quant n'aydrapiaux pour le couchiei*; 

Je fais doubte que ne vous blasée. 

Couchiez serez en ceste crèche. / 

La nuit est de froidure plaine, 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 69 



Et cez bestes de Jeur alaine . . 
Sy vous feront venir chaleur. 
Autre conseil n'y sç^y meillieur. 
Couchiez serez moult povrçtrient : 

Vous le deUssiez estre autrement. 

■ » 

LES ANGES, chantant Vtnicrtaior spiriius. 

Joseph, venez hastivement. 
Véez-cy. le roy du firmament ; 
Faites de l'eaue chaufer bien tost. 

JOSEPH. 

Ma doulce amie, je voiz tan tost. 

GRÀTEMAUVAIZ, mesagier. 

Par Mahon , j'ay lonc-temps séjourné', 

Ne rien n'ay fait rie cheminé , 

Et touzjours n'ay fait que despendre. 

Or veull dèz hors mais entendre- 

A gaignier .1. pou de monoie. 

Je m'en yray par cestè voie 1 

Mon chemin par Romme tendray , 

Et à l'emperière m'en yray. 

Gy s'en voise par devant lez ydoles et lez regarde cheutes et 

pais die : 

Ha hay! Joppiter est trabuohiez, 
Et sy est l'escript effaciez..: 
A l'emperière m'en yray 
Et trestout ly racontera y. 
T roter m'estuet ysnellement : 
Plus ne feray d'arréstement. 

Cy voise à l'emperière , et die à gênons : 

Empereur , souverain roy , 



LA NATIVITÉ 



Je vien à vous par grant desroy ; 
Nouvelles vous vien apporter. 

l'empereur. 

* 

Juppiter te puist garder ! 

Or me diz bîentost cez nouvelles. 

LE MESÀGIER. 

Volentiers , mez ne sont pas belles 
Pour vous , sire , ne doubtez mie. 
L'autruy passay par Roménie : 
Là viz touz vos diex trabuchiez , 
Et sy est Tescript deffaciez ; 
Âinssy est-il certainement. 

l'empereur. 



Ha hay, Sartan! véez-cy tourment; 
Se mesagier me dit la rage. 
Ha hay , que ferai-ge ? 
Juppiter sy est trabuchiez 
Et sy est l'escript deffaciez ; 
Bien me doit le cuer fondre d'ire. 

SARTAN. 

Or alons là hors véoir , sire , 
Se celle est elle point appert 
Dont Balaam parle en appert. 

Cy voisent hors de leur eschaufault et regardent le ciel , et 

puis die : 

SARTAN. 

Sire, véez-la, elle est apparue. 
Certes , ce est bien chose sceue 
Que vierge mère a enfanté. 



de n. s. jésus-christ. 71 

l'empereur. 
Sa r tan, je voy la grant clarté 
De l'estoille qui resplandist 
Âinssy comme Balaam le dist. 
De ce ne veull pas contredire : - 

De moy est nez ,i. plus grant sirç. 

DIEU LE PÈRE. 

Gabriel, entens que je vueil dire , 
De ce ne me fay contredire ; 
Va-t-en nuncier auls pastoreaux 
Qui là jus gardent les aigneaux , 
Que le filz Dieu est nez de mère, 
En Bethléem , c'est chose elèré x 
Et a couvert ma déité , 
Par puissance d'umanité : 
Au peuple le facent savoir. 

GABRIEL . 

Sire , ,g'i vois sans remanoir 
Vostre naissance anuncier : 
Auts pastoreaux vas prononcier , 
Comment estes nez de Marie. 
Je m'y en vois sans faire éstrie. 

Cy voise auls pastoreaulx et die : 

GOBELIN , premier bergter. 
Riflart, es-tu là , je. te prie ? 

riflart, second bergter. 
G'y suis voir ou je n'y suis mie. 

GOBELIN. 

Bc déa, Riflart, di-moy, es-tu ce? 



72 LA NATIVITÉ 



RIFLART . 

Or as-tu bien teste d'autruce : 
Ce suis-je 6a ce ne stiis-je pas ? 

GOBELIN. 

Vas-tu ou le trot ou le pas? 
Ne me respont point de travers. 

RIFLART* 

Je vois ou àdant ou envers , 
Ou droit ce je ne me repose. 

w GOBELIN. • 

En non Dieu vecy bonne chose : 

Tu me tiens bien pour .t. fol qùoquart. 

RIFLART. 

Or escoute , moquin moquart , 
Donne-moy pinte au mâtine t. 

GOBELIN. 

Mais sus ta teste .1. bacinet, 
Je te donray ou .m. fois ou .nu. 

RIFLART. 

Mais tu auras la fièvre quarte , 
.xx. acez ou .xl. ou .xxx. 



GOBELIN. 



J'ay plus cbier que ceste rente 
T'aviengne, car je n'en ay cure. 

RIFLART. 

Va, donne-moy d'une froissure 
Ou la mulete d'un mouton. 

GOBELIN. 

mais .1. estront. 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 'jZ 

RIF&ART. 

.... .... . . . boif. 

GOBELIN. 

. . . ... Je n'ay pas soif, 

Il me fault ou fleute ou flaioil. 

RIFLART. 

Va vendre .1. fassel dé glaioil , 
Sy acheté ou musetes ou pipes. 

GOBELIN, • 

Donne-moy denrrée de tripes 
Et je te donray de mon ppin . 

RIFLART. 

Le veul-tu ? • , 

GOBELIN. 

ou. 

RIFLART. 

- Ten ta main. 
Cy croche. 

GOBELIN. 

Grant maie meschance t'aviegne ! 

RIFLART. 

Mais au plus mauvaiz de Compiegne , 
Ou au pire de Ha recour t. 

GOBELIN. f 

Je vueil desjeuner brief et court , 
Il me iault aler sur grant pont» 

RIFLART. 

Atens l'oef , ma geline pont. 

GOBELIN. 

Ou déa, cest acertes, Riflart. 



V—' 



74 LA NATIVITÉ 



RIFLART. 

Par saint mort , tu diz voir guimart } 
Fay aussy sy t'en pren epvic. 

GOBELIN. 

Je te vueil tenir compaignie. 
Cy se séent et mengussent jusques Fange parle à euls. 

GABRIEL. 

Amis, ne soiez en effroy 

Et vous meter-én bon aroy, 
. Car Diex ly pères à vous m'envoie . 

Pour anuncier une grant joie 
> Qui est venue par tout le monde, ' 

Diex a son filz envoie au monde, 

Qui vrayment est nez de mère 

Et sy soutirera mort amère. 

En Bethléem le trouverez, 

Puis au peuple l'anuncerez; 

De riens esbahis n'en soiez. 

gobeun. a 
Ha! hay! que je suis effroié, 
Onqués ne vis sy grant clarté 
Et say lonc-temps bergier esté. 
D'une voiz ay-je oy le son, 
Dy-nous comment tu as à non 
Qui as parlé à nous sy fort. 

GABRIEL. 

Point ne soiez en desconfort : 

Je suis anges dé paradis 

Que Diex m'a sy à vous Ira mis 



DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 75 



Pour vous anuncier ces nouvelles, 
Et qui tant sont bonnes et belles , 
De par luy le vous fais savoir. 

RIFLART. 

Amis, or nous fais a sa voir, 
Se Diex est nez de paradis. 
Ne soiez du dire tardis 
Des nouvelles telles qui sont. 

GABRIEL. 

Moult grant joie eosamble font 
Touz les angez du paradis. 
Si vous diray, biauz doulz amis, 
En Bethléem est nez nouveaulx . 
Ly Roy des roys célestiaux. 
Je le vous dy certainement ; 
Alez-y tost ysnellement 
Et sy le denunciez au peuple, 
Grant joie en sera pour le peuple ; 
Je m'en vois, plus ne demorray, 
Certes plus ne vous en diray. 
A Dieu: soiez mes bons amis, 
Qui vous doint paix et paradis. 

GOBE UN. 

Riflart, entens-tu ces nouvelles? 
Oncques mez n'oy les pareilles 
Ne les merveilles que cilz nous a 
Contées qui à nous cy parlé a. 
Il dit, je l'ay bien entendu. 
Qu'en Bethléem est descendu 



7© ; LA NATIVITÉ 



- ' ;< 



«!(> 



.1. bel enfant sypovrement 

Qui est sires du firmament 

Et roi du monde et roi des cieur. 

RI^LART. 

Certes, je l'ay entendu mieux 
Que tu n'as fait biau Gobelin. 
Mon amy es et mon voisin, 
Véoir Talons et je t'en prie 
Et sy disons une estampie 
De noz .11. bons instrumens. 

GOBELIN. 

Alons, tu es bons gàrnemens * x 
Et chalumeldns touV.n; ensamble. 

* RÎFLÂRT. ' 

Je le vueil , mbnstre moy example 
Et après toy, g ? iray trop bien* 

GOBELIN. 

♦ ...,,,. Or vien . 

Cy voisent à Nostre-Dame, et dé loignet die. 

GOBELIN. "' ' 

Il me samble certainement 
Que l'enfant voy sy povremerit 
Entre ces bestes là gésir ; 
Ailleurs ne le vueil-joplus quérir. 
Dy moy beau conpatng, le voy- tu? 

RIFLART. 

Malotru, quoquart, teslu, t 

Je le voy mieux que tu ne fats. 

GOBELIN. 

Tu as menty, voir tu n'onfais, 



M N. S. /ESUS-CHRIST 



77 



Tu n'en fais mie le aamblant. 

RTPLART. 

Tu difc voir c'est .i. bel enfant; 
Je le voy bien avec sa mère. 
Je te prie, faisons bonne chière 
Et louons Dieu bien haultement. 
Quant l'avons veu certainement, 
Au peuple bien tost l'anunçons. 

GOBELIN. 

C'est trop bien dit ; or y alons, 
Et en démenons très-grant joie. 
Or nous metons tost à la voie 
Et je feray une estampie 
Pour Ma r ion, ma doulce amie. 

GRATEMAUVAIZ. 

En mon dorment hier, je songoie 
Qu'en la taverne joliz estoie 
Et demenoie moult grant feste ; 
Mais chanter me cpvient de jeste 
Une chançon tropt merveilleuse 
Qui au cuer me fut angoisseuse ; 
Car quant j'oy mengié et beu, 
Je me trouvay tropt bien déçeu ; 
Car à paier il me covint. 
Ne sçay que mon argent devint, 
En ma boùrce n'en trouvay point : 
Ce meschief me vint mal à point, 
Car gaige me covint lessier, 
Qui me fist mon jeu abessier. 



•78 LA NATIVITÉ DE N. S. JÉSUS-CHRIST. 

Sy prie Diex en bonne espérance 
Qu'en la taverne nous doint chevance. 
Sy chantons bécus et camus, 
Chase un, Te Dcum laudamus. 



EXPLJCIT, EXPLIXIT. 



CY COMMENCE 



LE 



GEU DES TROIS ROYS 



QUI ALÈRENT AOURER N. S. JHÉSUSCÏUST. 



PREMIÈREMENT LE SERMON : 

Vidimus stellam ejus in Oriante et venimus cum 
muneribus adorare Dominum. 

Très-doulces gens , or entendez 
Et diligaument regardez : 
Noble chose voirrez retraire 
Qui à l'ennemy est contraire , 
Que ce soit voir la vraie mère 
Du monde , qui sans tache arrière 
Porta le juste crucefix 
Et celle de quoy estre filx 
Doit chascun corps de créature; 



80 LB GEU DBS TROIS ROIS. 

Car sur fortune et sur nature 

Est royne et mère clamée, 

Des anges servie et amée 

Comme non pareil de value» 

Sy est droit c' on la salue 

Du salut qui nous conforta 

Quant Gabriel ly apporta 

Du vouloir Dieu en révélant. 

Sy disons en luy appelant 1 

A genous : « Ave Maria. 

Vidimus stellam ejus, etc. » 

Diex ly doint bien qui se tera 

Et en paix jouer nous lera ! 

Or vous prie trestous ensamble 

Que regardez ce bon vous samble. 

Retraire verrez noble chose 

Qui au cuer nous doint estre enclose , 

Et sera à tous profitable 

Sy plaist à Dieu Pespéritable. 

Chascun de nous sy doit savoir 

Que nous devons le cuer avoir 

A Dieu qui nous fi$t et forma 

Et qui doulcemeftt nous ama , 

Que nestre vpuLt de vierge mère • 

Pour nous ofcter de mort amère. , 

Sy entendons diligemment , 

A luy amer parfaitement, . 

Et en ces euvres voulions entendre 

Que meillieurs ne povons aprendre. 

Or vueil retourner à matière 



LE GEU DES TROIS ROYS. 8l 



Qui sera bonne, ferme et entière , 

Sy en prie Dieu de cner fin 

Que venir m'en doint à bonne fin. 

Quant le vray Dieu fut nez de mère 

En Bethléem, c'est chose clère, 

Diex ly pères certainement 

Envoia tost isnellement 

L'ange nuncier aulx pastoureaulx 

Que nez estôit ly roy nouveaulx, 

Qui seroit roys de tout le monde 

Et qui tout tendroit k la ronde , - 

Et qu'au peuple le denunçassent 

Que nuit et jour point ne cessassent, 

Trestout cecy verrez retraire 

S'un pou de temps vous voulez taire ; 

Puis sy verrez sans faire aloigne 

Comment lez .ni. roys de Coloïgne 

Virent l'estoille en oriant 

Qui leur aloit segnefiant 

Que nez estoit ly roys des roys 

Et qu'aourer ly soient toui trois, 

Sy com Balaham profétiza 

Ainssy le dist et devisa 

Qu'estoille ystroit de Jacob 

Et sy naistroit lors à oe cob 

.1. enfant des flans d'une famme 

Sans santir natureil diffamme. 

Ainssy se mistrent au chemin 

Ces ail. roys comme pèlerin. 

L'un de l'autre riens ne savoit 



u. 



82 LE GEU DBS TROIS ROYS. 

Que Diex ainssy les gouvernoit, 
Et puis après s'y s'asamblèrent ; 
Pas longuement ne demorèrent 
Et ce mistrent en une route : 
Leur chemin tindrent par Hérode 
Et tant qu'avec luy furent 
Oncques Pestoîlle n'apperçurent. 
Sy ly contèrent leur afaire 
Les .m. roys de noble affaire 
Qui à Hérode forment desplut, 
Mes son courroux riens n'y valut. 
Sy dist aulx roys qui retournassent 
Par luy quant ils repassassent ; 
Ainssy les .m. roy ce partirent: 
Tantost leur estoille revirent ; 
Dieu en loèrent haultément 
Quant il leur fist demonstrement. 
L'estoille d'aler s'apresta 
En Bethléem ; là s'aresta 
Où nez estoit le vray roy 
Et là se mistrent en aroy. 
Les .m. roys de grant noblesce v 
Acomplir vouldrent leur promesse 
Devant l'enfant le roy Jhésus : 
Là ce sont lez roys aparus. 
i Sy ly offrirent leurs présans 
Or, mirre avec encens 
Que Diex reçut et prit en gré 
Dont ilz vindrent en hault degré. 
Quant lez roys orent acomply 



LE GEU DES TROIS ROYS. 83 



Que Diex ne mist pas en obly, 
Isnellement se départirent ; 
D'eulz r'ennaler sy entendirent. 
Par Hérode tindrent l'adresce, 
Car tenir vouldrent leur promesce ; 
Mais de dormyr leur prist talant. 
Sy s'endormirent incontinent 
Et tantofct Diex leur envoi a 
Son ange qui les avoia 
Et leur dist que pas ne r 'a lassent, 
Par Hérode, mez s'en alassent 
Par autre voie , car morir 
Lez feroit sans point aie n tir. 
Quant l'ange ot fait son message 
Lez .111. roys de noble parage 
Se esveillèrent isnellement. 
Oy avoient en leur dorment 
Ce que l'ange leur avoit dit. 
Pas n'alèrent au contredit, 
Mais une autre voie espièrent. 
Droit en leur pais s'en alèrent 
Dont Hérode fut moult déceulz. 
Sy s'avisa comme confus 
Dez .m. roys qui pas ne venoient 
Sy comme promis ly avoient. 
Cez sergens manda par grant yre : 
Apertement leur ala dire 
Isnellement sans plus tarder 
Alassent lez portes garder 
Que les .m. roys pas ne passassent, 



£. 



84 LE GEU DES TROIS ROYS. 



Mais que tantost les amenassent ; 

Mais ils faillirent à leur proie : 

R'alez estaient par autre voie 

Dont Hérode fut courrouciez. 

De mal talant fut tout changiez ; 

Sy commanda à sez sergens 

Que tous les enfans de .11. ans 

Missent à mort sans nul respït 

Que de l'enfant avoit despit 

Que lez .111. roys aouré avoient, 

Et que point retournez n'estoient. 

Ainssy furent descolez 

Touz lez enfansf et afoiçz •• ■ . .*■ • 

Jusquesà .xl.hii. mille'; ,'- 

Ce fut tout voir sans point dô guillé. 

Diex leur esleut h. meillieur voie 

De Paradis la noble joie : 

À la quelle nous doint venir 

La Trinité qui san» férfir 

Fut et est et tout jours sera, 

In sempiterna secula, . - 

Amen. 

Les berchiez soient ou millieu, du champ et dient l'un à l'autre : 

Le jeu des berehiez est à la fin de la Nativité Nostre Seigneur qui est 
devant le sermon de ce jeu cy et ce fine pour Mariou ma doulct 
amie ; et puis voisent où ils vourront. , 

bàltàzaRj premier roy. 
Ha 1 trez-doulz Diex que j'ay grant joie ! 
Louez soit cilz qui tout avoie \ 



LE GEU DBS TROIS ROYS. 85 



L'estoille voy certainement 
Dont Balaham fist le trestement 
Et dist en la prophécie, 
Bien pert qu'elle est assauçie, 
Que de Jacob estoille ystroit 
Et .1. enfès de vierge naistroit 
Diex ly pères omhipotens 
Vers lez parties d'Oriant, 
Et que .m, roys le requerraient 
Qui de sa ligniée ystroîent. 
Or avons lonc temps acteixdu 
L'estoille qui nous a rendu 
Sy grant clarté nouvellement $ 
Or sçay-je bien certainement, 
Car oncques mèz nulz ne la vit, 
Suir la vouldray sans respit 
Tant que l'enfant aray trouvé 
Et de mon trésor a prouvé. 
Du plus fin or que fineray 
Presant et honneur ly fera y. 
Ces te coulpe cy toute plaine 
Ly offreray à son demaine. 
C'est droit que or affiert à roy ; 
De mouvoir veul prendre l'aroy. 
Jà pour homme ne le lesray 
Que je ne suive cest cler ray, 
Ne pour guerre ne pour haine 
De moy face de voir ly digne. 
N'aresteray ne bourc ne ville, 
Non pour quant le roy de Sezille 



86 LE GEU DES TROIS BOYS. 



Me het a mort et Quîns de Terce, 
Car moult leur ay fait grand apresse 
Par guerre dont les ay grevez. 
Sire, vuelliez que sauvez 
Soie tant que trouvay vous aray 
Et plus d'arest je n'y feray 
Qu'après ce roy je ne m'en voise. 

melghion , second roy. 
Trés-doulz Dîex , pas ne me poise 
De ce fait cy certainement 
Qui cy nous fais démonstrement 
Par celle estoille que je vois luire , 
Qu'à moi n'a aultry ne puist nuire 
Fors profiter en monstrant 
La Nativité de l'enfant 
De quoy Balaham prophétîza. 
Ainssy raconté esté nous a 
Que de Jacob estoille ystroit 
Et adonc .1. enfès naistroit 
Roys des cieulx et roys du motade ; 
Je voy bien qu'il est nez au monde. 
Par ce cler signe que je voy là 
Tant le suivray que g'iray là 
Où celuy est qui l'a fait luire. 
En ce fait me veul-je déduire : 
N'aresteray pour mort pour vie 
Ne pour homme qui me guerrie, 
Et sy me het le roy d'Arrable. 
Or m'en gart Diex Tespéritable 
Qui fist la mer et toutez gens : 



LE GEU DES TROIS ROYS. 87 



Ceste bouite plaine d'encens 
Ly portçray pour sacrefice. 
Chose ly face qui ly souffise 
Et me ramoint à sauveté. 
jàspar, tiers roy. 
Grant joie ay de la clarté 
Que je voy là qui cy resplant, 
Qui luit plus cler qu'un oriflant 
Dont Balaham fist le trestement. 
Ainssy est*il certainement 
Q'une estoille ystroit de Jacob, 
Et s'y nestrott hors à ce cob 
.1. enfant dez flans d'une famine 
Sans sentir naturel diffamme. 
Or voy bien que cilz est nez : 
J'en puis bien estre assignez 
Par ce cler signe que je là voy. 
Or vueil je prendre errant i'aroy 
De le servir sans plus d'arrest. 
Tant que saray où l'enfant est 
Ne doubteray ne roy ne conte 
Tant me bée de quoy face conte 
Car ne leroie pour morir 
Ceste clère estoille à suir 
S'aray trouvay ce doulz conduit 
En la quel main nous sommes luit, 
Et pour ce qu'a pris corps mortel 
Ly porteray offrende tel 
Comme de miroq plaine boite* 
Oigncment est qui ce tient moite : 



88 LE GEU DES TROIS ROYS. 

S'afiert bien à la sépulture 
D'omme mortel et à nature. 
À celuy m'en yray droite voie ; 
Or ly prie-je que je le voie : 
Ce ray suivray sans arestance. 

BALTAZAR. 

Sans faire longue demorance 
Sy me sarray pour esprouver 
Comment conpaignie trouver 
Pouray qui s'en voit ceste voie. 

MELCHION. 

Il me samble que seoir voie 
.i. royen my ce cbçmin 
Tout seul comme .1. pèlerin • 
Baltazar est, ce m'est avis, 
Roy d'Arable à tous plevis ; 
Espié m'a si com je croy. 
À luy yray sanz désaroy, 
Mercy et pardon ly requerray } 
Sy m'asault ne me deffendray 
Qu'à luy n'a aultruy ne vueil mal, 
Ains pardon tout de cuer royal 
Et vueil com vrais martir morir, 

BALTAZAR. 

Il me semble vers moy venir 
Que je voy Melchion de Sezile, 
Ne sçay sy scet par nulle guille 
Que je doie passer par cy . 
A luy yray crier rrçefloy 
De tout oe que méfiait ly ay ? 



LE GEU DES TROIS ROYS. 89 



Car moult lonc temps guerroie l'a y : 
Ne scay si m'en fera pardon. 

MELCHION. 

A roy Baltazar, ou saint nom 
De celui qui sa jus nous maine, 
Vous cry mercy de la grief paine 
Que vous ay fait en guerroient. 
Ce voulez, je ne suis néant, 
Prenez mon brânc, copez mon chief ; 
Bien en povez venir à chief : 
Vers vous point ne me deflendray. 

BALTAZAR. 

A roy Melchion, non fera y, 
Ains me met en voz volentez. 
De moy faictes voz talantez : 
Copez mon chief, ce povez faire ; 
Faites hardiement sanz meflaire 
Car pardon vous fais bonnement. 

MELCHION. 

Sy fais-je à vous certainement. 
Baltazar, qui vous amaine cy ? 
Ne pour quoy estez venuz cy 
Tout seul ainssy sans conpaignie ? 

BALTAZAR. 

Celle estoille de ray garnie 
Dont Balaham fist le très te ment. 

MELCHION. 

Certes sy vien-ge prestement 
Après lui tant que soie assigné ( 
A l'enfant petit nouvel né 



gQ LE GÉU DES TROIS ROYS. 

Et pour ce suis-je venuz cy. 

Or nous séons .1. pou icy. 

Venir me semble le roi de Tarce : 

Vers nous s'en vient sanz faire espasse ; 

Le plus qui puet vers nous s'adresse. 

JASPAR. 

Vrais Diex que j 'ay grant léesse ! 
Baltazar voy et Melchion 
Parler ensamble sanz tançon. 
Je cuit qui soient acordez, 
!Point ne lez voy désacordez. 
Je* me tiens en obédiance , 
Vrais Diex, qu'avez grant puissance. 
Ces .11. ai guerroiez lonc temps 
Ne scay si sont de moy contemps. 
. De tout ce que leur ay méfiait 
Ne scay s'il yront au défiait : 
J'irai à eulz crier mercy 
Puisque trouvez lez ay ycy. 

Cy voise près d'eulz, puis die : 

Seigneurs .11. roysqui estez là, 
Aiez mercy de moy qui a 
Mespris vers vous en toutes guises. 
Toutes vengences soient prises m > 
A vous me rens tout à bandon 
Et de ma mort vous fait pardon : 
De moy faictes touz voz plaisir. 

BALTAZAR. 

Nous voulons taire voz plaisir 

En Tonneur de celui qui ce ray • • 



LE GEU DES TROIS ROYS. 91 



Nous envoie par conduit vray. 
Où alez vous ? or le nous dites. 

JASPAR. 

Les chose's sont ainsy escriptes 
Qui sont prophétiziés de pieçà, 
Que une estoille que je voy là 
Qui me maine vers Oriant, 
Et là est nez ly roys puissant, 
Et celuy vois-je aourer; 
Servir le vueil et honorer, 
Et pour ce suy-je cy venuz. 

melchion. 
Sire, vous soiez ly bien venuz! 
Loez soit Diex de cest affaire ! 
Bien nous doit à tous .m. plaire 
Qui ainssy nous a assemblez ; 
Prions ly que désassemblez 
Ne soiens tant que Païens veu. 

BALTAZAR. 

Puis qu'ensy est qui ly a pieu 
De nous ainssy aconpaignier, 
Or vous prie-je sans espargnier 
Que ne veullons demeure foire 
Et n'empeschons pas cest affaire , 
Car bien véons noble example. 

MELCHION. 

Seigneurs, je lou que tous ensamble 
Nous nous mestians en esrav 
Et pour certain je croy de vray 
Que cilz qui touz biens nous envoie 



9^ LE GEU DES TROIS ROYS. 



Fous fera aler droite vpie 
Qu'il le nous monstre par ce beau signe, 
Gilz nous fasse de luy véoir digne 
Car de tout mon cuer je l'en proie. 

JASPÀR- 

ïréz doulz Diex, moult désiroie 
Avoir sy noble conpaignie. 
Il la m'a trez bien ensaignie ; 
Loez en soit-il haultement! 
Or ly prie-je dévotement 
Qui nous maine à sauveté. 

melchion. 
Or y atons touz assanté 
Que bon propos en délay mis 
Emble à Dieu de ces amis, 
Pour ce qui tost à son povoir 
A cuer la fleur de pris avoir, 
Cuer mortiex en .1. point n'est oncques. 

JÀSPAR. 

Certes, c'est voir hastons nous doncques ; 
Car cilz qui ne fait quant il puet, 
Il ne fait mie quant il veult. , A 
Mez cuers est, et je suis cy ; 
Seigneurs, aiez de moy mercy, 
Car moult me tarde que je le voie. 

BALTAZAR. 

Certes, sire, j'en ay grant joie \ 
Et pour ce vous prie, beauls seigneurs, 
Alons au plus noble seigneur 
C'oncques fut ne jà ne sera : 



LE GEU DES TROTS ROYS. g3 



Ceste estoille aler nous fera. 

Bien pert que cilz est grans sa jus 

i 

Qui tel signe fait lassus. 
Certainement cilz est Dieu vray 
Qui sur nous fait luire ce ray ; 
Et quand Diex le nous envoie ' 
Pour nous mener à droite voie , 
Or me dites, qu'âtendohs-nous ? 

JViELCHION. 

Sire, c'est voir ; avançons nous. 
Cy voisent en tour le champ puis die •• 

MELCHION. ' 

Seigneurs, au povoir Hérôde somes ; 
C'est .1. grant homs entre lez homes. 
Yrons-nous point parler à luy? 
Savoir sy scet riens de celuy 
Que nous quérons et nous adrecier ? 
Ce nous pourra bien avencier. 
Bien croy qu'il nous ensaignera. 

JA5PAR. 

Alons y véoir qui nous dira ; 
Ne puet qui n'en saiche parler: 

BALTAZAR. 

C'est bien dit : penssons de l'aler. 

< • 

Gy voisent entour le champ jusques le mesagîer ait parlé. 

trotemEnu. mesagier. 
Aler m'en fault ysnellement 
À Hérode certainement 
Pour lui conter et rëtraire 
De ces .m. roys tout leur aiaire 



94 LE GEU DES TROIS ROYS. 

Qui entrez sont en son pais : 
Ne scay s'il est de eulz hais. 
T roter me fault pi g s que le pas ; 
Plus ne feray ycy repas 
Que ma borce est mal garnie ; 
Àler ne puis en conpaignie. 
Y n'i a miton ni croisete ', 
Une chose est qui me dehete ; 
Sy sachiez bien certainement 

J'en yray plus Légiérement. , ,< 

Yoise .1. tour entour le champ, puis die à Hérode : 
Hérode, roys de noble affaire, 
De grant Dieu vous vueille parfaire! 
Nouvelles vous viens anuncier. 

HÉRODE. 

Bien soiez venuz, mesagier, 
Or le nous dy apporteraient. 

TROTEMENU. 

Tantost, sire, certainement i , 

Vous en diray trestout le voir. 
Hérode, bie vous faiz savoir 
Que .m. roys sont en vostre terre 
Entrez; ne scay qui viengnent querre, 
Et touz ceulz sont sans conpaignie, 
Sans bacheler ne sans mesgnie, 
Ne je ne scay quelle part ilz vont 
Ne de quelle partie ilz sont. 
L'aultruy lez viz à Garnemuz 
Et tantost vers vous suis venuz. 



(1) Petites pièces de monnaie. 



LE GEU DBS TROIS ROYS. g5 

Ainssy est-il, très doulz beaulx sire. 

HÉRODE. 

De ce que me diz ay grand yre. 
Maistres Hermès, venez avant ; 
Plus corrociez suis que devant. 
Avez oy que cilz m'a dit : 
En mon cuer en ay grand despit. 
Il dit que .m. roys entrez sont 
En mon royauhnc bien parfont ; 
Conseilliez m'en que j'en feray. 

HERMÈS. 

Certes, sire, je vous diray 
Il sera bon que vous sachiez 
Quel part ilz vont, et en sarchiez' 
Qui vont quérant ne qui demendent. 

HÉRODE. 

Tantost saray à quel fin tendent. 
Mesagier, bien tost ysnellement 
Va-ten, bien tost appertement 
Et te diray que tu feras. 
A cez .m. roys tu t'en yras : 
Viengnent bien tost à moy parler 
Que savoir vueil qu'ils vont quérant. 

TROTEMENU. 

Certez, sire, g'i vois, corant 

Et vostre commendement feray, 

Et aux .m. roys bien je diray 

Ce qu'avez dit, mon chier seigneur. 

HÉRODE. 

Va, n'areste ne nuit ne jour. 



$6 le geu des trois roys. 



TROTEMEHU. 

Aler m'en fault sanz demorée : 
Faire me fault bonne journée. 
Au ni. roys bien tost m'en yray 
Et mon mesage leur conteray. 

Cy voise au .m. roys et die : 

Seigneurs .m, roys de noble afaire, 
Le grant Dieu vous vueille parfaire ! 
Hérode, le grant roy puissant, 
M'envoie à vous tout en présant 
Et vous mende ainssy par moy 
Que vous ailliez sans nul desnoy 
A luy parler ysneliement. 
Véoir vous veult certainement ; 
Alez y tost sanz plus d'arest. 
De movoir me vueil faire prest 
D'aler en .1. aultre mesaige ; 
Laissier ne vueil pas. mon usaige ; 
Je m'y en voiz hastivement. 

BAXTAZAR. 

Tantost yrons certainement. 

Seigneurs , or penssons de l'aler : 

Sy alons à Hérode parler ; 

C'est .1. grans homs entre lez homes. 

En sa subjeccion maintenant sorties, 

Et aussy parlerons à luy 

Savoir sy scet rien de celuy 

Que nous quérons et noua atrecier : 



LE GEU DES TROIS ROYS. 97 

Ce nous pourra bien avencier ; 
Sy alons véoir qui nous dira . 

MELGHION. 

Espoir qu'il nous en saignera; 
Ne puet qui n'en sache parler. 

JASPAR. 

C'est bien dit, penssons de l'aler. 
Cy voisent entour le champ puis die : 

BALTAZAR. 

Seigneurs, entendez à moy. 
Il me samble que je là voy 
Hé rode, roy de noble afaire. 
Alons-y nostre fait retraire : 
A luy parleray le premier. 

MELGHION. 

Or le faisons sanz dé trier. 

Cy voisent à Hérode, puis die : 

BALTAZAR. 

Hérode, qui a grant povoir 
Et qui tout fist à son vouloir, 
Vous doint santé, joie et honeur ! 

HÉRODE. 

Bien viengniez-vous, noble seigneur ! 
Dictez-nous, sy vous vient à plaisir, 
Dont estez vous et que quérir 
Venez- vous cy en ceste terre ? 
Estez-vous chaciez de guerre ? 
Dictez-le nous, je vous en prie. 

MELGHION. 

Hérode, voulez que je vous die. 

11. n 



gS LE GEU DES TROIS ROY8. 



Melchion suis, roy de Sezille 

Où j'ay maint bourc et mainte ville, 

Et ce roy ancien que cy véez, 

Baltazar, est bien avoiez 

Qui tient le royaulme d'Arrable, 

Et sy Jaspar, roys impérable , 

Riches ho m s est ly jouvenciaulx» 

HÉR0DE. 

Or me dites se c'est raveaulx 
Qui seul vous fait aler jouer. 
Ne puis ce fait cy aprover : 
A roy n'apartient pais cecy ; 
Ne scay pour quoy faites cecy ; 
Pour certain savoir le voulons. 

BALTAZAR. 

Hérode, .1. enfant quérons 
Nouvel nez qui est roys dez .roys 
Et hauls juges sur toutes loys, 
Qui à nous c'est aparu 
Par son ray qui de nous véu 
A esté, qui conduit et maine 
Toute créature humaine, 
Vous et toute noz conpaignie, . . 
Une estoille qui replanie, 
Qui nous maine vers oriant. 
Venuz somes par cy parant 
Savoir s'en sariez parler 
Ne quel phemin puissons alçf ^ 
Car par le prophète Balaham 
Prophetiza sanz nul aham 



LE GEU DES TROIS . KOY5. ' 99 



>'i 



Que de Jacob estoille y stroit 

Et .1. enfès de Vierge naistvoit; 

Et celluy entre nous qtiérons \ 

Donc l'estoille veue ayons. 

Pour luy servir et honnorer 

Venons nous cy, pour aourer, 

Et ly portons de nos trésors. 

HÉRODE. 

Hermès, bien sont de leur sanz hors 
Cez .m. roys qui sont cy venuz. 
Hz nous dient qu'il est venuz 
I. bel enfant qui vont quérant 
Vers les parties d'orient, ... 
Novel nez qui est roys dez roys 
Et hault juges sur toutes loys. 
A poy ne nie font enragier ; 
CooseilHez-moy sanz estargier >\ 

Et me dites que j ? en doie faire .^ 

HERMÈS. ..i 

Sire, ne me pouroie taire : 
Ce mon. conseil croirre vouliez ,>' ... 
Il sera bon que vous sachiez 'A-- u\ ..< > 
Leur afaire certainement. 

hérode. . i 

Sa, beatcris seigneurs, venez avant : 
Dictes bien tost sanz contredire > ; 
Où alez querre c'est grant %\te ; t \ 

Maintenant savoir le voulons.: . .- 



jasparv ' - • '• 



Certes, sire,' nous ne< savons » • ,» u'i 

7- 



IOO LE GEU DES TROIS' ROYS. 



Quel part il est certainement 
Pour ce Venons cy vrayment 
Pour savoir se riens en savez. 

HÉRODE. 

Hé! gens estez bien devez 
Qui quérez et ne savez quoy . 
Maistres Hermès, parlez à moy. 
Avez oy que cilz me client, 
En ce que trouver il se fient 
I. enfant qui est roys dcz roys? 
Ainssy le diant-ilz tôuz trois. 
De ce fait cy mpult me desplàist, 
Car ilz ne scevjônt où il est. 
En saveztvous nulles taovelles ? 

ttEaMBS. 

Sy fais sire, mes ne sont mie belles 
Pour vous ; cat nez est en Judée 
I. enfès en Bethléem la lpe ; ■ ■ j 
Ainsy le vous dy et raconte. 

HÉRODB. 

Que sces tu? Or le dy et le conte 
Ou le chief te feray hosfcer- 

B£HMÈS. 

Volentiers, sire; sanz doubter 
Vous en diray ce qui m'en sanoble 
Et croy qu'en verrez bien l'example. 
Il est escript par le prophète 
Ceste raison^ sy complète : 
Tu, Bethléem terre juise, 
Tu qui es en petit fiier mipe 



LE GËU DBS TROIS ROYS. lOt 

Entre lez princes de Judée, 

Terre petite est apelée. 

Certes de toy .1. roy ystra 

Qui tout Ysrael gouvernera , 

Son pueple et gistera d'essil. 

Et je croy que ce est sii 

Que cilz .m. roys vont sy quérant; 

Et sachiez, bien certainement 

Que le inonde à luy feront croirre, 

Et diront en paroi les voire 

Que cilz enfes est roys du inonde ; 

Et trestout tendra à la raonde. 

Sy regardez qu'en voulez faire 

HÉRO&B. 

Ce fait cy lie me puet plaire. 
Seigneurs, .111. rOys, venez avant : 
Quant vous aurez trouvé l'enfant 
De cuer prié et aouré, 
Servi, amé et honouré, 
Je vous pri, retournez par Cy. 
G'iray à luy crier mercy, 
Car sachiez, je suis désirant 
De aourer le roy puissant, 
Et me sachiez dire au retour. 
A luy yray sanz nul séjour, 
Gardez qu'en cela n'ait deffaulté. 

MELCHION. 

Sy ferons nous sanz nulle fàulte; 
Tan tost retournerons par vous, 
Car certes n'i a nul de nous 



103 LE GEU DES TROIS ROYS. 



Qui voz plaisir. ne voulsist faire. 

HÉ RODE. 

Gardez ne faictes du contraire 
Et penssez tost du revenir. - 

p\LTAZÀR. 

Hérode, à vostre plaisir. 
Cy s'en voisent et qyant ilz sont hors de Hérode, die Jaspar ? 

JAJSPAR. 

Beaulx seigneurs, entendez à flioy : 
Nostre estoille plus je ne voy ; 
Sy en suis forment esbahis. 

BAJLTAZAR . 

Certes mes cuers est amesrb 
De ce qu'entre nous sy trestuit 
Avons pardu ce hault conduit 
Qui nous conduisoit et menoit. 
Nous avons fait ce qui esnoit 
A cilz qui le conduit et maire : 
Je me dout que pis ne nousviengne. 
Las! où pourrons voie tenir? 

MELCHION. 

Seigneurs, sy vous vient à praisir 
Metons-nous touz .111. à genous ; 
Sy prions bien à Dieu pour nous 
Par quoy l'estoille nous renvoie 
Et que chascun de nous la voie; 
Et ly prions dévotement 
Qui nous donne conduisement 
Que ne savons mais où aler. 



LE GEU DES TROIS ROYS. Io3 



JASPAR, àgenous. 

Vrais Diex en qui n'a point d'amer, 
Vueilles nous secourir sy te plaist. 
Perdu avons dont nous desplaist 
L'estoille qui nous conduisent, 
Et en Oriant nous menoît : 
Sy ne savons qu'avons meftait. 
Vers toy quant vais au défiait 
Si te prions doulz roys dez ciex 
Qui es vrais sires et vrais Diex 
Que l'estoille tu nous renvoiez 
Que envoie tu nous avoiez, 
Par quoy nous le puissons trouver % 
Et tout nostre fait achever. 
Car moult grant désir en avons ; 
Mèz plus aler nous ne savons, 
Perdu avons nostre lumière. 

BALTAZAR. 

Seigneurs, or faisons bonne chière ; 
Je voy l'estoille raparoir. 
Or la povez-vous bien véoir, 
Car cilz veult que nous la véons, 
Seigneurs, qu'entre nous sy quérons; 
Car point ne nous a oubliez. 

' MELCHION. 

II nous a moult bien desliez : 
Louez soit- il de cest affaire ! 
Sy ne voulons demeure faire, 
Et penssons fort de l'aler. 



104 LE G EU DES TROIS ROY*. 



JASPÀR. 

S'a mon soahet povet aler, 
Nuit et jour d'aler ne fcroie. 

RALTÀZAR. 

Certainement aussy vouldroie. 

. MELGHION. 

Cheminons; que Diex nous conduise ! 

JASPAR. 

Alons et jà riens ne nous nuise ! 
Et ne cessons tant que nous soions, 
Et que l'enfant trouvé aions ! 
Cy voisent .1. tour ou .11. enmy le champ et puis die Baltazar. 

* BALTAZAR. 

Beaulx seigneurs, entendez à moy, 
Et a restez .1. poy en quoy. 
Laissiez me dire mon désir 
A celuy que là voy gésir 
Comme enfant es bras d'une fammc 
Qui pain d'ange à homme samme. 
Sur Iuyjest l'estoille arestée 
Qui de nous a faicte la menée. 
Puis s'agenoille devant Nostre-Dame, et puis die • 

Sires, enfés en humanité, 
Roys des roys en divinité, 
Nez sa jus de mère sanz père, 
Mais lassus de père sanz mère ; 
De mère nez temporelment, 
De père perpétuelment, 
A roy dez roys, mercy vous cry. 
Mon cuer vous doin, ainssy le dy 



LE GEU DES TROIS ROYS. Io5 



De bouche et sy vous fais homaige. 
Et en signe de ce vous ai-ge 
Du plus bel de tout mon toéftor • 
Qui voir est; j'aporte de Por, 
Car or sy apartient à roy. 
D'une part, je voy sy l'aroy 
Où vostre amour vous fait descendre 
e > Qui fait votre mère almomie prendre 
Pour prester vous nécessitez, 
Car vos enterimes povretez 
Avez espousée et enprise. 
Dame qui messire tant prise 
Qui ne puet plus, prenez cest offre, 
Et sy le metez en voz coflre : 
Bien fut nez cilz de qui vous prenez, 
Car à ,c. doubles le rendez. 
A vierge mère et du ciel dame, 
A vous me rens et corps et àme 
Comme ma dame souveraine 
Et de toute doulceur fontaine 
Et porte de miséricorde, 

NOSTRE-DAME. 

Mon filz vous doint paix et concorde 
Et ly plaise en gré recevoir 
Le don que ly avez fait de voir ! 
Regardez, mes enfès Jhesus, 
Gez .m. roys qui soift venuz, 
Vous véoir de longues contrées. 
Seigneurs, or nous soient nommées 
Lez terres dont venistes cv* 



Io6 LE GEU DES TROIS RQYS. 



BALTàZAR. 

Dame, damc > pour voir vous dy 
Païens sommes de longue terre 
Qui vostrc filz venons requerre. 
Je suis Baltazar, roy d'Arrable, 
Et sy Jaspar, roy imparable,. 
Et Melchion roy de Sezille 
Qui maint bourc tient et mainte ville : 
Ainssy est-il certainement. 

melchion. 
Hé ! trez-doulz roys du firmamant-, 
De tout mon cuer servir vous vueîl , 
Amer, doubter, plus que ne sud; 
Car je voy tout pour certain 
Que vous estes roys souverain. 
Sire, enfès en humanité, 
Roys des roys en divinité , 
Grant fin et grant désir avoie 
De vous véoir, plus ne désiroie. 
Or suis-jc venuz à m'entente 
Tant suis aie par bois, par sente. 
Offrende vous fais d'encens, 
C'est une oudeur qui très-bon sent. 
Ceste boite sy toute plaine 
Vous offre à vostre demaine : 
A vous appartient bien tel offre. 
Dame, metez-l^en voz coffre, 
Et ly priez, Vierge pucelle, 
Dame, royne,. humble cncelle ' 



(1) Encelle, ancilla , servante. 



LE GEU DES TROIS ROYS. IO7 



Car il li plaise par sa grâce 
Que de mez matylx pardon me face 
Et que sains et sauiz nous conduise, 
Et que nulle riens pe nous nuise. 
Vierge mère et du ciel dame, 
A vous me rens et corps et âme 
Et à vostre filz que vous tenez. 

NOSTRE-DAME. 

Roy s, cilz à qui le donnez 
A cent doubles te vous puist rendre ! 
Filz, or vueullez en bon gré prendre 
Lez dons que cilz vous ont offert, 
Cilz n'est mie fol qui vous sert 
Ainçois a bon entendement, 

JASPAR. 

Gloriex roys du firmament, 

Ne pou ri oie plus tenir 

Que ne disisse mon plaisir, 

A vous aire, qui couchiez estes 

Sy povrement entre ce? bestes. 

Premier estes sans commandement, 

Darrain sans point de finement, 

Vie sanz mort et jour sanz nuit, 

Voie à droit port, vrais en conduit. 

Je confesse voz déité . 

Et la vraie humanité 

De vous, sire, mez grant désir 

A voie moult de vous véir. 

Or av tant aie et venu 

Que à vray port je suis venu. 



108 LE GEU DES TROIS ROYS. 



Sy vous présente en vos demaine 
Geste boite de mirre plaine : 
Grant vertu a cest oignement 
Je le vous dy certainement. 
Si vous prie, dame débonnaire 
' Qui à nulluy n'estez contraire 
Que retenez cest présent cil 
Que j'ay offert à vostre filz, 
Et ly priez, vierge Marie, 
Que vers lui point je ne varie 
Et nous remaint à sauveté. 

nostre-dàme. « 

Seigneursy sachiez pour vérité* 
Que vostre plaisir je fera y 
Et mon chier filz je prieray 
Pour vous en lui requérant 
Qu'entre tous malx vous soit garent. 
Doulz Diex, doulz roys, doulz filz de gloire, 
Vous vueilliez avoir en mémoire 
Cez .111. roys qui cy sont venuz 
De loing pats entretenu z. 
Beaulz dons vous ont cy aportez ; 
Assez ont eu de povretez 
Pour vous, biaulz filz, en vous q itérant. 
Or leur veuillez estre garant, 
Filz dont délivre lu sanz paine 
Et com Vierge pure et saine. 
En nom de vous prendray cest oflrc 
Que bien doit estre mis en ûoffie, 
Et vous prie très-doulx biaulz ficx 



/ 



LE GEU DES TROIS ROYS. 



ÏOg 



Qui estes pères et vrais Diex 
Que cez prédomines qui cy sont 
Qui leurs prières à vous font 
Que lea gardiez d'encombrement 
De mal, d'ensnuy d'enpeschement : 
R'aler veullent en leur païs. 

JOSEPH. 

Seigneurs, ne soiez esbahis, 
Car cilz pour qui cy venuz estes 
Que cy véez entre cez bestes 
Vous donrra dez biens à plenté 
Et vous remenrra à santé 
En voz pais certainement 
Que sires est du firmament. 
Sy ly prierons moy et Marie 
Qu'à touz .m. vous soit en aie 
Et vous remaint k sauveté. 

NOSTRE-ÏUME. 

Mon filz leur donrra à plenté 
De ce qu'il y vont requérant. 
De touz maulx leur sera garant, 
Car moult bien deservy l'ont 
Que de loing pais venuz sont : 
Cilz s'en veullent tantost r'aler. 

JOSEPH. 

Traveillez sont de tant aler ; 
Sy prie Dieu dévotement 
Qui lez conduise à sauvement, 
Car ilz n'ont mie estez avers. 
Certes beaus dons ly ont offers ; 



110 LE GEU DBS TROIS ROYS. 



Sy leur sera bien guerdonné. 

NOSTRE-DAME. 

Cilz à qui il ont le don donné 
Leur rendra bien quant temps sefo; 
De leurs maulx lez alégera 
Car mon filzest miséricors. 

BALTAZAR. 

À vous me rens d'àme et de corps, 
Saine royne de tout le m onde > 
Vierge en qui tout bien abonde ; 
A vostre filz nous commandons 
Et en sa grâce nous metons : 
Dame, prenez à vous l'ottroy» 

MELGHION. 

À vous prenons congié tout troy } 
Priez vostre filz qui soit garde 
De nous, car certes moult nous tarde 
Qu'en noz pais nous en aillons. 

, ; JASPAR. 

À Dieu, dame vous commandons: 
Congié prenons de vous, Marje; • 
Sy vous requier Vierge et déprie -, 
Que nous veuillez avoir en garde, . 
Car vravment forment nous tarde 
Que nous soions en noz pais. 

NOSTRE-DAME. 

Seigneurs ne soiez esbahis, 
Car cilz qui tout tient en ces mains 
Vous conduie et sauls et sains 
En voz pais sans. vilenie. 



LE GEU DES TROIS BOYS. III 

JOSEPH. 

Certes ilz n'y fauldront mie ; 

Car il a reçu k voulenté 

Le don qu'ilz ont cy présenté. 

Cy prierons noz filz et noz père 

Qui lez garde de mort amère 

Et lez remaint saulz et senez 

Es pais dont ilz furent nez • 

Et leur doînt la joie parfaite. 

Cy s'en voysent les .in. roys. 

NOSTRE-DAME. 

Joseph ce que dictes me hete ; 
Pour quoy je prie mon chier filz 
Que ces .jiï. roys veuillez conduite 
Que riens qui soit ne leur puist nuire. 

BALTÀZAft. 

Seigneurs, entendez mon plaisir : 

Acomply avons noz désir 

Que tant a veoir covetasmes 

Et moult de cuer ly en priasmes, 

Sy vous diray que nous ferons : • > : 

Par Hérode nous en vrons, '•--•-' 

Car ainssy nous ly promismes . • ' " 

Quant de luy nous départismes 

Et ly conterons nostre affaire; 

Car certes moult ly devra plaire, 

Et pour certain grant joie aura 

Quant retourner il nous verra 

Que l'enfant à veoir convete,. ; 

De l'aourer forment ly hete. ; ^ 



H3 LE GEU DE8 TROIS ROYS. 

Si vous diray que nous ferons : 

* 

.1. pou ycy .nous dormirons 
Et certes ainssy je l'octroy, 
Car traveilliez sommes touz troy : 
Pieçà ne finasmes d'aler. 

MELGHION. 

Baltazar, bien ferons de l'aler 
Par Hérode la droicte voie, 
Mais avant que plus nous esnoie 
Je lou que dormions .1. petit; 
Car certes, j'en ay appétit. 
Forment nous sommes traveilliez, 
Puis quant nou* serons raveilliez 
Tout droit nous mettons au chemin, 
Et Dieu en louerons de cuer fin, 
Et après à Hérode conterons 
Tout ce que trouvé nous arons, 
Car tenir devons nos promesses. 

JASPAR. 

Tenir nous fauldra lez adresces, 
Mais reposer nous fault avant, 
Car nous somiqes touz récréant. 
De cy dormir suis.feien d'acort, 
Car nous avons fait le plus fort 
Et puis s'irons en nostre afairq 
Qui bien à Hérode devra plaire. 
Cy facent sambUnt de dormir jusque» Fange ait parlé. 

— DIEU LE PÈRE. 

Gabriel, entens b moy ; 

Dire te vueil $anz plus d'esnoy 



LE GEU DES TROIS ROYSw ll3 



J'ay bien entendu ma mère 
De moy prier n'est pas amére, 
Et m'a requis pour au. prédomines 
Dez quielz servy esté nous sommes 
Et sont venuz de loing pais 
De riens n'ont esté esbabis 
Et n'ont mie esté avers, 
Àinçois ont leurs trésors overs. 
Offrande ont fait à mon fîlz 
Que j'ay transmis ou monde essis. 
Cez roys sy li ont fait présens 
Or, mirre avec encens, 
Et viendrent par le roy Hérode 
Qui a le cuer félon et rode. 
Cilz leur pria qui retournassent 
Par luy quant il repassassent ; 
S'ilz y vont morir lez fera, 
Aultre vengence n'en penrra. 
S'iras à eulx et leur diras 
Et de par moy leur dépendras 
Que par Hérode ne se revoisent, 
Mais par aultre lieu sy s'en voisent. 
Ma mère m'en a bien proie ; 
Por ce vueil qui soient avoié 
Par aultre lieu , car obaîr 
Doy à ma mère; à son plaisir 
Faire comme filz et sy ferai-ge : 
Jà de riens encontre n'irai-ge 
De nulle riens qu'elle me prie ; 
Et ce veul bien que chascun m'oie : 
h. 8 



I 1 4 LE GEU DES TROIS ROYS. 



Qui père et mère ne honorera 
Il soit certains de mort morra 
Et sy vendra à maise fin. 
C'est la conclusion et la fin : 
Qui deshonoure père et mère 
Il est raison qui le conpère. 
Sy te diray que tu feras : 
A cez .m. roys tu t'en yras 
Et leur nunceras de par moy 
Que du tout obaïssent à moy : 
Sy t'en va tost sanz plus d'arrest. 

GABRIEL. 

Certes, Sire, je suis tout prest 
A faire voz commandement. 
Au roys m'en voys appertement 
Eulz anuncier ce qu'avez dit : 
Point je n'iray au contredît. 

Cy voise au .ni. roys et die : 
Seigneurs .ni. roys de grant bontez, 
N'aiez voz cuers espoventez, 
Car Diex ly pères à vous m'envoie. 
C'est cilz qui de touz malx nestoie, 
Gommetez-vous en sa puissance : 
D'erreur en vraie co'gnoissance 
Vous avez son filz aouré , 
Sy en devez estre honnouré. 
Il ne veult pas que périssiez 
Ne que point d'enconbrier aiez ; 
Sy vous diray sanz parabole , 
Entendez bien à ma parole, 



LE OEU DES TROIS ROYS. i 1 5 



L'aultruy quant vîntes par Hérode 
Qui a le cuer félon et rocle , 
Vous ly demandastes le roy 
Nouvel né, que en bonne foy 
Le quériez pour luy aourer, 
Grant fin aviez de ly honorer. 
Il vous dist que retournissiez 
Par luy et faulte n'y fissiez , 
Et qui le vendroit aourer ; 
Il ment, mèz murtrir et tuer. 
Et savez tant qu'avec luy fastes 
Oncques l'estoille n'aparceustes. 
Sy vous mende Diex nostre Sire 
Qui est bon pliisicien et bon mire, 
(C'est cilz qui de touz mal* nestoie, 
C'est celui qui touz biens envoie), 
A touz .m. vous mende salut. 
Sy vous anunce qu'au retour 
Vous en ailliez par aultre tour; 
Certes point ne se forvoie 
Qui va bon chemin et bonne voie. 
Or avez-vûus commandé bien 
A son vouloir sur toute rien, 
Mèz après bon commancement 
Faut-i! bien bon définement. 
Percéverez touz jours en bien, 
Et amez Dieu sur toute rien. 
Qui Dieu amera de cuer fin 
Dieu aura et gloire sanz fin. 
Icy ne feray plus d'arrest : 



8. 



Il6 LE GEU DES TROIS ROYS. 



De Dieu servir soiez tout prest ; 
A Dieu soiez, mez bons amis, 
Tout droit m'en vois en paradis. 

Cy s'en vofee et Baltazar se lieve et die * 

BALTAZAR. 

Ha hay ! seigneurs, véez cy merveilles; 

Oncques mais n'oy lez pareilles. 

Je vous dy bien certainement 

J'ay entendu en mon dormant 

.1. angle qui est descenduz 

Du ciel et nous a defFenduz 

Que par Hérode ne retournons 

Que malvaiz loier en arons. 

C'est .1. tirant de maise vie 

II nous feroit perdre la vie : 

Tourner nous fault par aultre voie. 

MELCHION. 

En mon dormant bien Pentendôie ; 

Sy loons Dieu de cest affaire 

Qui bien nous doit à touz .ni. plaire : 

Il ne veult pas que périssons 

Ne que par ce traistre nous aillons, 

Car tous .m. morir nous feroit. 

JASPAR. 

Certes bien faire le pourroit, 
Car c'est. i. roy de grant emprise j 
Faire en pouroit tout & sa guise. 
L'ange nous a bien deffendu, 
En mon dormant l'ay entendu ; 
Si obaissons du tout à Dieu. 



LE GEU DES TROIS ROYS. 



II 7 



Et en allons par aultre lieu. 
Car bien devons démener joie. 
Loez soit cilz qui tout avoie 
Sy ne faisons plus cy d'arrest. 

BALTAZAR. 

Alons nous en, je suis tout prest. 
Que le vray Dieu nous conduise ! 

MELCHION. 

Nulle riens qui soit ne nous nuise 
Et aler puissions à droit port ! 

JASPAR. 

Le vray Dieu nous soit confort. 
Cy voisent où ils vaurront. 

LE SEMEUR. 

Grant temps a que je oy dire 
.1. proverbe à .1. grant sire, 
Et sy disoit, bien m'en souvient : 
Qui veult menger ouvrer convient 
Sy n'a rentes qui le soustiegne 
Dont blé et vin souvant ly viengne, 
Il n'est roy, duc ne emperière 
Tant soit sage de grand manière 
Qui sanz peine povist avoir : 
Pour ce fault faire son devoir. 
Qui touz jours en quoy se tendroit 
Oiseure, sy l'afammeroit. 
Diex dit : « aide toy, je te aideray , 
Ou se senon je te fauldray ; 
Car cilz qui aidier ne se veult 
En grand poverté de fin se treult , 



Il8 LE GEU DES TROIS ROYS. 

Pour ce doit l'en grant paine meçtre 
En labourer et entremectre. 
Pour ce mefault-il labourer 
Et ma chevance recouvrer. 
Du blé feray en ceste terre : 
Aucune chose me fouit aquerre, 
Commencier veul tout maintenant. 
Puis semeray incontinant. 

Cy.face semblant de labourer. 

HÉRODE. 

Maistres Hermès, entendez ça : 
Nous avons atendu pieça. 
Cez .m. roys qui par cy vindrent. 
Certainement pour fol me tindrent 
Quand avec eulz je n'envoiay ; 
Certes ne sçay que j'en feray. 
Troublez en suis certainement : 
Or me dictes appertement 
Que j'en feray, conseilliez m'en. 

HERMÈS. 

Se Diex me met en très bon an, 
Sire, ne scay que ce puet estre ; 
Je croy qui n'ont pas trouvé l'estre 
Encoire où ly enfès est nez. 

HÉRODE. 

Certes j'en suis touz forsonnez. 
Je vous diray que nous ferons : 
Lez passages garder ferons 
Et la ville sera gardée 
De bonnes gens et bien armée. 



LE GËU DES TROIS ROYS. I 1 g 



Sy ne nous pourront esc ha per: 
Ainssy seront-ils a t râper. 
Ça, gens d'armes, venez avant ; 
Aler vous fault incontinant 
Garder lez pors et la cité, 
Et se .m. roys d'iniquité 
Passent, par aucune meschance 
Arestcz lez sanz destriance , 
Amenez lez appertement , 
Sanz y faire arrcstement : 
Gardez qu'en cela n'ait deffaulte. 

Humebrouet et Hapelopin ensamble dient, et soient armez bien : 

Tantost yrons sans faire faulte 
Et tout vostre plaisir ferons 
Que moult grand désir en avons. 

Gy facent semblant de aler garder jusques le semeur ait parlé. 

LE SEMEUR. 

Dès ors mez ne vueil plus attendre : 
Mon champ vouldray ycy comprendre , 
Semer le vouldray maintenant 
Sans y faire arrestement. 
J'ay oy dire en ,i. proverbe, 
Chascun le scet bien par le verbe : 
Qui non laboras non menduces. 
Plus ne vouldray faire pereces , 
Semer le vueil sans alentir. 

HUMEBROUET, 

Je me vueil de cy partir; 
Hapelopin, cntensà moy. 



I20 LE GEU DES' TROIS ROYS. 

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t 

Cez roys venir point je ne voy, 
Grant pièce esté avons ycy : 
Certes point passez ne sont cy. 
A Hérode nous en r'alons 
De cez roys à luy nous douions. 
Or en alons appertement. 

t*ÀPE lopin. 
Àtendu avons longuement, 
Et sy n'avons trouvé nulli 
Qui point passez soit au jour d'ui. 
Cez .ni. roys point passez ne sont, 
Ne scay ce par aultre chemin vont 
Sy alons conter et retraire 
À Hérode tout npstre affaire j 
Ne sçay pas sy li desplaira. 

HUMEBROUET. 

Certes, je crpy que cy fera. 

Cy voisent à Hérode et die : 
HUMEBROUET. 

Hérode, roys de grant puissance , 

Retournez sommes sanz doubtance ; 

Trouvé n'avons certainement 

Cez .m. roys qu'alez demendant, 

Dont certes trop fort nous esnoie. 

Retournez sont par aultre voie , 

Bien nous ont fait faire la muse. 

héivodje. 

Vecy pour moy une orde ruse : 
Maistres Hermès, parlez à moy ;' 
Maintenant suis en grand effroy 



LE GEU DES TROIS BOYS. 121 

De ces .m. roysque j'ay perdus. 
Longuement lez ay attendu/ , 
Sy ne sçay que j'en doie faire. 
De ce fait cy ne me puis taire : 
Conseillez m'en isnellement. 

HERMÈS. 

Je vous diray certainement 
Et bon conseil je vous donrray 
Tout le meillieur que je pourray. 
Vos geqs d'armes prenez errant ; 
Envoiez lez incontinant 
En Bethléem, celle contrée 
Là où sera la renommée ; 
Où seront trouvez petiz enians 
En soubz l'aage de .11. ans 
Soient tuez et mis à mort 
Et qu'à nulz ne facent acort ; 
Car ce cilz enfèz vit et règne 
Il vous destruira vostre règne : 
Sy conseille que tuez tout. 

HÉ RODE. 

Par Mahon, je feray trestout 
Occire sanz nulz esparnier. 
Sa, Humebrouet le premier, 
Et Hapelopin touz ensamble, 
Dire vous vueil ce que me semble. 
Àlez vous en sanz plus d'arrest 
En Bethléem et soiez prest, 
Et me tuez touz lez en fan s 
Dessoubs l'aage de .11. 9ns, 



122 LE GEU DES TROIS ROYS.. 

Et gardez bien sanz faire acort 
Que il soient touz mis à mort ; 
Et ce l'enfant povez trouver 
Que lez roys aloient aourer 
Que tantost et ysnellement 
Le m'aportiez hastivement, 
Ou que j'en aie ou bras ou elles 
Que plus ne régnera soubz mez elles. 
Alez y tost sanz faire arrest. 

humebrouet et HAPELOPIN ensamble. 
Certes, sire, nous sommes prest 
À faire voz commandement : 
Tantost yrons apperrement. 

pieu le père. 
Raphaël, vien sa tost à moy ; 
Va-t-en bien tost sanz nul desnoy 
A Joseph et ly va nuncier 
Qui s'en voisesanz plus targier 
En Ègipte, lui et Marie, 
Car Hérode a grand envie 
De faire mon 61s mectre à mort ; 
Mez je li donray bien confort. 
Il a commandé lez enfans 
Dessoubz l'aage de .11. ans 
A mettre à mort sanz demorée 
Tout contre val celle contrée, 
Car courreciez est durement 
De ces .111. roys certainement 
Qui retournez ne sont par luy : 
Sy en morra à grand esnuy. 



LE GEU DBS TROIS ROY S. 123 

Or t'en va tost hastivement. 

RAPHAËL. 

G'i vois, sire ; appertement 
Tantost votre mésaige feray, 
A Joseph toutraconteray. 
Çy facent semblant d'aler jusque» lez diables aient parlé. 
BELGIBUS , premier diable. 
Bélias, mon beau compaignion, 
Entends mon sens et ma raison . 
Alons en noz maisons guestier, 
Car il en est trop grand mestier, 
Et trop bien nous la dépendrons 
Ou aultrement nous la perdrons. 
Çélias, allons y erraument. 

bélias, second diable. 
Tu te doubtez trop malement ; 
N'iay qui noiis (ace tortz. 

BELGIBUS. 

Oil, voir bien m'en recors. 
Cil enfès qui devoit venir 
Est venuz, bien devons gémir ; 
Car certes mort souffrera 
Et puis sy resuscitera, 
Puis vuidera nostre maison. 
Certes nez est de Ma r ion, 
Et Hérode le fait quérir 
Pour le tuer et pour mbrfrrr : 
Sy ne sçay pas qu'il en sera . 

BÉLIAS. 

Ly enfez ly eschapera, 



124 LE GEU DES TROIS BOYS. 

Je le sçay bien certainement. 
A Joseph mande hastîvement 
Par son angle que il s'en voise 
En Egipte (trop fort m'en poise), 
Et qu'il l'emmaine isnellement 
Dame Marion et son enfant 
Et des mains Hérode sera quite. 

BELGIBUS. 

Sil enfès est de grant mérite 
Et son père le sauvera 
Que maintenant pas ne m orra. 
Devant ce il vendra son point 
Et que trestout mettra à point 
Ce que son père a orctené 
Que trestout ly est abandonné ; 
Mèz une chose me desconforte 
De quoy souvant il me recorde 
Que nostre enfer il vuîdera 
Quant de mort ressuscitera. 
Sy en suis trestout forsonnez 

BÉLIAS. 

Nous serons trop bien assinez, 
Et assez arons conpaignie. 
Hérode fait une mesnie 
De petiz enfans décoler 
Qu'en enter ferons droit aler. 
Sy lez tourmenterons apprement ; 
Jà n'y aront aligement 
Puisquil seront en nostre garde. 



LE GEU DBS TROIS ROYS. ia5 



BELGIBUS. 

Bélîas forment me tarde ; 
Assez leur feray de meschief 
Que bien en venrons à bon chief. 

RAPHAËL. 

Joseph, amis, entens à moy, 
De riens ne soiez en effrov. 
Diex ly pères à toy m'envoie 
Et veult que de riens ne t'esmoie : 
Sy pren ta famé et ton enfant, 
En Egipte t'en va fuiant, 
Car Hérode sy fait quérir 
Touz lez enfans et fait morir 
Dessoubz l'aage de .11. ans 
Qui sont vrais, purs et ignocens; 
Quar il est plain de grant desroy 
Et cuide tuer le vray roy. 
Sy t'en va tost isnellement 
Et plus n'y fay arrestement : 
De par Dieu le t'ai-je conté. 

JOSEPH. 

J'ay tout mon cuer espoventé 
De ce que j'ay cy entendu ; 
Certes j'en suis touz esperdu. 
Entendez ça à moy, Marie, 
Et ne soiez point esbahie. 
De cy nous en convient aler, 
Car Hérode fait décoler 
Sy aval lez petiz enfans 
Dessoubz l'aage de .11. ans : 



I2Ô LE GEU DES TROIS ROYS. 



Nulz n'en demeure en ce pais. 
Touz cez sergens y a commis 
Et Diex le m'a mendé ainssy. 
Sy nous fault tost partir de cy 
Et en Égipte nous en yrons. 

NOSTRE-DAME. 

Puis qu'il l'y plaist, nous le ferons ; 
Sy nous mettons tost en la voie. 
Le vray Jhesus sy nous convoie 
Et nous doint venir à bon port 
Que nul ne nous puist faire tort ; 
Devant moy mon enfant porteray. 

JOSEPH. 

Mon troucelet tantost feray 
Et vous monteray sus la mule 
Qui pas volontiers ne recule. 
Sy nous métrons tost au chemin, 
Tantost avant huy que demain. 
Gy voisent Joseph et Marie tout bellement. 
BiÉTRis, famme. 
J'ay .1. enfant de bel afaire, 
Biaus est de corps et de viaire, 
De tous enfès est ly plus biaux ; 
Bien ly feray touz cez aniaux. 
C'est tout mon soûlas et ma joie : 
Certes moult bien son temps enploie 
Qui ainssy fait telle porture. 

YSAREL. 

Bien ay fait noble noriture, 
Touz jour tenir je le vouldroie. 



LE GEU DES TROIS ROYS. < 127 

Certainement miex ameroie 
A morir que il fut mort ; 
C'est ma joie et mon confort : 
Besier le vueil trestout en l'eure. 

B1ÉTRIS. 

Je prie à Dieu que la bonne lieu re. 
Soit au mien donné maintenant : 
Besier le vueil incontinant, 
C'est tout mon soûlas et m 'amour. 

YSABEL. 

Du mien ne sçay faire clamour; 
Regardez con belle toilette ! 
Besier le vueil en la bouche te. 
Hé Diex! hélas! qui se tendroit 
De le amer n'en ne pourroit> 
En luy n'aroit sanz ne raison : 
Chanter ly vueil de Marion. 

JOSEPH. 

Dame je vueil .1. pou aler 
A se semeur à luy parler; 
Demander luy vueil nostre voie. 

NOSTkE-DAMÈ. 

Alez, Joseph ; Diex vous doint joie ! 
Cy voise Joseph parler au semeur et die : 

JOSEPH. 

Amis prodoms, entens à moy 
Et point ne soiez en desnoy ; 
Parle à nous .1. pou sy te plaist. 

LE SEMEUR. 

Certes pas ne me desplaist : 



128 LE GEU DES TROIS ROYS. 

^-^— — ^ — — — ^^M — ^— — ^— — ^— ^^^^— | — — ^M II — . ■■ ■■ I - ■■!■■■ 

Or me dictes que voulez-vous? 

JOSEPH. 

Je te prie ensaigniez nous 
Par t'amour et par ta mérite 
Tout droit le chemin en Egiptë, 
Et s 'aucun après nous venoit 
Qui d'aventure demendoit 
Se tu as veu passer nullai, 
Sy pourras dire à cellui 
Que tu n'as veu venir n'aler 
Ne personne par cy passer : 
Amis, vueilles pour nous tant faire. 

LE SEMEUR. 

Prodoms et amis débonnaire 
Je le feray très volontiers 
Se âme vient par cez sentiers, 
Que je voy bien qu'estez prodoms. 

JOSEPH. 

A Dieu frère vous commandons; 
À Dieu aiez bonne espérance ; 
Qu'en bien aiez montepliance 
Et vous garde d'enconbrement ! 

hapelopin. 
Avant, compains, appertement; 
Penssons bien fort de bésoignier 
Et faisons tost sanz espargnier. 
Faire nous fault nostre devoir 
Se nous voulons le gré avoir 
De Hérodc le noble roy. 
Tuer nous fault par grant desroy 



LE GEU DES TROIS ROYS. 



129 



Tous lez enfens que trouverons 
Que jà nulz n'en cspargnerons 
Tant qu'arons tué le hardel 
Qui tant de paine et de duel 
Nous fait : avant, ne lessons rien. 

HUMEBROUET. 

Avant, compains, vecy le mien ; 
De moy sera tost décolez. 

BIÉTRIS. 

Ha! hay! faulz murtriers, que volez? 
Voulez vous tuer mon enfant? 
Sanglans truans, larrons puant, 
Je vous estrangleray en Peure 

HAPELOP1N. 

Certez, maintenant sanz demeure 
Je descoleray cestuy cy : 
James ne partira de cy. 
S'ara la teste copée ; 
Je ly donrrai telle acolée. 
Avant, putain, laissiez aler , 
Tantost vous seray si baler, 
Or ça bien tost en maie estraine. 

YSABEL. 

Diex vous met en maie sepmaine 
Larrons murtriers; las ! mon. enfant 
A faulz malvaiz tristes puant. 
Hay! vrais Diex! las! que feray? 
Jamais au cuer joie n'auray. 
A mon enfant, las! que ferai- ge? 
Bien doy avoir au cuer la raige : 
11. 



3o , LE GEU DES TROIS ROYS. 



Merveilles est que ne me tue. 

BIÉTRIS. 

Lasse ! le mien forment m'argue 
Lasse mescbante mal abeurée l 
De quelle heure fu-ge oncques née? 
A! murtners, on vouspuîst pendre! 
Or ne sai-ge quel conseil prendre 
Puisqu'enssy voy mon entant mort. 
De laide et angoisseuse mort 
Morir m'en fault certainement. 

YSABEL. 

Je ne puis vivre longuement 
En tel esnuy, en tel tristesse; 
Jamais au cuer n'aray léesse 
Quant j'ay perdue toute ma joie. . 
Certes plus vivre ne pourroie : 
Il me faut morir tout en l'eure. 

HUMEBBOUET. 

Sans faire ycy plus de demeuncy 
Hapelopin, mon compaignon, 
Je te prie que riens n'espargnon 
Tant que nous aiens mis à mort 
Ce garsson qui nous fait grant tort. 
Tant yrons que le trouverons 
Et la teste ly osterons, 
Anssy qu'au aultres avons fait, 
Sans y faire noise ne plait : 
Oi 4 en alons hastivement 

HAPELOPIN. 

Je le vueil bien certainement, 



LE GEU DES TROIS ROYS. l3l 



Car certes j'ay grant désir 
Que puisse ce hardel tenir : 
M'espée ou corps ly bouteray : 
Autre vengence n'en prendray 
Que plus ne vivra, sanz doubtence. 

LE SEMEUR. 

Vray Diex que tu as grant puissance I 
Semé ay ce blé, maintenant, 
Cuillir le fault incontinant, 
Car je voy bien qu'il en est temps. 

HUMEBROUET. 

Sa beau prodoms, à nous entens 
Et ne vueilliez de riens mentir : 
Tu t'en pourroies bien repentir. 
Passa-il hui par cy nul âme 
Homme n'enfant, varlet ne dame 
Qui portassent petiz enfans?' < 

LE SEMEUR. 

Certez, seigneurs, je vous convant 
Conques puis que mon blé semay . 
Personne vu venir n'aler n'ay, 
Ne créature petit ne grant. 
Or vueil saier mon blé errant. 
Certainement plus n'atendray. 

HÀPELOPIN. 

Certes arrière retorarneray, 
Humebrouet, mon compaignon ; 
Faisons bien, tost sy retournon, 
Car plus ne savons où aler. 
Piessà ne finàsmes d'aler : 

9 



l32 LE GBU DES TROIS ROYS. 



Le hardel trouver ne povons. 

HUMEBROUET 

Hapelopin, nous ne savons 
Ce tuez est certainement. , * 
Alons nous en hastivement 
Et à Hérode conterons 
Tout ce que fait nous arons. 

HÉRODE 

Entendez à moy, maistrez Hermès ; 
Je voy retourner noz gens d'armes. 
Bien croy qu'il ont fait leur devoir : 
Tout maintenant le vueil savoir. 
Devant moy venir lez feray 
Et puis sy leur demenderay 
Ce tué ont ce ribaudel. 

HERMÈS. 

Se trouvé ont le baltardel , 
N'en doubtez, il ont mis à mort : 
A lui n'aront point fait d'acort. 
Huchier les vueil incontinant ; 
Sa, gens d'armes, venez avant : 
Dictez au roy ce qu'avez fait. 

hapelopin. 
Certes, sire, sans plus de plaît 
Le vous dirons ysnellement. 
Tué avons certainement 
Dez enfans assez à planté , 
Que bien aviens la volentç. 
Cent et .xliiii. milliers 
Avons occis de rioz aciers» 



LE GEU DES TROIS ROYS. i33 



Esse bien fait , qu'en dictes- vous ? 

HÉRODE. 

.ï. beau fait ayez fait pour nous: 
Mez que vous aiez tué l'enfant 
Que cez .m. roys alient quérant 
Dictez-moy ce riens en savez. 

HqMEBROUET. 

Nanil, Sire ; savoir devez 
Que point trouvé nous ne l'avons 
Et grant paine mis y avons. 
Jà du pais estoit partis 
Quant de vous f usine s départis 
Très donc que lez blez on semoit. 
Bons à soier sont orendroit , 
Je vous en dy tout mon avis. 

HÉRODE. 

Hay ! je doiz bien enragier vis , 

Du sans yssir et foisonner 

Et mon corpsf tout abandonner. 

Fuiez de cy, touz vous tueray, 

Ne point ne vous espargneray ; 

Car yriez suis durement 

De cez .m. roys certainement 

Qui ainssy me sont eschapés, 

Que ne lez ay point atrapés. 

Morir m'en fault à grant tristresse 

Du grant courroux et de détrece 

De l'enfant que n'avez tué. 

Certes forment suis argué , 

Morir m'en fault sanz plus a tendre. 



l34 LE GEU DES TROIS ROYS. 

HERMÈS. 

* Vueilliez en vous bon confort prendre , 
De riens ne vous desconfortez. 
Solaciez-vous et déportez 
Puisqu'il ne puet estre autrement. 

hérode. 
Mestres Hermès, certainement 
Mez biens sont trestouz passez > 
Car je ne fus oncques lassez 
De mal faire toute ma vie. 
Sy ne sçay mèz que je die : 
Morir me fault à grant doulour. 

BELGIBUS. 

Bélias, huy nous croist bonour , 
Nous arons noble compaignie. 
A Hérode ne fauldrons mie 
Que j'ay tant fait pour mon angia 
Qu'il vendra tantosC à sa fin. 
Il ce veult touz viz enragier. 

bélias. 
A luy alons sans estargier, 
Et faisons tost, sy nous hastons. 
De ce tuer fort l'enortons , 
Sy Importerons tout en l'eure. 

BELGIBUS. 

Or y alons en la bonne heure. 
Gy voisent parler à Hérode, et die : 

BELGIBUS. 

Hérode , entens tost à moy 
Que diables suis qui viens à toy. 



LE GEU DES TROIS ROYS. l35 



Ken sçay qu'à nous tu ez rendus 
Et en noz lieux est atenduz 
Fay hardiement, et sy te tue, 
Car tu seras en nostre mue. 
D'un bon coustel te fier tantost : 
Je t'aideray ; or fay bien tost,- 
Car vivre ne pue* longuement. 

HÉRODE. 

Murtrir me fault tout maintenant , 
Ha hay ! alas 1 que feray? 
.1. coutel vueil, sy me tueray : 
Plus ne .vivray certainement. 

BÉLUS. 

Nulz ne te voit , fier hardiement , 
Boute fort car je ly ay mis. 

HÉRODE. 

Certez plus ne vueil estre vis ; 
Droit en mon cuer en senz la pointe. 
Or est ma vie toute esta in te : 
Ha hay ! ha hay ! le cuer me fouit. 

çelgibus. 
Bélias, sa vien à l'asault; 
Yien tost, Béliaz, comparas, 
Cilz c'est tuez k cez .n. mains. 
Voy-le te; cy il est tous mors, 
Prenons son âme et son corps : 
Oncques ne fut plus malvaiz hons. 
Portons le tost en noz maisons , 
Car il fict sa famme murtrir 
Et cez .m. filz aussy morir ; 



36 LE GEU DES TROIS ROYS. 

Et son père trestout vivant 
Fist-il boulir en pion boullant. 
Il cuida lez .m. roys tuer, 
Mais contre eulz ne pot arguer. 
Puis sy a fait par sa malice 
Dez enfans une grant justice , 
.xliii. mille à grant tort 
Décoler et tout mectre à mort. 
Or Penportons ysnellement 
Sanz luy faire aligement 
Que certez bien l'a deservy. 

BÉLIÀS, 

Avec nous sera servi 
D'entremés de gros bâtons , 
Et la sauce d'escorpions, 
De coleuvres et de serpens : 
Ly ferons-nous touz cez despens. 
En .1. beau feu l'en métrons : 
Autre aligence ne ly ferons, 
Or Penportons sanz faire arest. 

BELGIBUS. 

Or çà, certez , je suis tout prest 
Sy pren de ça et moy de là. 
Or çà, de par le diable, çà. 
Cy remportent en enfer. 

DIEU LE PÈRE. " 

Raphaël, amis, entens à moy , ' 
A Joseph va, dy ly par moy 
Qui s'en revoit, sanz faire arrest, 
En la cité de Nazareth , 



LE GEU DES TROIS ROYS. ^7 



Et que de riens ne s'ébaie ; 
Qui s'en revoit lui et Marie, 
Que de Hérode pas ne se doubte , 
Car il est mort sanz nulle doubte : 
Or t'en va tost isnellement. 

RAPHAËL. 

Sire, g'i vois certainement 
Et plus d'arrest je n'y feray : 
A Joseph bien tost m'en yray, 
Gy voise à Joseph, et die : 
Entens à moy, Joseph, beau-frère, 
A toy m'envoie Dieu le père ; 
Son angle suis qui viens à toy 
Et sy te mande de par moy 
Que t'en voise sanz faire arrest 
En la cité de Nazareth , 
Et pren ta femme et ton entant, 
Sy t'en va tost incontinant , 
Et prens en toy bon reconfort 
Que le roy Hérode sy est mort. 
Je m'en vois, plus ne t'en diray. 

JOSEPH. 

Amis, tantost je m'en yray 
Puis qu'enssy Diex le me mande; 
Je feray ce qui me commande 
Que c'est raison certainement. 
Alons-en tost hastivement , 
Marie, ma très-doulce amie ; 
De Hérode ne doubtons mie, 
Sy retournons en Nazareth 



l38 LE GEU DES TROIS ROYS. 

Et n'y faisons séjour n'arrest. 
Or montés, trèz-doulce Marie ; 
Ly trés-doulz Diex sy nous conduie , 
Car en sa garde nous metons! 

JSOSTRE-DÀME. 

C'est bien dit, Joseph ; or montons. 
De nous aler forment désire : 
Loons haultement nostre Sire ; 
Devant moy mestray mon enfant. 

JOSEPH. 

Loer devons le Roy puissant ; 
Marie, démenons grant joie. 
Or, alons bien tost nostre voie 
Que Diex, qui touz nous a formé. 
Qui doulcement nous a amé , 
Nous vueille donner par sa grâce 
Qu'en paradis nous aions place. 
Sy chantons tant bécus que camus, 
Chascun Te Deum laudamus. 



EXPLICIT. 



CY S'ENSUIT 



LA PASSION 



NOSTRE SEIGNEUR. 



Deus in adjutorium : 

Entre nous tuit déprion 

S'il ly plaist qu'il me doint sa grâce 

Que tel chose je die et (ace 

Qui nous soit pourfi table à l'âme. 

Sy prierons la doulce Dame 

De Paradis qui est sa mère, 

Qui ot au cuer douleur amère 

Quand elle vit son filz offrir 

Aus fauls Juifz pour mort souffrir. 

Ly Juifz sans nulle déserte 

Firent à Dieu grant honte aperte. 

Cri qui la bonne créance a 

Cy die le Ave Maria. 

Deus in adjutorium meum : 



l40 LA. PASSION 



Aiez tretuit dévocion 

Vers Dieu le Roy de tout le monde, 

De qui tout bien partout habonde; 

Priez-ly que garder nous vueille 

Que l'anemy ne nous acueîlle. 

Le sage à propos nous a mai ne 

Une parole bien certaine : 

Qui bon maistre sers bon< loier atent. 

Le doulz Jhésucrist ama tant 

Son pueple qu'il se mist a mort, 

Pour nous en crois souffrît la mort. 

Le souverain roy de pitié 

Moult nous monstra grant amitié 

Quant pour nous voult char et sanc prendre 

En la puce! le Vierge tendre, 

Et ly pleut à nestre de famé 

Sainte Marie Nostre-Dame; 

Et sachiez tuit communément 

Diex n'ot oneques commencement 

Ne jamais ne définera. 

Diex est et tousjours Diex sera, 

Mes en ce temps que vint en terre 

Par tout avoir douleur et guerre, 

Et tristesce et mortalité. 

Savez pourquoy ce mot dit é : 

Ou temps de lors cil qui mouraient, 

En enfer tout droit avalloient ; 

Tuit y alloient, c'en est la somme, 

Et li mauvais et li preud'omme. 

Gy ot glorieuse nessance 



DE NOTRE SEIGNEUR. I/fl 

Quant cil qui a toute-puissance 
Vint entre nous par sa franchise, 
Puis souffrit que sa char fust mise 
Pour nous au plus cruel martire 
Que nulz puisse conter ne dire. 
Or veul venir à ma mémoire : 
Du hault seigneur père de gloire/ 
S'il vous plesoit .1. pou entendre, 
S'il vous pleist je vous veul ap rendre 
Comment Dieu fut mal démenez , 
Vendu, batu, en crois penez. 
Les Juifz premier , le menèrent 
Chiez Anne où il le lièrent ; 
Puis chiez Caiphas sanz demeure 
Le menèrent en icelle heure. 
Ly Juifz félon plain d'oultràge 
Là ly crachèrent ou visage , 
En le détranchant se déduirent, 
Puis chiez Piiate le conduiront, 
Car tuit voùloient communément 
Que Piiate feist jugement 
De Jhésucrist le débonnaire, 
Mes Piiate nel' vouloit faire, 
Car pas n'estoit de sa contrée. 
A Hérodes de Galilée 
Le fist Piiate droit mener , 
Mez Herodes tost ramener 
Le fist , car il ne trêve mie 
Que il doie perdre la vie ; 
Et li vestit l'en robbes blanches , 



l4? LA PASSION 

Grant mauvestié larges par manches. 
Chiez Pilatc fut ramenez : 
Là fut son corps moult malmenez. 
Quant lez Juifz yllec le tiendrent; 
De leurs mauvez gens li aprindrent. 
Tantost tout nu le despouiiièrent, 
À une estache le lièrent , 
Couronne d'aubespine firent 
Qu'amis sus son chief li mirent, 
D'escourgées tranchans et dures 
Firent sur lui maintes romptures , 
Tant le bâtirent sanz refraindre 
De son sanc font la terre taindre 
Que contrevaï son corps coulloit, 
Des grans cous sa char se doulloit. 
Après droit ou mont de Calvaire 
Le menèrent ly desputaire. 
De clous tranchans gros et quarrez, 
Fut Diex pour nous en crois barrez ; 
Quant il Forent bien attachié 
Ou visage li ont craçhié; 
D'une lance tranchant ague 
Fut sa char ou costé rompue ; 
Tant d'angoisse souffrir li firent 
Que toutes ses vaines ronpirent. ^ 
Pour nousJ hesucrist trop de honte 
Ot plus assez que je ne conte. 
Ce devez-vous trestuit bien croire 
En crois ot-ii venim à boire. 
Ly faulz Juifz tant le menèrent 



DE NOTRE SEIGNEUR. ifà 

Qu'en la crois tout mort le lessèrent. 

La Vierge pucelle sa mère 

Au cuer en ot angoisse amère. 

Pour son filz qu'elle tant amoit, 

Par grant angoisse se pasmoit 

En li humblement regarder. 

Lors la commanda à garder 

Diex à saint Jehan en tel manière : 

«Jehan, garde-la com ta mère.» 

Et quant il fut à mort livré , 

Es mains Joseph fu délivré, 

Car Dieu ou cuer li enorta. 

Ou sépulcre Dieu enporta 

En une digne sépulture; 

Là fut de Dieu mis la figure. 

D'enfer ses bons amis jetta 

Et au tiers jour resuscita , 

Et se monstra , chose est certaine , 

Premier à Marie-Magdelaine , 

Et puis auls autres tuit ensamble. 

Pour ce je vous dy qu'il me samble 

Que tel Seigneur fait bon servir. 

Qui sy bien le scet deservir , 

Qui à le servir veult entendre, 

Il li scet bien bon loier rendre. 

Or ly prions tous sanz faintize 

Qu'il nous doint faire tel servize , . 

Par confesse et par péni tance, 

Et par vraie répantence , 

Par quoy nous puissions trestuit estre 



1 44 Lk PASSION 

La sus en la gloire celestre 
Fidelium defunctorum 
Per secula seculorum. 

Amen. 



DIEU. 

Je vucil aler en Béthanie. 
Judas, vien en ma compaignie. 
Jehan, Jacque, je vous ensaigne 
Que chascun de vous en veigne 
Àvecques nous isn elle ment. 

s. JEHAN. 

Sire, à vostre commandement 
Tout maintenant obairons ; 
Avec vous volentiers yrons 
Et ferons vostre volenté. 

JACQUES. 

Sire, se Dieu me doint santé 
Je ne seray ja traveilliez 
De vous servir, mez es veilliez. 
Alons-y, car bien m'y acorde. 

judas. 
Maistre plain de miséricorde , 
Trestout vostre vouloir feray, 
Car je vous aime de cuer vray, 
Sire, car je y suis bien tenu. 

SYMON. 

Sire, vous soiez bien venu ! 



DE NOTRE SEIGNEUR. l45 



Mesiau ay esté , se savez ; 
Vostre mercy guéry m'avez. 
Ghascun vous doit de cuer servir, 
Car bien le sevez deservir 
Que vous estes plain de pitié. 
Je vous pry par grant amitié , 
Et de tout mon cuer vous supplie , 
Que vous et vostre compaignie 
Veigniez reposer en ma maison. 

DIEU. 

Symon > tu dis bonne raison , 
Et je y voiz sanz plus demourer, 

MAGDÀLÀINE. 

Las, meschante, bien doy plorer 
Comme pécheresse chétive 
La plus qui en ce monde vive. 
Plaine suis de péchié d'ordure ; 
En punézie de luxure 
J'ay vescu toute ma jouvente; 
De péchier ne fu oncques lente 
Mais en ay esté tousjoùrs preste. 
Vilain, bourgois, clerc ou prestre , 
Las, trop ay esté foie famé , 
Dont j'ay moult enconbrée m 'âme. . 
Je ay deservy paine et hontage , 
Lasse chétive, que feray-je ? 
Dès or est ma vie eunuieuse : 
Lasse, tropt suis malheureuse. 
Se ainçy péusse venir 
Je voulsisse bien dfeffenir, 
h. 10 



lj\6 . LA PASSION 



Mais que je bien confessée feusse 

Et pardon de mes péchiez eusse, 

Dieu sy le me vueil ottroier. 

Vers Jhesus vois pour l'en prier , 

De péchié me vueille getter 

Et par pénitence aquitter 

De mes péchiez, dont j'ay grant somme. 

En l'ostel Symon le preudomme ' 

Là est Jhesu , je n'en dout mie , 

Et avec luy sa conpaignie; 

Pardon requerray dotil ciment , 

Et de cest très digne oignement 

Le corps, lez piez ty en ôindray : 

Certes^ jamais ne me faindray 

De servir le doulz débonnaire. 

Dy, Malquin, pourroies-tu fipre 

Que .1. peu parlasse à ton maistre. 

MALQUIN. 

Par le grant Dieu qui me fiât neutre 
Je y vois tout maintenant savoir. 
Cil Dieu qui fait toot bien savoir 
Vous sauve gart et bénéie , 
Doulz Maistre , et vostre conp^igiiie ! 
Là hors voos demande une famé. - 

SfYMON. 

Je vois à lui tantost par m 'âme 
Pour savoir ce qu'elle veult dire. 

■ 

MAGDALAÏNE. 

Symon, bien veigniez-veus, beau sire; 
A vous demander je voulote 



DE NOTRE SEIGNEUR. l^ 



Se ver vous tant faire pourroie 
Que je peusse Jhésu véoir , 

SYMON. 

Cil que vous véez là seoir, 
Dame , c'est cil que demandez. 

MAGDÀLAJNB, 

Beau doulz père, car m'entendez, 
Je vien à vous mercy crier 
De mez pécfiiez , et déprier 
Donnez m'en veilliez pénitence, 
Car j'ay bien bonne repen tance. 
Le fez de mez péchiez m'esmaie , 
Sire , combien que meffait aie, 
Pardon demant dévotement 
De cest précieux pignement , , 
Le chef, le corps je vous veil oindre. 
De bonne volante, sans faindre , 
De moy toute vous faiz hommaige. 

JUI>Àg. 

Symon, véez-voos cy grant outraige 

De cet oignement respandu ; 

Miex le vaulsist avoir vendu 

Et pris de l'argent pour repestre 

Lezpovres que oindre leûiai&tre. 

II valoit bien, se Diex me voie, 

.ccc. .d. de la monnoie, 

Et jamais riens ne puet valoir. 

DIEU. 

* 

Qui lez povres en nonchaloir 
Laissera pas bien ne fiera 

IQ 



1^8 LA PASSION 



Et cil qui bien lez amera 
Il ne perdra mie sa paine : 
Pour vérité le vous tesmoigne. 
Touzjours en nostre conpaignie 
Seront, mez ycy ne seray mie, 
Sachiez le tout certainement. 
Symori, enten-moy sagement , 
Je t'ay aucune chose à dire. 

r 

SYMON. 

Dictes vostre volenté, Sire, 
Et je bien vous escouteray. 

DIEU. 

Et tantost le te conteray. 

Qui ambeduy deniers dévoient 
A .1. fort usurier riche homme, 
Et .1. en devoit en sa somme 
.v. cens deniers pour sa partie. 
Ly autre quitte n'estoit mie. 

i. denier en devoit 

Mez ensensons trop les grevoit 
Et lez faisoit moult esmaier, 
Car il n'avoient de quoy paier. 
Ly usurier lez clama quicte 
Celle somme que je t'ay dicte ; 
Quant se virent quitte clamer , 
Lequel dut celuy plus amer, 
Respon-moy à ceste demande. 

SYMON. 

Se Dieu de grant mal me deflfende 



DE NOTRE SEIGNEUR. 1 49 



CiPà qui donna plus grant somme. 

DIEU. 

C'est droit jugement de preudomme 
Symon, vois-tu cy ceste famé 
Qui est triste de çuer pour s'âme? 
El a droit et sy a raison. 
Entré sui en ceste maison , 
Les piez lavez tu ne m'as mie. 
Ceste de dueil remplie 
N'ez fîna de laver dèz l'eure 
Que vint cy de l'eau qu'el pleure 
Et de sez cheveux lez essuie. 
Son service point ne m'ennuie 
Car je sui certain qu'elle m'aime 
Et qu'en son cuer pitié réclaime : 
En moy fermement elle croit, 
De mez piez baisier ne recroit, 
Maint mal pas a pour moy passe. 
Or en droit me si lassé > 
De son préciex oignement 
M'a oing le corps dévotement. 
La meilleur part a çsleue 
Qui ne li sera pas tolue. 
Famé, je te truis vers moy bonne : 
Toliz tez péchiez je te pardonne ; . 
Ta foi te fait pardon avoir. 

* MAGDALAmE. 

Beau sire, sy^ a grant avoir 
Que vout m'avez ycy dopné. 
Quant mez péchiez sont pardonna 



l5û LA PASSION 



Je vous rend grâces humblement 
Que autre richesse ne demant. 

Lors chante chorus vatum. 

Dieu le tout puissans, 

De tout bien cognoissans 

M'a pour .1. petit don 

Rendu grant guerredon 

Bien me doy louer de luy. 
Doublement désert à celluy 
Qui le sert et qui l'onneure : 
Je me levay huy de bonne heure. 
Quant j'ay tout mon peiché conté 
Au prophète plain de bonté, 
Quant ma confesse ly o dicte 
De mez péchiez me clama quicte : 
Je n'ay pas perdue ma paine. 

MARTHE. 

Tu as bien faite ta besoigne 
Mèz une chose trop me grieve : 
Ladre mon frère point ne lieve. 
Par maladie est si grieve 
Trois jours a qu'il ne fut levé ; 
Je n'y scay quel consel mectre. 

MAGDALÀINE. 

Sy mandons par bouche ou par lettre 
Quérir Jhesu ou je tant é 
Trouvé de bien ; s'aura sancté. 
Aussy peut il santté donner 
Comme il sait péchiez pardonner , 
Car plain est de miséricorde. 



DE NOTRE SEIGNEUR. " 1 5 1, 

MARTHE. 

Ma suer à ton dit bien m'acorde. 
Vallet, Diex te gart dépérir ! 
Va-t'en tantost Jbesu quérir ; 
Di li je li pry séens veigne 
Je cuide estré toute certaine. 

. MALQU1N. 

Dame, se diex me.yeult conduire 
Bien feray ce commandement. 

Marthe vous salue bien doulcement, 
De par moy , et sa suer Marie. 
Chascune des ai. sy vous prie 
Que le ladre véoir venez 
Qui de grief mal est sy penez 
Qu'elles cuident que il se muire. 

dieu. 
Vallet, Diex te veille conduire : 
Va-t'en, car je yray saijs mentir 
Pour le garder et garantir, 
Car du ladre bien me souvient. 
Seigneurs, aler il nous convient 
Véoir le ladre que tant aime : 
Marthe pour lui moult me réclaime; 
Il dort, or Talons esyeiller. 

S, JASQUE. 

Dé ce ne vous fault conseiller : 
Alez devant et nous après. 

MÀLQUIN. 

Marthe, Jhesu, sy est jà prèz 
De cy; va li ton me^chief dkev 



i5a * LA PASSION 



MARTHE. 

Bien veignez vous, Jhesu, beau sire ! 
Se eussiez sy esté beau-père, 
Pas ne fut mort ladre mon frère : 
Pour ly vous envoiaie querre. 
Qr, est-il mort et mis en terre : 
Jamez nul bien ne vous fera. 

DIEU. 

Marthe, sueffre toy qu'il sera 
Encor tout vif, dont tu aras 
Grant joie quant tu le saras. 
Tu le verras prochainement 

MARTINE . 

Voire au jour du jugement : 
Jusqu'à lors ne puet-ce pas estre. 

DIEU. 

Marthe, j'ay la vertu célestre , 

De ce ne soiez en doub tance. 

Touz ceulx qui mourront en ma créance 

En pou de heure se je vouloie 

Resusciter je lez feroie , 

Et ceulx qui en moy croient et vivent 

Et le mal pour m 'amour eschivent, 

Ils aront joie pardurable : 

Hors seront de la main au déable. 

Marthe, crois-tu ce que je conpte ? 

MARTHE. 

Oil , se Diex me gart de honte , 
Je croy et suis toute certaine 
Qu'en vous est vertu souveraine. 



DE NOTRE SEIGNEUR. l53 



Marie, ma suer, doulce amie, 
Vien véoir Jhesu, le filz Marie, 
Qui nous est venus conforter. 

MAGDALAINE. 

Jhesu, je ne me puis porter, 
Trop me destraint courroux et ire. 
Se eusses sy esté, beau sire, 
Encore fust le ladre en sancté. 

dieu. 
Faitez tantost ma volenté 
Et allons à la sépulture. 

MARTHE. 

Beau sire, sy gist la figure 

Du ladre qui tant vous amoit, 

Qui tous jours, seigneur, vous clamoit. 

En vous s'espérance estoit toute. 

DIEU. 

Marthe, sueffre toy , sy escoute 
Sa sépulture me descuevre 
Et je te monsterray bel euvre : 
Resusciter je veil ton frère. 

MARTHE. 

Lessez ester, Jhesu beau père : 
Quatre jours a trestous passez 
Que uiez frères est trespassez. 
II put trop fort certainement. 

dieu. 
Marthe, se tu crois fermement 
Tu verras miracle divine. 
Père, qui vertu enlumine , 



l54 LA PASSION 



Je te doy bien mercy prier 
Servir, louer et gracier, 
Car tu faiz tout ce que je commande. 
Ladre, vien hors : je te commande 
Que tu monstres à tous ta face. 

LABRE. 

Jhesu, beau père plain de grâce, 
Fous sont tous ceulx et toutez celles 
Qui ne croient voz vertuz belles : 
En vous croist vertu et habonde , 
Povoir avez suz tout le monde, 
Vertus faites en petit de heure, 
Sire, quel chière. 

DIEU. 

Je pleure, 
Par ce que je scay bien de voir 
Qu'encor te convient recevoir 
La mort que tu as jà soufferte ; 
Sy aras peine sanz déserte. 
De souffrir mort c'est dure chose. 

ladre. 
Père, en qui vertu repose, 
Puisque m'avez resuscité 
Je vous prie par humilité, 
Du déable me veilliez deffendrc. 

dieu. 
Pierre, Jasque, sanz plus attendre, 
Alez ou chastel contre vous 
Qui est en la voie contre nous. - 
Là une anesse trouverez 



DE NOTRE SEIGNEUR. 



l55 



Liée, vous la deslierez 
Et la m'amarrez maintenant. 
Se nul la vous treuve amenant, 
Qui de riens la vous destorbesse , 
Dictes ly que il la vous lesse, 
Car le maistre veult sus monter. 

s. jasque. 
Bien sarons ce dire et conter, 
Sire, se Diex nous gart d'essoigne , 
Tout à vostre commandement. 

s. père. 
Nostre maistre, mie, ne mant : 
Vcci l'ânesse que quérons. . 
Jasque, savez que nous ferons , 
Ceste ànesse deslierons. 

Su jasque. 
Bien dictes; je l'enmeneray 
Sanz arrester à nostre maistre. 

s. père. 
Et je vueil avecques vous estre, 
Conpaignie je vous feray. 

dieu. 
Bien veigniez, dessus monteray, 
En Jherusalem en venrez. 
A moy conpaignie tenrrez 
Que tendis que je suis en vie, 
Je accompliray la propbécie : 
Venez en trestoussanz plus dire.. 

s. JEHAN. 

Yolentiers vous suivron, beau sire^ 



l56 LA PASSION 



Puisque la besoigne est sy preste. 
Dessus le dos'de ceste anesse 
A mettre nos robes i vous plaise, 
Car plus en cheminerez aise. 
Àussy point de celle n'avons. 
Le premier enfant de Ysrael chante sus : Gloria laus. 

Tu viens cy en nom de Dieu , se savons : 
Tu soiez le bien venuz. 
Nul ne puet estre maintenus 
Sanz toy, sire; sauve nous. 

LE SECONT. 

Jhesu, tu dois bien de nous 
Estre servis et honnourez. 
Seigneurs, touz Dieu adorez, 
C 'est-il sus ceste anesse là. 

LE TIERS. 

Frère, esten ce mantel de là, 
Pour Jhesu, par dessus monter, 
Car il vient paier et cOnpter 
Pour trestout le monde. 

LE QUART. 

Sire où bien abonde, 
Filz David, toy servent les angles ; 
A toy soit honneur et louenges, 
Roy d'Israël, tu nous sauveras. 

LE QUINT. . 

Jhesu, tu nous rachèteras, 
Ce nous recipte l'escripture ; 
De mal, de pechié ne d'ordure 
JN'cus oncques cure en ton vivant. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 1 57 

MALQUIN. 

Dieu sauve et gart sire Vivant 
Et en bien le vueille tenir. 

VIVANT. 

Marquin, bien puissez tu venir! 
Que te fault? me veulz tu riens dire? 

MALQUIN. 

Je viens parler à vous, beau sire : 

« 

Nostre (lôy) sera partons morte, 
Jhesu novelle loy aporte 
Et va preschant par ceste terre 
Pour nos gens à sa loy conquerre : 
Converty en a grant partie. 

VIVANT. 

Ceste chose ne me plaist mie : 
J'en vourroie conseil avoir. 

MALQUIN. 

Sire, faites .1. grant savoir. 
À Anne maintenant vrez 
Et à Gaïphes, et leur direz 
Qu'en ceste chose mettent peine. 

VIVANT. 

Se le grant Dieu me gart d'essoine 
Je leur voiz compter ceste affaire. 

MALQUIN. 

Et je ne me vueil pas retraire ; 
Alons, je vous y vueil conduire. 

vivant. 
Seigneurs, de nostre loy destruire 
Ne cesse Jhesu le trahistez 



58 LA PASSION 



Pour fallourdez que il a dictes 

Et du dire point ne recroit. 

Du pueple en lui assez se croit, 

Décevoir nous veult et trahir, 

De vos gens vous fera haïr; 

Cecy ne doit-on pas celer 

Que fiLz Dieu se fait apeler. 

A nostre grant il fait en tendre 

Qu'il volt de sa gloire descendre 

Pour prendre et char et sanc en ferme : 

À nostre loy lait grant diffame. 

Avec luy va .xn. gaignons 

Que il tient pour sez con paierions; 

Touz jours conpaîgirie ly tiennent, 

Avec luy partout vont et viennent. 

Ly fol croient et ly meachant 

La faulce loy qu'il va preschant. 

Par son enchantement getter 

Fist le ladre et resUBcète^ç 

Ce preschèrres que jd vous coripte 

Ne se saint devons fa ire h«We 

* 

Et sus nostre loy met deffence 
Pour foire tenir sa créance } 
Vous qui devez la toy garder, ' 
Faictez le prendre sanz tarder. 
Sy le faictez tenir de rire. 

Vivant, je vous ose bien dire 
Se longuement regde i . 
Tout convertira nostre règne. . 



DE NOTRE SEIGNEUR. l5g 



Se le poons à mains tenir 

A mercy le ferons venir : 

Je m'acorde bien que on le preigne. 

GAÏPHAS. 

Seigneurs, maie honte ly vteigne 

Par qui la chose demourra, 

Et qui Jhesu tenir pourra, 

Qui ne ly fera honte appert». 

Car contre nous IV bien déserte. 

Il est escript peur vérité 

Qu'il convient de nescessité 

Que uns hoitts muire pour la gerit toute , 

Jà de ce ne soiez en doubte: 

Mez parlons bô$; ne véez vous «nie - 

Judas qu'est de fô compagnie ? • : 

Il nous vient je croy escouter. 

Jà ne vous fouit de tnoy doubter; 
Vers vous ne vett esttfe trahistes y 
Mèz tout seurement une diotes 
Dont est ce parleraient tenu. 
Puisque je sais sus seorraniB, 
Je vous ose bien fiancer 
Se la chose pujs avancer v 
Jà ne me voirrex ârrier traire. 

Judas, de ce qtue vêlons faire 
Avons r. pou en toy de doufcte. 

• judas. 
Par ma créance vops jur toute 



IÔO hk PASSION 



Que courroucié sui à mon sire, 
Par quoy vous me povez bien dire 
Vostre conseil seurement. 
Dictez le moy appertement, 
Tantost vostre vouloir feray. 

CÀÏPHAS. 

Judas, plus ne te celeray, 
C'est de Jhesu qui tout fausse 
Nostre loy et la seue essauce 
Et fait à nostre pueple croire 
Qu'il est filz au père de gloire : 
À le honnir voulons entendre. 

JUDAS. 

Seigneurs , se vous me voulez rendre 
Argent de ly, je le vendre 
A vous et plus n'y attendre' : 
Achetez le et me paiez. 

vivant. 
Judas ne soiez esmaiez : 
Se ceste chose puet faire 
Que nous aiens le depputaire 
De l'argent auras bonne somme. 

JUDAS. 

Je croy que vous estez prodomme, 
A vostre gré m'en paierez; 
Mèz escoutez que vous ferez. 
De voz meillieurs sergens mandez 
Et asprement leur commandez, 
Que chascun ait espée bonne : 
Cil venoit aucune personne 



DE NOTEE SEIGNEUR. l6l 

Qui Jhesu voulsist revanchier 
Que on le puist tout detranobie^ 
De ioing me suivez sanz mot dire 
Et je yray droit baisier mon sire, 
Voians touz eulz eu son visage» 

vivant 1 . 

Judas, sy a parole sage. 

Je te pry que vueillez entendre 

A ton maistre en noz mains rendre.. 

.xxx, pièces d'argent par conpte 

Te don, pren lez, n'en aiez honte 

Judas, beau frère, or lêz estuie. 

judas. 

Et je lez prenz point ne m'ennuie : 
Sy lez pendray à ma couroie.: 
Seigneur* sachiez que je vourroie 

, Que voz sergeos y cy fussent 
Et leurs arméures eusses : 
Sy entendroie à oécy faire * 
La monnoie me doit bien plaire, 
De quoy mon maistre est venduz ; 
Or m'est le disme bien renfluz. 
De l'oigneroent dont on l'ongny* 
Trop grajat dueil.au cuer m'en poigny 
Quant l'oignèmentje vy respaiîdre . 
Sur ly, qui l'eut porté vendre. i 
Trois cens deniers mouit biein valoit, . 
Bien savoie que mal alloit 
Quant Magdalaine le dqnna. 

ii. • ii 



162 LA PASSION 



VIVANT. 

Judas, en toy vallet bon a : 
Chevaliers envoieray querre 
Touz lez plus fors de ceste terre. 
Vallet va dire 'appertement 
Pinceguerre que le dément 
Pour son profit et pour s'onneur. 

MALQUIN. 

Se Dieu me gart de deshonneur, 
Volentiers feray ceste voie. 
Pinceguerre, Vivant vous prie 
Qu'à ly vcgniez mèz qu'il vous plaise. 

PINCEGUERRE. 

Gommant ? est-il dont à malaise ? 
, Je y voiz ; se nul l'a deffié, 
Je le rendray pris et lié j 
Commant qu'il aille en sa maison 
Vous a nulz bons fait trahison, 
Quel qui soit ou monde vivant. 
Dictez le moy, sire Vivant; 
Maintenant vendriez en serez. 

VIVANT. 

Or y parra que vous ferez 
Appertement ce que vous dictez : 
Jhesus le màulvaiz faulz trahistez 
A, foy que je doy ma santé, 
Trestout ce pais enchanté. • " ; » , 
Qui plus vivre le lessera > 
Nostre loy pardue sera, . 
Car je voua dy pour vérité 



DE NOTRE* SEIGNEUR. l63t 

Que le ladre a resuscité. 
Il a trop fait de mauvesticz, 
Je vueil que pris soit et guestiez. 
Sy vous dy que riens ne me pris 
Se . ii . bons chevaliers de pris 
Àvecques vous ne me bailliez. 

P1NCEGUERRE. 

Je ne doubte pas qu'i fai liiez. 
Je m'en voiz j quant je revenrrai 
Bons chevaliers vous amerray. 
Or, auz armez, Baudin, Mossé, 
Chascun de vous ait endossé 
Son habert et s'espée pregne ; 
Chascun de vous avec moy veghe : ■ 
Gardez que plus n'y attendez. 

baudin. ; 

C'est fait, puisque le commandez, 
Nous .h. ferons vostré plaisir. 

MOSSÉ. 

Je vueil ce bon boucler cesir 

Qui pour coups ne puet desmentir. 

PINCEGUERRE. 

Jà Dieu ne vueille consentir 

Que nous reveignons sahz bataille. 

VIVANT. 

Pinceguerre, Dieu ne te faille 
De chose que tu ly requières, 
Ains te doint toutes tez prières; 
Tu me faiz au cuer grant léesse . . ■ . 
Quant je voy après toy ta .presse! 

1 1. 



l64 I<A PASSION 



Qui te suit de chevalerie. 

PINCEGUERRE. 

Par ma loy vous né boudez tqié ; 
Or povez bien commant qu'il aille ' 
Hardiment faire bataille, 
Tuit en sommes entafenté» ' . • 

ANNE. 

Je pry Dieu qu'il vous doint santé - 
Et vous doint grant honneur avoir. 

P1NCEGUERRE. 

Beau sire, nous voulons savoir 
Que nous ferons puisque cy sommes. 

VIVANT. r 

« 

Droit est, bien resanblez prodomme 
Et je vous vueil la chose dire ; v 
Judas nous a vendu son sire. 
Avecquez lui vous mènera ; 
A celly que il baisera 
Tout maintenant sy. ly prenez. 
Quant pris sera sy le menez 
Droit. sus Anne, car moult ly tarde 
Qu'on le pende, ou tut, ou arde, 
Ou chiez Caïphes nostre maistre 
Allez ; Dieu doint que prist puis estre 
Et que se soit prochainement ! 

baudin. 
Nous le ferons hardiement 
Et maintenant sanz délaier : 
De ce ne. vous fault esmaier ; 
Mais, Judas, fay sy ta besoigne 



DE NOTRE SEIGNEUR. l65 



Que pour toy n'aion point d'essoigi 
Car se nul le véult revencher 
Je le vouray tout detrapcher : 
Or en alons, Judas, beau frère. 

JUDAS. 

Foy que je doy l'arme mon père^ 
Bien feray la chose saaz doubte : 
Vous me suivras de loin par route. 
Par trahison le beseray 
Et .1. faitU ris Iy getteray, 
Et puis tantost le venez prendre 
Et au maistres de la loy rendre. 
Quant pris l'aurez je seray quittez. 

MOSSÉ. 

Tu as bonnes parçlles dictez, . , 
Judas, sachez que ç : e$t affaire 
Car plus fort vourrion bien faite, . 
Et nous deust on dévorçr. 
Malquin veulz tu demourer? 
Vien-t-en yeoûr. prendre lç giopton. 

Je voiz ne le prise M» bouton 

Et de wnijt pute3>i>sly fera>> / 

Et ceste c^rd0^pQrl»mjjt, 

E t ma lance en oia maip ;pnray , . 

Car se je puis jq i'aï^flprr^y 

A noz maistres pour le dp striure. , 

Sachez qui nous y venrrçjit nuipe 

Ne qui rpqiierre le yourroit 

De la mort venter se pourrqit i v , . . 



1 66 : LA PASSION 



Couper ly vôurroie la teste- 

judas. 
Encore n'est pas la chose preste 
De le maintenant aler penrre. 

CAYPHAS. 

Quant dont? 

JT3DÀS. 

CJe vous veil apenre : 
Pour la chose estre plus seure 
Vous le penrrez par nuit obscure 
Quant gent seront à se grisé. 
Et pour estre miex avisé 
De lanternez garni* serez 
Qu'avecquez vous aporterez 
Par quoy pourrez miêx aviser • 
Celui que voulez justiser. 
Il est bien temps que je m'en aille, 
Pour ce que son juger ne faille. 
Sy m'a tendrez quant revendre ;• 
Avècquez moy vouz aiaenrray :' ■ 
Je ne teray pas grant demeure. 

CACHAS. . ' 

Or va, Judas, en la bonne heure 
Et garde bien qu'il ne s'en fuie, 
Car sa vie forment m'ennuie. 
Avez vous bien Judas oy ? 
Vous devrez bien estre esjoy, • 
Se assener povez eeste prise , 
Que la char du glouton soit prise* 
Attendez le sy qu'il vous trùisee : 



DE NOTRE SEIGNEUR. 167 



Par quoy excuser ne se puisse 
De rien qu'il soit, en nulle guise, . 
Et sachez que vostre seryise 
Chascun de deniers tout ara, 
Que tops jours bo» gré m'en sara t 
Je le vous promet et convençe. 

PINCBGUÇRRE. 

Sire évesques, et je me vente 
De quelque heure que Judas veigne, ï 
Ne trouverons rievts qui nous teigne 
Que n'y aillieps sanz plus; atendpe 
Penrre son maître pour vpus rendre ; 
Ce vous promct-je t$ut de voir. 

s y mon. 
Malquin ! : , . 

Sire? -; 

S Y MON. 

Dy oaevoir 
A-il point d 3 yau0 ou pot de terre? .. 

MALQUIN. - • . ; 

Nenny, voir. , .;< 

s y mon. 



Or en va querre 
Et garde que tantost revegnez 
Que de toutes putes èstrainez 
Soiez tu au jour qui estrenez. 

malquin. - ' 

Sire, trop mal me démenez. 
Se avez à .1. pou d'yàuç faijly 



l66 LA PAfttftiON 



M'avez ope sy mal baHJy . 
Certes oncqoez tnéz n'y faillirez : 
Je croy que her soir la respaïidistez 
Quant vous vous allantes coucfeier, 
Car je vous ty au pot touchier ! 
Dictez, moulez-vous que je y votse? 

SYMON. 

OH va et le&fe ta boise : 
Je vourroie jà qu'e#t eusse. 

Et je vourroie jj* que j'en feusse, 
Foy que je r voiis doy, revenu. 

dieu; ' '•' 

Mcz disciplez, je suis tenu 
A vous garder et garantir : ' 

Or sachiez trestotifii sabz mentir 
La sainte Pasque aprochè mont (i), 
Vous devez estre tous semons 
A ma cênd n'y ailliez mie 
Que ne m'y teignez conpaignie. 
En Jberusafôm véstte voye 
Sera ; allez, que Dieu vous voye 



(1) Mont pour moût ou 'moult (multam). On trouve un exemple 
de cette modification faite pour la rime dan» ces vers de/a Chanson 
des ordres, satire trèd-pfqnànte contre les religieux, «hû? au trou- 
vère Rutebeuf •• 

Béguines a on mont (nour.op a moult) 

Qui larges robes ont; 

Dessous les robes font 

Ce que pas ne Vous di r etc. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 169 



Entre vous .11. Jehan et Pierre , 
Mez la maison n'est pas de Pierre 
Où vous verrez entrer .1. homme 
Qui pourte d'yaue une somme. 
Aprèz yrez ; quant là serez, 
Le seigneur me salurez : 
Dictez que tost sus )y yenrré 
Et que ma Pasque je y penrré, 
Et vous m'y ferez conpaignie. 

s. père. 
Beau maistre, nous n'y faudrqns mie 
A faire ce que devisez. 
Jehan , .1. pou vous avisez 
Se vous savez cognoistre Vomme 
Que nostre maistre nous dit comme 
Nous nous partismes de luy. . , 

s. jeu an. 
Foy que doy , vous vêla celuy 
Que nous quérops huy toute JQur. 
Ne faisons mie lonc sqjour 
Allons aprèz ly sanz tarder. . 

s. père. 
Allons, Dieu nous vueille garder! , 
Celuy qui nous fist du limon , 
De la terre, vous gart, Simon ! 
Entendez à nous, beau doulz sire ; 
Nous vous somes cy venuz dire : 
Le maistre veult cy reciner 
Et nous avec sanz deviner 
Somes trestous de luy cernons. 



l'JO LA PASSION 

— I - 1 I - !■ I - 'm ____■_ IL - !.. 

SYMON. 

Beau* seigneurs, ce prisé-je moult 
Se Diex me (Joint bonne santé : 
De le véoir grant talent é, 
Car je sui tout en son servi se. 

s. PERE. 

Faictes que la table soit mise, 
A portez le pain et le vin. 

SYMON. 

Vollentiers, parle roy divin 
Et avec ce bonne viande. 

DIEU. 

Symon, Dieu de péril defïende • • 
Ton corps , et ton âme veille amer. 

SYMON. 

Sire, où il n'a ne sél n'amer 
Vous soiez bien venûz soiens : 
Vous ralumez lez non voieps 
« Et lez malades garissez. 
Se souvent séans venissiez, 
J'en eusse joie amiable. 

dieu. 
Mez disciples, mise est la table, 
Séez-vous tuit, sy mengerofts. 
Aprèz autre chose ferons, 
Car la viande est belle et bonne 
Que nostre hoste Symon nous donne. 

SYMON . 

Se Diex te doint eh bien user 
Ladre, car nous conpte la peine 



DE NOTRE SEIGNEUR. I^I 



D'enfer et commant on demaine 
Lez Ames et quel douleur sentent. 

LADRE. 

Lez diables d'enfer lez tourmentent : 
On n'y treuve nully dormant ; 
Ainz seuftrent trop cruel tourmant; ' 
Elles ne sont point asséjour 
Mais se u firent de nuit et de jour 
Les âmes painez angoisseuses 
Qui n'en sont nulles foys oy se use s, 
Et sont, se Diez me doint sancté, 
De .ix. ! tourmens tuit tourmenté. 
Le premier est de feu ardant 
Qui tout le corps leur va lardant, 
Et tuit cil demennent ce vise 
Qui ont péchié par convoitise. 
Ou secont n'a-il point de grâce : 
Il sont en feu et puis en glace. 
Là sont cil qui ont fait le vice 
Du péchié de froide mallice. 
Le tiers tourmant est de vermine ; 
Cil qui ont péchié par heine 
Ont conpaignie de couleuvres,' 
Et cil qui ont faites les euvres 
D'envie, je vous en convent, 
v Le dragon iez runge souvent 
Les cuers et toutes lez entrailles; 
Le crapout leur pènt aus oreilles. 
Ou quart il ont trop grand lueur : 
Il n'y ont clarté ne lueur, ' 



I7 2 LA PASSION 



Et chascun malgré soy l'endure : 

C'est pour le pecbié de luxure. 

Ou quint mil dyables lez bâtent 

Et entre leurs piez lez ahatent; 

Cil ont passé obédiance. 

Là seu firent moult grant pénitence. 

Ou sixte n'a point de seurté ; 

Il sont tous jours en obscurté. 

Cil qui le bien pour le mal laissent 

En celle obscurté luit abaissent. 

Ou .vu 6 , tourment il lisent : 

Lez péchiez l'un l'autre devisent ; 

II s'entre dient plusieurs ledengez. 

Sachiez ce n'est vie d'engez : 

C'est pource qu'il ne confessèrent 

Leurs péchiez et que Diçu n'aimèrent, 

Ne oncques en Dieu il ne crurent 

Parfaitement sy comme il durent. 

En le .vm\ voient lez diables 

Et les dragons espoventables, 

Et sachiez nul ne s'y envoyse 

Mèz il demainent trop grand noyse. 

Ne vont pas au moustier orer 

Ainçois ne cessent de pi orer. 

Je le >dy à vous qui cy estez, 

Le .ix e . n'est mie honestez. 

En vérité je le tesiuojgne, 

Car tourmenté sont de la poigne 

De tous lez maulz qu'en enfer sont 

Où touz jours en malvçtiz hair sont. 



DE NOTBB SBIGftEUR. Ij3 



Encore aoftt-tl plus tourmenté 

Et de dyables sont sy tempté. 

Je le tesmoing, car bien m'en membre, 

Qu'il n'y a celui qui ait membre 

Ne soit lié de feu ardant. 

Leur péchié ne Ta point tardant : 

Le dyable sanz demourance 

Leur fait faire trop laide dan ce. 

Lez piez leur tient en contre mont, 

De dur aguilloq les semont ; 

Souvente foys il fait le prestre, 

En lieu de pain feu leur fait pestre. 

Icy sont pri» à mal amors, 

Quanqu'il meinnent c'est la mors» 

Chascun est de feu tout léchiez 

Pour ce qu'il ont tous lez péchiez. 

Encore y a une autre estage , 

Qui est dessus celui ombrage; 

Là est le feu du purgatoire. 

Ceulz qui attendent la Dieu gloire 

Font en ce lieu leur pénitaoce 

Dez péchiez qu'ont fait dès l'enfance 

Dont confession ont eu. 

Pour ce ne sont, il pas chéu 

En la fosse d'enfer parfonde; 

Mèz seront tosfc de pechié monde. 

En l'autre estage on ne voit goûte : 

Je y fu, pour ce le dy sanz doubte, 

Et n'y a celui qui n'atendç 

Cely qui paiera l'amende 



174 LA passion 



Pour le péchié du premier homme, 
Qu'il fist par le mors de la pomme. 
Ou quart ly enfant mort ne sont : 
En tel point ycy posé sont 
Nul bien ne nul mal ne sentent, 
Mez entre eulz de dueil se démentent 
De ce que pardu ont la grâce 
De véoir Dieu en sa doulce face. 
D'enfer vous ay te voir conpté : 
Je pry Dieu par sa grant bonté 
De tel lieu nous veille garder. 

DIEU. 

My disciple sanz plus tarder 

Levez vous de cy ; sy venez 

Seoir de ça et retenez 

Lez commandemens que je conpta 

Du retenir n'aiez pas honte, 

Car qui loyalement lez tenra 

A bonne fin s'àme venra. 

Voz piez maintenant laveray 

Et puis sy lez essuiray 

De ce ne me devez desdire. 

Malquin! 

MÀLQUW. 

Que vous plaist, beau sire? 
A vous du tout je m'abandonne. 

dieu. 
De l'yaue et un bacin me donne 
Et .1. linseul, fait ce pour moy j 
Car je vueil sceindre entour moy; 



DE NOTRE SEIGNEUR. ^5 

Fay maintenant, point n'y a r reste. 

malquin. 
Sire, la chose est toute preste. 
Vecy Tacin et Piaue clère : 
Foi que je doy l'âme mon père, 
Là où vous voudrez la mettray. 

DIEU. 

Met le cy, Judas; ça te tray. 
Laver te vueil lez piez sanz faille. 

judas. 
Or faites donc, vaille que vaille, 
Vostre bonne volonté, sire ; 
Oncquez de vous mal ne vous dire 
Non feray-je dorénavant. 

dieu. ■ 
Jehan, tray ça tez piez avant; 
Laver lez vueill et essuier. 

s. JEHAN. 

Ce ne me doit pas ennuier, 
Mais je le vous deusse faire. 

DIEU. 

Jasque près de moy te faûlt traire, 
Car je te vueil laver lez piez. 

s. JASQUE. 

Jà ne me laverez lez piez : 
Cil vous plaist, lavez moy la teste. 
Encore n'est-ce pas chose honneste 
Qui à vous à faire aparteigne. 

dieu. 
Jasque, de ce bien te souveigne, 



f]6 LA, PASSIOK 



Je le vueil et il fait sera. 

s. JASQUB. 

Certes moult m'en en nuira. 
Or faites, maiz ce poise moy. 

DIEU. 

Pierre, tray te ça près de moy ; 
Il me plaist tez piez nectoiesse. 

s. PÈRE. 

Beau doulz père plain de haultesse, 
Vous dictes mez piez laverez : 
Se Dieu me doint joye non ferez. 
Jà ne me sera reprouchié 
Que vous aiez mez piez toucbié 
Souffrez vous en pour Dieu, beau sire. 

DIEU. 

Pierre, Pierre, ne me desdire. 
Tu ne sces pour quoy faiz cecy ; 
Mez ains que me parte de cy 
Et tu tez piez lavez auras, 
Je te proumet tu le sauras 
Le lavement point ne me griève. 
Et se je tez piez ne te lave 
Jà part n'auras aveoquez moy. 

S. PBftE. 

Puist que ainssy est dont, lavez-moy 
Non pas lez piez tant seullement, 
Mez mains et chief entièrement : 
Je le vous pry en guerredon. • 

DIEU* 

Pierre Symon, enten moy don ; 



DE NOTRE SEIGNEUR. 1 77 



Et vous trestoust, se vous m'amez, 
Se vostre maistre me clamez, 
Vostre maistre suis voi rement, 
Sy vous dy tout communément 
De rien desciple ne doit estre 
Souverain pardessus son maistre. 
Je vueil que pais soit entre vous, 
Car tantost partiray de vous ; 
L'eure aproche bien, se me samble : 
Pour ce vous amonneste ensamble 
Que mez euvres vous essaussez 
Et ma créance partout haussez. 
A tous vous ay voz piez lavez ; 
Pourquoy Pay fait vous ne savez : 
C'est .î. example que vous donne. 
Vivez ensamble sanz ramponne ; 
Ly .1. à l'autre ainssy le face 
Se vous voulez avoir ma grâce ; 
Car vous estes de péché monde 
Puisque vous ay lavé de l'onde. 
Judas, non pas je vous convent 
Tous ceulz qui sont en ce couvent : 
Ce que je vous dy n'est pas feble. 
Or retournons touz à la table : 
Mez disciples, je suis hais , 
De l'un de vous seray trahis ; 
Par ly mon corps «Jstrja vendu, 
Par ly seray en crois pendu. 
Bon ly fust qu'encore fust à nestre \ ~ 
Sy ne peust trahir son maistre. 
11. 12 



I 7 8 LA PASSION 



Je vous dy pure vérité. 

S. JEHAN. ' 

Je vous pry par humilité * 
S'il vous plaist que vous mfe dictes 
Qui pourroit estre le trahistes 
Qui vers vous penseroit tel chose. 

dieu . 
Jehan, bel amy, bien dire t'ose 
Le trahistes n'est pas cachiez 
Par qui mon corps est dommachiez 
Il est cy en ma conpaignie. 

JUDAS.' 

Sui-je ce ? ne me celez mie ; 
Maistre, le dictes vous pour nqioy ? 

,. ... DIEU. 

Tu le dis certes ; eotour moy 
Boit et meugle et repaire . 
Qui a pourpencé ceat affaire. 
Judas, mongue cette soupe ,> ' 
Et boy du vinxîu ces te coupe : 
Establir vous vutsil tay nouvelle, 
Qui sera avenant -et. belle, <>,- r. - .. t 
Que ceulzqui bien la garderont) ; . 
En mon règne avec raoy jseiîqfct.; 
Et sy vous vjrôHitou* ordsner, 
A Prestres et vous vneil donner 
Le saint Sacrement de l'autel, . 
Et chascun face à Dieu au{el, . 
Comme vous voierrez !que feray. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 179 

S. JEHAN. 

Du fère tost apris seray, 

Mez que vous le nous enseignez. 

DIEU. 

Gardez que bien le reteignez, 
Lors de tous maulz serez gardez. 
Benoist soit ce pain de par Dé, . 
Mon doulz Père qui est en gloire ! 
Mengez-en en bonne mémoire j 
C'est ma char qui est en fort justice. 
Sera par tamps pour, vous tous mise. 
De Dieu soit benoist ce vin cy ; 
Ppur autre chose ne vins cy 
Que pour vous donner tel viande 
Qui contre péchié vous deffende* 
Venez tous que Diex vous ament ; 
Ce est du nouvel testament 
Mon sanc qui pour vous tous sera 
Espandu, et qui m'aimera 
Sy l'enpeigne seurement : 
C'est tout pour, vostre sauveraient. 
Ce vueil-je que sachiez de voir: . 
Pour chascun vuetl mort recevok? ; 
Maiz une chose pour vous vueil dire : 
Vous aurez ennuit honte et ire, 
Car ly juifs ont grant çnviq <■ 
De ce que mon corps est «n vie ; 
Rien plus de moy ne puent hair. 
Quant cil venra qui doit trahir .. . . ' 
Mon corps, beau semblant me fera ; 

12. 



l8o LA PASSION 



Par trahison me baisera 

En la bouche, lors me penront. 

Li faulz juif et m'en menront. 

Souffrir me feront grand douleur, 

J'en perdre toute ma couleur ; 

L'eure approche que je vous conpte. 

Tous en aurez paour et honte, 

Vous sy' espoventez serez, 

Que tous ennuit me lesserez, 

Quant vous voerrez lez faulz trahi&tez. 

S • PËRE ■ 

Beau sire, tel chose ne dictes, 
Car de ceci point ne m'esmaie 
Que jà paour ne honte aie 
De rien qui ne puisse avenir. 

dieu. 
Pierre, quand tu verras venir 
Lez mauvaiz qui m'en marneront . 
Paour et honte te feront, 
Et en auras au cuer tristesse ; • 
Et ainçois que li coq chantesse 
.11. foys en tel point tu seras < •• 

Que . in . foys me renieras : 
C'eat vérité • que. j 'ay compté . 

s. PÈRE. 

Beau doulz père, plaîn de bonté, 
De ce sanz raison me blasmez ; 
Car de moy estez moût amez. 
Ce li aultre s'en voulloient fuire 
Sy vucil- je partout conduire. 



DE NOTRE SEIGNEUR. l8l 

Pour rien tel tour ne vous feroye, 
Pour vous mourir miex ameroie ;, 
Je vous suivray partout sanz faille, 

DIEU. 

Pierre, Simon, comment qu'il aille * 
Contre raoy ne te doy deffendr e : 
Levez sus grâces nous fault ïçqcfFe., 
Beau doulz père toy gracions f , 

Pour tez biens fais et te prions 
Qu'en telles euvres nous maintiegpe^ 
Que nos âmes à la fin preignez 
Lassus en ta gloire celestre. 

Touz les apostres dieut ; . : . 

Amen. 

• * * 

DIEU. 

Ainssy puisse-t-il éstrc! 
Séez-voùs cy, je vaiz l'aourer. 
Pierre, vien t'en sanz démorer; 
Jasque, Jehan, sus vous levez : 
My cousin estez, moy debvez 
Suivre et garder ; m'àme est triste 
Jusques à mort et par mort quitte 
Trestuit celles et cil seront 
Qui mez commandemens feront. * 
Plus avant de cy ne venez. 
Tuit .m. ycy vous soutenez 
Et gardez que ne sommeilliez, 
Mez ourez de cuer et veilliez, 
Aiez en Dieu dévocion > 

Que n^en triez en tcmptacion. 



IÔ2 LA PASSION 



Cy prie Dieu premier à genous. 

Doulz père, à toy, roy célestre, 
Pour ce c'est chose qui puist estre 
Que je n'aie pas ceste mort, 
Qui jà ducques au ciier me mort, 
Que toute (ait ma char douloir ; 
Et non porquant le mien Vouloir, 
Ne facez mie, mez le tien, 
Qu'à ton plaisir du tout me tien. 
Tout prest est le mien espris 
De mort souffrir pour l'esperis, 
Mais ma char sy ce deult forment, ' 
Car elle acteïit cruel tourment. 

Cy retourne aux apostres et die à saint Père : 

Pierre, tien toy de sommeillier. 
Ne puez-tu une heure veillier ? 
Avecques moy veilliez proier 
Qu'en temptacion ne soiez ; 
L'eure de mon tourment aproche. 

s. PÈRE. 

Grant doulour prè§ du cuer vous touche ; 
Je le voy moult, trè^ bien a ce 
Que tout conlreval vostre face 
Le cler sanc de sueur dégoûte. 
Tainte en est vostre face toute ; t 
Aval chéent lez goûtes cléres. 

dieu, àgewus. 
Encor te prie, beaulz doulz pères, 
Se le tourment que sy m'esmaie 



DE NOTRE SEIGNEUR. l83 



Ne puis eschapper que ne l'aie 
Que tu faces ta vôlehté. 

Cy retourne auz apostres et die • 

De dormir moult en ta lente 
Estez quant veillier déussiez. 
Se vous en sacion eussiez 
Nulle foys ne vous truys levez. 

* • 

S. JASQUE. 

Nous avons tous lez yeulz grevez 
De trop veillier ; s'avon mesaise 

Se nous dormons ne vous déplaise : 

• • • 
Car moult grant pièce avons veillié. 

. dieu. 

Vous n'estez pas trop travaillié. 

Veilliez et de Dieu vous souvegne, 

Que mauvaise erreur ne vous pregne : 

Trop estez endormi forment. 

dieu, arrière à genous, die : 

Beau père, de ce grief tourment 

Moult volen tiers eschapperoie, 

Se ta volen té s'y octroie, 

Car la mort forment m'espoente ; 

Et s'ainssy est qui t'a taie nte 

Que muire, je le doie vouloir ; 

Conbien que m'en dole doloir, 

Le fez de la mort vueil porter. 

Un ange chante sus : Eterne. 

Filz de Dieu, je te vién conforter : 
Ton père dit que par ta mort 



l84 LA PASSION 



Seront racheté de la mort 
D'enfer tuit cil qui bien feront. 
Pour toy faire mourir seront 
Par tant juif en paine grant. 
Rien doubte ne petit ne grant, 
Va à la mort ton corps souffrir. 

dieu. 
Beau père, je vueil bien souffrir 
Puisqu'il vous plaist ce grief martire. 

JUDAS. 

Pinceguerre, je vous vien dire 
A Ion, car il en est point. 

PINCEGUEftRE. 

Or voy-je bien que il n'a point 

Sy voir disant en ceste terre 

i 

Comme est Judas. 

BAUDIS. 

Nous vient- il querre ? » 
Il nous a bien convent tenu. 

MOSSÉ. 

* 

Un prophète mal avenu 
Sera se le poons tenir. 
Malquin, Haquin, tantost venir 
Avec nous vous enconvient 

MALQUIN. 

Alons donc, mais bien me souvient 
Noz lanternes en porteron. 

HAQUIN. 

Maintenant lez alumeron, 
Je vueil aler pour vous aidier. 



DE NOTRE SEIGNEUR. l85 



JUDAS. 

Seigneur, laissiez vostre plaidier. 
Tantost avecquez moy venez, 
Et gardez qu'autre ne prenez . 
Que celui que je baiseray. 
Jà moult beau semblant li feray : 
De ce sui-je bien enformez. 

DIEU. 

Reposez vous et vous dormez : 

De mon tourment approche Teure 

Que ly pécheurs me courront seure. 

L'amour que j'ay vers mez amis * 

En ceste détresse m!a mis. 

En crois me fera estachez 

Et ou visage decrachez ; 

La mort que fouffrir me faurra 

A mez adversaires vaura 

Se il se vuellent repentir. 

s. JEHAN. 

Beau père, sanz la mort sentir, 
Ceci bien amender sariez . . ; " 
Que nulle paine n'en ariez, 
Ce devons nous croire et savoir. 

DIEU. 

Jehan, bien vueil la mort avoir : 

Levez sus que dormi assez 

Avez ; velà ceuie amassez 

Qui me quièrent, je lès vous montre/ 

Ne fuion pas mais à l'encontre 

Leur*alon ; veci qui m'aproche, 



l86 LÀ PASSION 



Qui me baisera en la bouche 
Pour me trahir ; lors me penront. 
Cil homme armé et m'enmarrofct 
Que quérez vous que ne oelez ? 

PINCEGUERRE, 

. i . Homme qui est appelez . 
Jhesu de Nazareth. . . 

DIEU. 

Ce sui-je. 

BAUDtn. 

Enchanté ay esté ; t» puisse 
Bien dire, plu ne fil oncques. 

MOSSÉ. 

Par ma loy tout ainssy doncques 
Ay-je esté et pis encore. 

dieu. 
Biau seigneurs, que quérez Vous ore 
Qu'à ceste heure estez ensambié ? 

PINCEGUERRE. 

De paour ma la char tramblé 
Dont j'ay forment le cuer iré. 
Ce que noua quérons te dire : 
Jhésu de Nazareth quérons. 

DIEU. 

Véezmexy. • 

BAUDtN. 

Judas, que ferons ? 
As tu rien oy qui. te plaise. 

JUDAS. 

Pieu te gàrt, maistre, car me baise 



DE NOTRE SEIGNEUR. 1 87 



Et je toy en foy en la bouche. 

DIEU. 

Ce baisier près du cuer me touche , 
Amis, en baisant m'as tràhy. 

malquin. 
Jhésu, moult te voyesbahy : 
Pris es, te veulz tu pas deffendre ? 

MOUSSÉ. 

Meillieur gage que la foy rendre 
Lui fault sy veuf t se délivrer. 

haquin. 
Je croy qu'i se vient; d'cny vrer 
Hui toute jour de la taverne, 

MÀLQUIN. 

Haquip , lieve hault ta lanterne 
Si le verron tuit ou visage. 

haquin. 
Foy que je doy tout mon lignage 
Je sui tout lié de cette proie. 
Makjuûi, beau-frère, je te proie 
Que maintenant soit menez. 

diexj. î< 
Beauls seigneurs, pour quçy me tenez 
Sy honteusement Sa&z raison ? ** 
Sy ne sui-je pas m&tfvais hom 
Ne dez gehs en bois efesautières, 
Et sy ne sui mûrdrier ne lérres. ■ 
Oncques'jè rie fiz jriauvestié , • • * 
Et vous m'avez «i agaistie 
Par nuit obscure pris m'avez, 



l88 LA PASSION 



Maintez fois de jour bien savez 

Vous m'avez oy sermonner 

Et de bons exemples donner 

Au temple Psalmon monté 

A vous mains bons sermons conpté ; 

Mez vecy sens de moy tenir 

M'avez veù aler et venir 

Et de nuit m'avez détenu. 

MALQUIN. 

Encore tout à tamps venu 
Somes à ta malle meschance. 
Pren, Jhésu; c'est tien a la chance 
Assez de ceulz en soustenras. 

Lesse-le, point ne l'en m en ras; 
Garde toy d'tii niaiz a toucher ; 
Ne te doiz de lui approcher. 
De toucher à luin'ez pa? digne 
Qui est fils Dieu sur tous le guine. 
Tu l'as fer u par tonoultragc, 
Tien ce cop pour ton vasselage. . 
Il te vaulsist miex aillieurs estre 
Que tu n'a pas t'oreille destre : . 
Or te taste c'elle te saine. 

i>ieu« 
Pierre, «'oreille n'est pgs saine* : . 

Mais tu U as raison faite 

Quant sus liïy as l'espée traitp*. , 

Remet la tost en sa gaine. 

Car tout pour voir je te doctrine 



DE NOTRE SEIGNEUR. i$g 



Qui de glaive nully ferra 

Par glaive defenir verra 

Sa vie, c'est bien chose voire. 

Pierre, de ce me dois tu croirre» 

Se je vouloie a ceulz nuire 

Qui ont grant fatn de moy destruire 

Et d'eulz vouloir faire omicide, 

.xii. légions en aide 

D'anges, d'arcanges sanz cesser 

Àuroie tout pour eulx prisser. 

L'oreille que tu ly as roupte 

Saine ly refferay sanz doubte. 

Vallet, monstre ta blesseure. 

MALQUIN. 

Se Diex me doint bonne aventure, 
Se tu me donnes garison, 
Jamais jour nulle mesprison 
Ne pourchaceray contre toy. 

DIEU. 

Je la te rendray sueffre toy 
Telle corne elle estoit devant. 

MALQUIN. j 

Jamais jour ne t'iray grevant 
Se tu la me puez rendre entière. 

dieu. 
Or tray sa près de moy ta chère. 
Oreilles, je vueil que tu soies 
Ainsi saine comme tu estoies 
Devant ce que tu fusses ronpue. 
Or taste se je t'ay rendue 



J$0 LA. PASSION 



Toute saine ta destre oreille. 

MALQUIN. 

Regardez tuit com grant merveille 
Par amour conpains or escoute. 
Cil glout m'avoit l'oreille roupte 
Par pou la joé ne m'en temma . 
Jhesu bien garie la m'a 
Je croy qu'il ma enchanté. 

HÀQUIN. 

Malquin, se Dieu me doint sancté 
Jhesu te feroit buef ou vugle 
Et sy te feroit bien aveugle 
Devenir par enchanterie. 

PINCEGUBRRE. 

Malquin, tu dis grant diablerie. 
De ce que tu nous as conpté 
C'est .1. glôut sanz nulle bonté. 
Oncques ne pensa bien à faire : 
Nostre gent vouloit à luy traire 
Et nous cuidoit tous enchanter ; 
Mais déz or se puet bien vanter 
Quant nostre evesque le tenra 
Bien enchanter le convenrra 
Sy se veult départir de luy. 

BAUJMJf. 

Je croy qu'il n'y aura celuy 
Qui de luy point grever se/ soigne 
Pour pis ameûder sa besoigne 
Se Diex me garde de périr 
Je voulroie de grans cops férir 



DE NOTRE SEIGNEUR. ig 



Sus s'échine qui est si gourde. l 
Pour ly vauroit ycy sa bourde 
S'on le me lessoil justicier. 

MOSSÉ. 

Jhésu, moult pou te doiz prisier. 
Nous aprochon de la maison 
A Anne ; ycy la raison 
De toy juger pourras oïr 
Tout autrement que ne vourras. 
C'est céans où nous te menon. 

MALQUIN. 

Jhésu, puis qu'icy te tenon 
Nous te feron assez meschance. 

LA BÉASSE. 4 

Haquin, se Diex me doint chevantc 
Près de cy voy .1. garnement 
Que je m'escroy trop mallement. 
Dez disciples Jhésu ne soit : 
S'il en est trop fort nous desçoit 
Se la mort ne me puisse estendre 
Qu'anquez dictes puet bien entendre ; 
Après vous est tous jours venuz. 

haquin. . 
Lequel est-ce? 

hk béasse. 
• • . * • • • » •• 
A celle barbe blancbinace. 
Musars, que quiers en ceste place ? 
N'ez tu des disciples ce maistre? . 



IÇ2 LA PASSION 



S PÈRE. 

Par cellui Dieu qui me fist nestre, 
Ne cognoiz celuy que me dictes. 

judas. 
Sire Armez, je ne viens pas tristez, 
Car j'ay bien faite la besongne. 
Véez vous cy Jhésu que j'amaine : 
Le corps de luy vous ay vendu, 
Vivant m'en a l'argent rendu. 
Je le vous baille ce le prenez. 
A vostre plaisir l'ammenez : 
Ce c'est bien fait, dictes le moy. 

ANNE. 

Foy que je doy l'âme de moy 
Ton argent as bien deservy. 
Judas, tu m'as à gré servy. 
Va-t-en, moult bien m'en cheviray. 

judas. 
Et de vous me départiray. 
A Dieu qui vous est en sa garde. 

ANNE. 

Jhesu, vifcn sa que trop me tarde 
Que tu me dies ton affaire. 
Veulz aler contre Césaire : 
Dy-le moy puisque tu es pris. 
Tu seras se tu as mespris 
De nostre loy apetisez. 

DIEU. 

Ains que me faces jiistiser 
Je te diray que tu feras : 



DE NOTRE SEIGNEUR. ig3 



Ceulz qui m'ont oy manderas. 
Quant venuz seront n'atendez, 
Mais aprement le demandez, 
S'il sevent que je aie conpté 
Autre chose fors que bonté : 
Lors par conseil en ouvreras. 

MALQUIN. 

Demain en tel jour enterras. 
Garde à qui tu diz ces paroles 
Qui sont assez nissez et foies. 
Par fierté vas respondre trufes :. 
Gy me garderas ces au bufes 
Que t'ay trouvé tant te quéru. 

dieu. 
Tu m'as sanz déserte féru 
. Vilainement en mon visage. 
S'il te samble que die oultrage 
Hardiement sy le tesoiQÎgne. 

haquin. 
Vassaux, se Diex santé te doigne 
Sers tu pas Jhesu le glouton ? 

s. PÈRE. 

Pour lui ne feroie ,i. bouton : 
Je ne sçay que tu me demandes. 
Se tu aus fourches ne me pendes 
One ne le servy en mon aage, 

ANNKS. 

Jhesu tu paieras ton paiage, 
Mèz se cera moult chèrement. 
Liez ly bien estroitement 
u. 



i3 



ig4 LA passion 



Lez mains et puis bien le tenez 
Et chiez Caïphes le menez. 
Quant Caïphes Jhesu verra 
De ses euvres ly enquerra : 
Or le menez sanz plus cy estre. 

malquin. 
Ta main senestre sanz la destre. 
Je vueil lier maintenant : 
Plus soef t'en yrons menant, 
Je te promet ; vecy la corde. 
Haquin, garde qu'il ne me morde ; 
Tu me verras jà bien estraindre, 
Et sy ne s'en osera plaindre. 
Haquin, compains, or me devise 
S'il est lié de bonne guise. 
Que te sanble? Est-il assez? 

HAQUIN» 

Son cuer est jà trestout quasseft, 
Sy cstroitement l ? as lié. 
Jhesu, Malquin t'a espié, 
Tu es de belles contenances. 
Par ma loy je croy que tu penses 
Comment tu pourras jà respondre : 
Miex te vaulsist avoir fait tondre , 
Ne le dy pas en toy gabant. 
Je croy que veulz faire bobant 
Et mettre coeffe par dessure. 
Conpains, il ne fut ennuit heure 
Que ce pautonnier ne véisse 
Après nous, certes bien voulswse 



DE NOTRE SEIGNEUR. ^5 



G'on sceult s'il cognoist ce maistre. 

MALQUIN. 

Trop miex ly vauroit estre à nestre 
S'il le cognoist que cy venir 
Et sy ne me vueil plus tenir 
Que je ne sache qu'il demande. 
Vassaux, se Diex ton corps dcffende, 
N'ez tu pas et qui revanchas 
Jhésu et m'oreille tranchas? 
Ces- tu bien, le voy à ta face. 

s. PÈRE. 

Non sui , se Dieu me doint sa grâce ; 

De ce vous puis-je bien respondre. 

Se la mort ne me puist confondre 

Oncques ne fu en son service. 

Las ! moy meschant com je peu prise 

Mon bon seigneur et mon bon maistre! 

Je vourroie bien estre à nestre. 

Las ! moy dolant povre de sen 

Moult grant douleur au cuer je sen 

De .m. faussetez que j'ay dictes, 

Dont j'ay esté faùlz et trahistez. 

Or ay-je le cuer desvoié : 

Quant je mon seigneur renvoyé. 

Certes je m'espris durement. 

Sy en requier dévoctement 

De tout mon cuer à Dieu le père 

Qui reçoive ma prière. 

Je m'en repens et me confesse, 

Car douleur au cuer me apresse. 

i3. 



lo6 LA. PASSION 



Père, selon ma repcntance 
Vueillez moy donner pénitance ; 
Que je soie asoubz moult me tarde 
À mon méfiait ne prenez garde, 
Car j'ay dit .m, trop obscurs vices 
Dont j'ay esté et fol et nices. 
Beau sire Diex, plaint d'amistié, 
Vueillez avoir de moy pitié, 
Car je trop durement mèspris. 

ÊINCEGUERfcE. 

Jhesu, bien voy que tu es pris : 
Pour te destruire te prenons 
Et à Caïphes te menons. 
Caïphes, vez ci le traite 
Qui toute nostre loy despite, 
Et dit qu'elle est fausse et malvaise. 
Vous en devez estre plus aise 
Quand Jhesu qui riens ne prisoit 
Nostre loy mais la despîtoit, 
Nous Pavons pris et amené. 

BAUD1N. 

Pour vous nous somes bien pené, 
Et Judas a fait ceste office. 
Véez vous cy Jhesu plain de vice ; 
Or en poon faire justice. 
Nostre loy ne vous riens ne prise, 
A sa loy nous vouloit tous traire 
Et sachez que de nous mal faire 
A estez tous jours esveilliez. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 197 



MOSSÉ. 

Caïphes, tost vous conseilliez 

De Jhcsu ce fault glout destruire. 

Oncques ne vous fîna de nuire ; 

Nouvelle loy a commandé 

Et sy Ta jà moult avencié 

Pour enchanter lez gens enconbre. 

Tant le croient que c'est sans nombre 

Et vous vont trestuit délaissant. 

Nostre loy va trop abaissant, 

Contre nous forment se tra veille , 

Or escoutez trestuit grant merveille : 

S'il va bien nos gcn& enchantant 

Le mauvais glous se va vantant 

Le temple Dieu despesera 

Et puis après le refera 

Dedans .111. jours comme devant. 

Va-il bien la gent décevant : 

Dieu tout en vis pourrait ce faire. 

Nous veult-il seurmonter Gésaîre ? 

Il est de folie esméus, • 

De rien ne doit estre créuz 

Il ne scet fors que mal et honte. 

Encore fait pis que je ne conpte, 

Se c'est voir de ly le sachiez. 

càïphàs . 
.Ihesu , dy es-tu entachiez 
De ce que os icy conpter 
Que nostre loy veulz seurmonter? 
Respon, il fault que je le sache. 



I98 LA PASSION 



Seigneurs , Jhesu a pute tache ; 
De respondre ad ce n'a cure. 
Pourras-tu prouver celle injure 
De quoy tu dis qu'il est coulpablez ? 

mossé . 
Oil , sire , par gens estables , 
Par Malquin et Haquin ensanble. 
Bien le sceveiit, sy cpm moy sanble j 
Demandez en leur tesinoignage. 

caîphas 
Malquin , Haquin , trop estes sage : 
De ce me dictes la vérité. 

malquin. 
Le Dieu me doint grant dignité, 
C'est ce que cil vous a conpté. 

HAQUIN. 

Par te grant Dieu plain de bonté , 
Mossé vous a la vérité dicte. 
De Jhesu le glouton traite 
Oncques il n'ot de nul bien cure. 

caîphas. 
De par Dieu le grant, te conjure 
Que tu me dies se tu ères 
Jhesucrist filz de Dieu vif père. 
Se tu Tes , dy le moy beau frère , 
Tout clérement que je t'en proye. 

DIEU. 

Tu l'as dit , mais se je disoye 
Que filz Dieu le puissant je fusse 
Et que sa très grant force eusse , 



DE NOTRE SEIGNEUR. IQÇ) 



On diroit que diroie folie. 
Toute voie n'en doublez mie , 
Vous me verrez en jugement 
A la destre Dieu qui ne ment : 
Là paiera chascun sez débitez. 

CAIPHAS. 

Tu es donc filz de Dieu ? 

dieu. 

Vous le dictez 
Et avez dit que je le suy. 

CAIPHAS. 

Dèz que cognoissance reçui 
Et de viel , de petit , de grant , 
N'oy despiter Dieu le grant 
Sy com se musart le despite. 

ANNES. 

N'a-il pas grant obscurté dictes , 
Le glout eu cuer très deputaire , 
Quant pareil à Dieu se veult faire ? 
Sy ne fault point de tesmoignage : 
Il est jugé par son oultrage 
Quant il se fait à Dieu sanblable. 

PINCEGUERRE. 

Seigneurs, ne tenez pas à fable , 
Mais moult très bien vous avisez 
Comment ce glout soit justisez. 
Dèz or mais nous départirons > 
En nos hostelz nous en yrons ; 
Cy taire venir nous pourrez 
Toutes heures que vous vourrez : 



200 LA PASSION 



Du yostre rien ne demandons, 

Au grant Dieu nous vous commandons, 

Tuit en vostre voulenté sommes. 

ANNES. 

Seigneurs, vous me sanblez preudommes y 
Vous m'avez bien en gré servi ; 
Bon loier avez deservi 
Et bon loier çhascun aura 
Sy que tous jours gré me saura. 
♦ Alez , au grant Dieu vous commant. 

malquin. 
Jhesu enten-tu bien romans ? " 
Je te vueil cracher en la face. 

C AÏPRAS • 

Haquin , se tu m'aimes pourchaces 
Pçur sez yeulz bander une bande. 

HAQUIN. 

lia maie poission l'estande , 
Vez cy la bande toute preste. 

GAÏPHAS. 

Bandez-ly lez yeulz de la teste 
Et pour le loier de ses truffes 
Ly portez de grosses buffes 
Et sy en jouez à la chipe. 

MALQUIN. 

Bien saura chiper sy me chipe. 
Je le tenteray sy par la chape 
Que je le rendray s'il meschape. 
Haquin , n'est-il pas bien bouchez ? 



DE NOTRE SEIGNEUR. 20 1 



HAQG1N. 

Oïl , que fust-il or ouchiez. 
Jhesu qu'es-tu cy venu querre ? 
De par le diable sié-te à terre ; 
De par moy auras ce présant. 
Dy moy, ay*-je le poing pesant? 
Or ne t'ay-je pas faulx noie ? * 

malquin. 
Haquin, tu ne m'as pas proie 
^ue de mez yeulz ne ly apreigne. 
Roy, maie passion te teigne ! 
Qui t'a féru, car le me devine? 
Esgar com il besse l'eschine, 
Le jeu je croy ly abelit. 

HAQUIN. 

Oncques mais n'ot tant de délit, 
Roys qui fust de sy grant poissance. 
Jhesu, tien ce cop a la chance ; 
Qui t'a féru, car le me compte? 

MALQUIN. 

Ha ! tauix roy 'que tu sces de honte ! 
Nous te voulons endoctriner, 
Mais il te convient deviner 
Qui t'a donné sy gros chopin. 

haquin. 

Encor ara-il ce lopin ! 
Bien ly plaist ce jeu à aprendre. 
Fier fort, il a la char trop tendre. 
Qui t'a féru, roy, car, parole? 



202 LA PASSION 



MALQUIN. 

11 a esté à bonne escole : 

Trop grant plaist ne va pas menant ; 

Mais sy ne parle maintenant 

Je H donrray tel oreillon 

Qu'il y aura du vermeillon. 

Tien ce cop ; sui-je mensongiers ? 

HAQUIN. 

Il n'est pas hors de nos dengiers , 
En nostre jeu moult se délite : 
Sy a-il chère de trahite. 
Roy, ce cop tu me garderas 
Et puis après devineras 
Se ce sont collées de nopces. 

MALQUIN. 

Haquin, je voy de grosses bosses 
Sus son dos que faites luy as. 

haquin. 
Non ay, voir. 

MALQUIN. 

Par ma foy, sy as. 
Je vueil que de moy ly souveigne : 
Ce cop est tien ; par pute estraine 
Je ne vueil pas que tu m'eschapes. 

HAQUIN. 

Malquin, je te pry que tu frapez 
Bien fort de çà et moy de là. 
Roy, te remues ; qu'est-ce le ? 
Garde bien de toy remuer : 
Nous te ferons sy fort suer 



DE NOTRE SEIGNEUR. 2<>3 

Que ton mal te terminera. 

MALQUIN. 

Benoist soit qui fort frapèra 
Tel cop que je l'oie sonner. 

HAQUIN. 

Or, le me regardes donner 
.1. beau cop du poing sanz faintise. 
Roy, qui te fiert, car le devise ? 
Tu es je croy en lestardie 
Ou ta char est acouardie, 
Ou tu n'es pas batu assez. 
Malquin , je croy que tu es lassez : 
Fier de grans cops sus la serveile. 

MALQUIN. 

Je ne me pris une cenelle 
Se par moy n'a Teschine plate. 

HAQUIN. 

Par la foy que tu doys Pilate, 
Or léesse voir que tu feras. 

MALQUIN. 

Par Dieu, Haquin, tu m'aideras. 
Ferons tous .11. sur son madré. 

haquin. 
Tu as resuscité le ladre 
Par ton malvais enchantement ; 
Mais se li évesques ne ment 
Encor le conparras tu chier. 
Mal osas le ladre huchier 
Et à nos gens dire telz fauves. 
Roy, meschant roy, que ne te sauves 



3<>4 



LA PASSION 



Ou destruiz seras sanz rançon . 

GAYPHAS. 

Seigneurs, laissiez vostre tançon , 
Ne bâtez plus se députa ire : 
Autre chose nous convient traire. 
Sir Annes, car nous conseilliez, 
Vous en devez estre esvei liiez, 
Comment Jfaesù pourrons destnjire ? 

ANNES. 

Appareillié sui de lui nuiçe ; 
S'il vous plaist mener le ferons • 
A Pilate et H conterons 
hà grant mauvestié du trahite. 

cayphas. 
Moult bonne parole avez dicte : 
le vueil bien que il soit menez. 
Or tost, my sergens, ça venez 
Menez en Jhesu sus Pilatct 

MALQUIN. 

Ha ha ! com il a la char mate 
Ce roy et com il est devex. 

HAQUIN. 

Haa ! qu'il a dessous sez chevex 
De mal se je l'osasse dire. 
Liève sus, vien à ton martire : 
Malquin, aide-moy à le tenir. 

judas. 
Ha mort, car me fay détenir : 
Je sui meschant maleurez 
Et trahisie faulx parjurez; 



DE NOTRE SEIGNEUR. 3o5 



Bien m'ont lez diables enbahy : 
J'ay le sanc du juste trahy, 
Cil Dieu qui a toute puissance. 
Je mourré par désespérance : 
Des or m'estuet desconforter. 
4 Vivant, je vien raporter 
L'argent f point n'en ay despendu, 
De quoy j'ay mon seigneur vendu. 
J'ay péchié trop fort mallement : 
Vecy vostre argent; je dément 
À vous que me laissiez mon maistre 
Qui fait tous biens venir et nestre. 
C'est cil de qui tout bien abonde 
Et cil qui puet suz tout le monde. 
Sire, car le me délivrez. . 

vivant. 
Judas, t'es-tu puis enyvrez 
Que ton maistre nous vendis 
Et doulcement la main tendis ? 
De noz deniers receuz trente 
Quant ton maistres gelas en vente. 
De le prendre nous enhortas 
Quant .xxx. deniers 1 enportas. 
L'argent preiz et receuz: 
Se tu te tiens pour déceuz, 
Judas, de ce bien te souveigne : 
Qui ainssy fait, ainssy le preigne. 
En ce point ton maistre mis as, 
De le penre nous avisas : 
Se tu as ta mauvestîé faite 



2o6 LA PASSION 



Une aultre fois miex sy te gai te. 
Se bien as fait tu le sauras : 
Judas de Jhesu point n'auras ; 
Or lesse ester ton sermonner. 

JUDAS. 

Au diable je me vois donner, 
Quant mon màistre ay ainssy grevez. 
Vivant, vostre argent recevez, 
Véez le là, je n'en ay cure. 
Hé mort félonnessc et obscure 
Pren moy, je suis fauiz et trahistes : 
A cent diables je me rens quites. 
Quant j'ay osé mon seigneur vendre 
Sanz remède je me voiz pendre. 
Diables, prenez mon espérit. 

VIVANT. 

Seigneurs, l'argent que Judas quit , 

Qu'il a ycy à terre mis, 

Je ne vueil pas qui soit remis 

Ou temple en la commune bource : 

Pas de bon lieu ne vient-il ; pour ce , 

Le dy-je s'en achèterons 

Ung champ où qu'il souffrir feront 

A Jhesu grant douleur amène. 

MALQUIN. 

Le champ de Mach, de par ma mère, 
Est tout mien ; je le vous vendre. 

vivant. 
Ces .xxx. deniers t'en rendre : 
Voy-les ycy, je te lez baille. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 207 



MALQUIN. 

Et je l'octroy comment qu'il aille. 
Dès-or le champ vous abandonne. 

ANNES. 

Pi la te, vccy la personne 
Qui sy fort nostre loy tourmente. 
Par son sermon nos gens enchante : 
Il est digne de mort avoir. 

PILATE. 

Seigneurs, aultrement vueil savoir 
Pourquoy jugez à mort cest home. 

CAIPHAS. 

Car Jhesucrist et roy se nomme j 
Cuidez c'il ne fust mal faiteurs 
Et sus nostre loy enchanteurs 
Que cy le vous amerrissons 
Ne que à mort le jugessons? 
Je vous (dy) qu'il a deflendu, 
Je l'ay oy et entendu, 
Qu'on ne doint point à Césaire 
Ce qu'on iy doit, et pour ce traire 
Gy va-t-on faire grief tourment. 

PILATE. 

Puisque l'accusez sy forment 
Prenez loy et sy l'cnmenez. 
Selon la loy que vous tenez 
De son corps- faictes jugement. 

CAÏPHAS. 

Je vous respon appertement 
Bien vourions la mort de luy; 



2o8 LA PASSION 



Mais ne poons juger nully 
Puisqu'il n'a la mort deservie» 

PILATE. 

Jhesu, dy-moy toute ta vie : 
Tout maintenant délivre toy. 
Tu es roy des Juifs. 

DIEU. 

De toy 
Seul tu le dis ou tu l'as oy dire ? 

PILATE. 

Pour te faire souffrir martire 
Tous ces Juifz t'ont à moy livré ; 
Il vouroient jà que délivré 
De ton corps trestous les eusse ; 
Mais j'ameroie miex que je fusse 
Bien endormy que je disse 
Faulz jugement ne ne feisse. 
Pour Juifz mie ne me tien : 
Il m'est avis que je te tien. 
Que leur as-tu fait? ce me dy. 

DIEU. 

Prévost Pilate, je te dy, 

Puisque tu veulz que je responde, 

Mon royaulme n'est pas en ce monde. 

Se mon royaulme ou monde fust 

Tel honte faite ne me fust. 

De moult bon cuer me servissent 

Et pour leur roy me tenissent 

De paroles, de fais, de dis. 



DE NOTKE SEIGNEUR. 2O9 



PILA TE» 

Doncques es-tu roy ? 

dieu. 

Ta le dis, 
Que y sui com fu-je nez t 
Combien que soie mal menez. 
Pour ce m'envoia en ce monde 
Mon père en qui tout bien abonde 
Que vérité je tesmoitignasse 
Par tous les lieus là où je allasse, 
Qu'en moy n'a point d'iniquité. 

PI LA TE. 

Dy moy quel chose est vérité ? 
Seigneurs , je veuil que chascun sache 
Que je ne truis en Jhesu tache 
Qui ne soit et bone et honneste. 

AHNES. 

Prévost , par lez yeulz de ma teste 
Il a trop durement méfiait 
Quant toute nostre loy défiait. 
Il scet partout trop bien trischer ; 
Trait a à soy par son preschier 
De Galilée plus de xx. m. 
De nos gens jusques en cette ville : 
Mallement nous a triboulez. 

PILA TE. 

Beaulz Seigneurs, bien voy que voulez 
Cest home cy faire destruire. 
Tantost je le feray conduire, 
(Par ma gent bien sera tenu) 
11. i4 



2IO LA PASSION 

En Galilée dont est venu 
A Hérode tout maintenant. 
Quant Hérode verra venant 
Jhesu devant (Uy , lors sera 
Tout lié , tantost le jugera , 
Car moult ly tarde qui le teigne. 

CAÏPHAS. 

Mandez-ly tel vengence en preighe 
Tost le Face pendre ou tuer. 

PILATE* 

Valiez , allez moy saluer 
Hérode le roy de noblesse, 
Plain de valeur et de proesse. 
Jhesu vous ly présenterez 
De par moy et ly conterez 
Lez beaulx jeuz dont il scet joier. 

HAQU1N. 

Ce ne vous doit pas ennoier , 
Mais vous doit abeliir à faire. 
- Or sa roy au cuer députaire , 
Quant devant Hérode venras 
Moult bien de rire te tenras. 
La pance jà de paour te sue. 

MALQUIN. 

Sire roy , par. nous vous salue 
Pilate qui vous aime monlt 
Plus que prince de tout le monlt 
Et vous prie par amitié 
Que de ce glout n'aiez pitié. 
C'est Jhesu que vous amenons : 



DE NOTRE SEIGNEUR. 211 

Qu'il ne s'enfuie le tenons. 

Pilate vcult que jugement 

Faciez de luy hastivement , 

Car il vit trop , c'est grand péché. 

Ly pueples est par luy triché , 

Car nostre loy leur veuit deffendre. 

En luy lez fait croire et entendre , 

Tout le monde va enchantant 

Et à chascun se va vantant 

Qu'il est filz Dieu le roy de gloire: 

C'est .î. fol qu'on ne doit pas croire. 

De nos gens à son gré desploie ; 

Sa vie au prevost ennoie : 

Il vous fait de son corps présent. 

HÉRODES. 

J'aim mielx ce don que nul présent 
D'or fin qu'on m'éust présenté. 

hàquin. 
Sire , se Diex vous doint sancté , 
Faictes ardoir ou décoler ! 

Ce glout ; trop nous veult défouler 
Que mescréans nous veult tous faire 
Et nous veult tous à sa loy traire. 
Pour Dieu faites le tourmenter : 
Il sut bien lez gens enchanter , , 
II fait les aveugles voians / ~ 
Et sv fait lez sourà èlér.oians , ! ' *- 
Et sy fait lez gens -mors revivre , " .-. 
Lez malades de mort délivre 
Et lez hors dur sen rasonage. 

•4 



212 LA PASSION 

Il garist lez gens dé la rage , 
Il fait le contraiz tout drois eatre , 
Il se fait filz au Roy célestre 
Et ce fors pour nous trahir. 

UÉRODES. 

Jhesu y ne te doiz esbahir ; 
De parler à moy n'aiez honte. 
Vien près de moy et sy me conlc 
De quelz euvres tu veulz jouer 
Et n'aiez paour de m'ennouer: 
Respon-moy ce que tu vourras. 
Malquin , garde se tu pourras 
Faire parler à moy cest home. 

malquin. 

Je ne me pris pas une pome 
Se Jhesus à vous ne parole. 
Glout a pou je ne t'afole 
Que parlez au roi Hé rode. 
De tes bourdes .1. pou le lobe, 
S'en auras plus soef martire. 

HÉRODES. 

Je le feray tenir dessiro 
Se il parler à moy ne deigne. 
Jhesu , avant que pis. te veigne 
De tes offences coopte, moy 
Et sy te tr^y ça,près> de moy. 
Dont te vient or^ceste licence 
Que tu fais novelia créance 
Et veulz la loy de Dieu abatre? 



DE NOTRE SEIGNEUR. ?t3 



Tu as faim de te faire batre 
Se ne respotis appartement ; l 
Dy ce que te demant 
Et je te feray assez grâce. 

haquin. 
Rien ne prise vostre menace : 
Se ne le faites tourmenter 
Il vous pourra bien enchanter. 
Il en soet toute la manière. 

mérodes. 

Jhesu, liève hault celle chère 
Parle à moy, je le te commande 
On m'a mandé que te demande 
Qui tu es ne dont tu es venu. 
Tu veulz bien que soiez tenu, 
Pour le filz Dieu en ceste terre 
De par qui viens-tu cecy querre? 
Le pueple t'en va à l'encontre. 
Se tu es filz Dieu sy me monstre 
Une partie de ton couvine. 

MALQUIN. 

11 est de moult bone doctrine. 
Il ne vous fait mie grant noise. 
Jhesu renvoise toy, renvoise, 
Parle de par lez vifz mauJGôs, 
Se mon toupet fust escbgufez 
La bouche sy fort te bâtisse 
Que parler sy h^ult te feisse 
Qu'il n'est sy sourt qu'il ne t'oist. 



21 4 LA. PASSION 



IIÉRODES. 

S'ilparlast .1. pou m'esjoist 

Et sy en fusse .1. pou plus aise. 

Jhesu je te pry qui te plaise 

Que tu me dies qui tu es. 

Je croy que tu soies rouez, 

Je ne t'oy ennuit mot dire : 

N'aiez paour d'avoir martire* 

Il m'aparlient que bon droit rende : 

Conbien que de juifz entende 

Que tu soies bien mauvais hom, 

Ne te feray-jc que raison. 

Or me dy se ta loy nouvelle x 

Veulz essaucer et faire celle 

Finer qu'on croit communément. 

Or le me dy seurement : 

Tout ce me puez tu bien conter. 

Or me dy veulz tu seurmonter 

Le roy Césaire que tant aiment 

Que leurs gouverneurs le réclaiment? 

Jhesu respon aucune chose. 

Tu as moult fort la bouche close : 

Par foy je croy que n'oiz goutc. 

La teste sy me deult j'à toute 

Tant me suis à toy débatu. 

Respon ou tu seras batu : 

Tu ne m'as povoir d'eschaper. 

Comment te es-tu lessé haper? 

Se tu point de povoir eusses 

Pas lessé prendre ne te fusses : 



DE NOTRE SEIGNEUR. 



2l5 



Tu es fol et meschant et nice. 

HÀQUIN. 

Il est plain d'orgueil et de vice ; 

En sus de vous le bouteray, 

Ou visage li cracheray. 

Parle, meschant, que mal feu t'arde ! 

maxquin. 
Tu as la langue moult couardç; 
Or ne sces-tu mais sermonner 
Ne tes fàulz examples donner. 
Dy moi est tu bien pou prisé? 

HÉRODES. 

Malquin, je me suis avisé 

Ce que je feray de ce glouton. 

De ly nedonrpie .1» bouton : 

Il ne scet riens fors que malice, 

Il a le visage trop nice. 

Arrière tous vous en yrez 

A Pilate et sy ly direz, 

Je le salue sans nulle somme 

Et sy li renvoie cest homme. 

J'ay bien fait ce qu'il m'a mandé, 

De sez faiz li ay demandé: 

Rien n'en oi ne cogné u, 

Ne mot dit, vous l'avez véu. 

Je n'en vuëil pas jugement rendre 

Pour tant qu'il ne se scet detfendre. 

En vostre pais l'enmenez ; 

Que ne s'en fuie le tenez, 

Mais ainçois que partiez de cy 



31 6 LA PASSION 



i ( 



Ceste grant robe blanche cy 
En guise de fol ly vestez 
Et ceste aumuce ly metez : 
Lors sanblera bonne personne. 

MALQDIN. 

Jhesu, roy Hérode te donne 
Pour vestir ceste blanche robe. 
Tu en auras le cuer plus globe, 
Bien te yra se la puez user. 

HÉRODE. 

Menez l'en saftz nul lieu muser 
Et sy dictes à vostre maistre 
Que lez diables le firent nestre 
Et bien le sanble à sa manière. 
Dictes Pilate qu'il enquière 
De sez faiz et sache de voir. 
S'il doit par droit mort recevoir 
Que tout tantost sanz plus atendre 
Au champ le face mener pendre, 
Et mon amy tousjours sera : 

haquin. 

Moult volentiers il le fera 
Tout ainssi corn vous le mandez. 
A Dieu soiez vous commandez, 
Nous en alon, coogté prenon. 
Jhesu, je croy nous te menon 
Là où ton corps bien tourmentez 
Sera ; bien suis eatalentez 
Pe toy grever sanz trouver grâce. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 31 7 



MALQUIN. 

Le grant Dieu qui lez maùlx efface 
Doint à vous, Pilatc, grant joye! 
Le roy Hérodes vous envoie 
Cest home de nulle value 
Et plus de cent fois vous salue 
Et dit qu'en gré servy l'avea. 
A tous jours mais s'amour avez, 
Moult vous aime de cuer et prise. 

pilate. 
Bien veignez tu ; or nie devise 
Pour quoi as Jhesu ramené. 

MALQUIN. 

Hérodes qui a cuer séné 
^Le rov moult bien li demanda 
De sez faiz et ly commanda 
Que ly deist qui il estoit 
Et moult souvent l'amonnestoit 
Que li voulsist dire et conpter 
Pour qaoy il vouloit seurmonter 
Le puepJe par dessus Césaire ; 
Mais le glout au cuer desputaire 
Pour rien que Hérodes li déist 
Ne pour honte qutan li féist 
Ne voult respondre nulle chose. 
Lors dist le roy : « Sire, je n'ose 
De cest home jugement rendre. 
Par qu'il doie mourir ne pendre. » 
Puis après moult le renpona 
Et ceste robe li donna. 






2l8 LA PASSION 



Lors ceste aumuce li méismes 
Et de Hérode nous departismes. 
Arrière l'avons retourné ; 
Le roy l'a moult bien atournc 
De ceste robe blanche là. 

PILATE. 

Or le me menez par de là; 
Faites tost, seigneurs, venez en. 

haquin. 
Tan tost le menrons , alez en 
Devant et nous yrons après. 

pil ate . 
Ce n'est pas trop Iqing que jà près 
De ce lieu où nous alon sommes. 
Dieu gart sez seigneurs, cez preudomes 
Et doint à chasoun grant honneur. 

ANNES. 

i 

Et Diex vous gart de deshonneur. 
Que demandez ne que a tendez 
Que ce glouton vous ne pendez ? 
Trop vit je doubt qu'il ne s'en fuie. 

PILATE. 

Beaulx seigneurs, forment vous ennuie 
Bien le voy que Jhesu vit tant. 
Mallement le alez despitant 
Et dictes qu'il ne dit que lobes. 
Je vous dy que le roy Hérodes 
A qui envoie je l'a voie 
Pour or que sus ly ne Savoie 
Forfait dont jugier le puisse 



J 



DE NOTRE SEIGNEUR. 21$ 



Que sus m'ame ne méféisse, 
Hérode ne scet nul méfait 
En ly dont doie estre défait, 
Ne je n'y truis cause de mort. 

CAYPHASt 

Grant dueil et grant rage me mort 
Au cuer quant jo vous oy ce dire. 
Faictes le morir à martire 
Apperteraent sanz delaier. 

PILATE. 

Je suis tenu à vous paier 
Ung home que à Pasques vous doy. 
Cestui vous livre por le doy; 
Dictes, le voulez retefiir? 

• ÀNNES'.' 

Nenny, mais faictes tost venir 
Barrabam, si nous en paiez. 

PILATE. 

Jhesu, se tu es esmaiez 
Nul n'en doit estre esbahy : 
De ces gens es forment hay. 
Malquin, Haqurn, Jhesu prenez 
Et après moy le ramenez : 
Lors de nos jeus li apenrons. 

màlquin. 
Sire, tantost le remettrons . 
Pour li faire tourment assez. 

PILATE. 

Roy, je croy que tu es lassez : 
Tu te serras en celle route. 



220 LA PASSION 



HAQUIK. 

Roy, tu aras ceste sacoute ; 

Te sambly que près de toy sçye? 

PILATB. 

Celle robe rouge de poye â 

A ce roy îxftinteqant veste/. 

Et puis eu son chj$f li metez 

Une couronne bien pjgpant 

De joncs marins qui sont pojgnaps. 

Fay tost, c'est pour le couronner 

Et .1. cèstre ly fay donner : 

En sa main je vue il qij'il le teigne. 

haquin. 
Malle meschançe ly pveîgpe! 
Bien appareillier ]ç savez. 
C'est fait $y tost que dit t'avez. 
Roy tu dois bipn démener feqtç, 
Riche couronne as $n la teste, 
Ta personne biçji rpy resanblç. 
Malquin, alon moy jpy ensable 
A genous ce roy 4ép?J6r.« 

MALQUlft. 

Je pense que mercy prier. 

De tous mez péchiez je ly vpise. . 

Il ne fait pas or fcrpp gra#t noise, 
Talant n'a de soy retrçqer : 
Par foy je le vojs saluer ; 
Se m'a-il fait .1. iaulx i^gart.. 
Le roy des Juifz, Dieu te g*u*t !. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 221 

Par ta foy, roy, or nous devise; 
Se tu veulz ci tenir t'assise. 
Veulz tu lez mefais adresser ? 
Se à mort me poist on bkssDP, 
Tu seras jà trop bien firapé. 

MALQUÏN. 

Roy tu ne m'es pas eschapé, 
Trop miex batrc te convenra. 
Tien ce cop, sy t'en souvoara 
Porce que es de parler sy baus. 

haquin. 
Malquin, tu es mauvais ribaus 
Quant tu Tas ainssy cboppiné. 
Bon roy que n'as tu deviné 
Lequel t'a féru sy forment ? 
Roy ne te vas pas endorment 
Et ne pren pas ce jeu à truffe. 
Tu me garderas ceste buffe, 
Ce n'est pas pour bien que te vueille. 

MÀLQUm. 

Haquin, pour ce qui ne se dueille, 
Je ly donrray .11. horions. 
Bien voy qu'en luy nous nous fuyons, 
Moy, toy, de fine amour entière. 

wlatb. 
Lessez ce roy, qu'en une bière 
Fust ore le corps de luy mis. 
En maie peine m'a huy mis : 
Gardez que chascun bien le teigne. 
Encor convient-il qu'il s'en veigne 



%22 LA PASSION 



Après moy sanz plus arester : 
Pour ce vueil qu'on le laist ester. 
Seigneurs, vecy .1. homme bonnes te; 
Par le grant Dieu ce n'est pas beste, 
Il est trop mallement grevez. 
Par la foy que vous me devez 
Vueilliez avoir de li pitié. 

CAYPHAS. 

Je vous pry par grant amitié 
Que de Jhesu me délivrez. 
Maintenant soit à mort livrez, 
Ne m'en alez plus à l'encontre. 

pilate. 
Vecy Jhesu, je le vous monstre ; 
Prenez lay et crucifiez, 
Mieulx que povez le chastiez, 
Point ne truis qui soit malvaiz home. 

GAYPHAS. 

Il doit mourir et c'est raison 
Et c'est droit selon nostre loy. 
Il a faicte nouvelle, loy 
Et filz Dieu se fait appeler. 

PILATE. 

Vien sa , Jhesu, ne me celer 

Dont tu es, tantost le me dy. 

N'enten-tu pas ce que je dy ? 

Or dy se à moy tu parleras. 

Se tu n'y parles mal feras : 

Tu sces bien que j'ay sus toy puissance 

De délivrer ou de grevance. 



DB NOTRE SEIGNEUR. 22$ 



Se je vueil, morir te feray, 
Se je vueil je te laisseray, 
Dont bien parler à moy déusses. 

DIEU. 

Sus moy puissance n'eusses, 
Mon corps en tes mains pas ne fust 
Se povoir donné ne te fust 
Du souverain père de gloire; 
Et de ce me dois tu bien croire. 
Car cil qui en tes las m'a mis 
Plus grant pechié sur ly a mis 
Que tu n'as à faire ceci. 

LA FAMME PILATE. 

Mes cnfans, levez-vous de cy ; 
Je vueil que avecques moy venez ' 
Et simplement vous contenez : 
Je vois parler à vostre père. 

LA FILLE. 

Or, alez devant, doulce mère, 
Car me tarde que je y soie 
Et que le bon prophète voie 
A qui on veut le tourment faire. 

LE FILZ. 

Nous serons partans au repaire 
Là où nous trouverons celuy 
Où nulz homs n'a pitié de ly, 
Mais lehéentde grant beine. 

LA FAMME. 

Le Dieu qui vertus enlumine 
Sy gart le seigneur de maison. 



2 24 LA. PASSION 



PILATE. 

Bien veignez vous, et quel raison 
Ne quel besoihg cy vous amaine ? 

LA FAMME. 

Je sui toute nuit en tel paine « . 
Pour ce prophète qu'on martire 
Dont j'ay oy tant de bien dire. 
Ceulx qui lui font cest ennuy faire 
Ont trop fort cuer et deputaire ; 
Il est bons bons plain de bonté. 
On m'en a tant de bien conpté, 
Tant d'onneur et d'enseignement 
Que pour pitié je vous déniant 
Qu'il ne soit pas crucefiez. 
Pour Dieu, sire, ne l'occicz, 
Ne ne ly faictes nul tourment. 
A tort le héent sy forment 
Ly juif plain d'iniquité. 
Je vous pry par humilité 
Que faciez ce que je demande. 

PILATE. 

Se Dieu de péril me defFende, 
Se de ce geter le péusse, 
Grant pieçà geté le eusse : 
De ce son ennui me poise moult. 

LA FILLE. 

Cely Dieu qui forma le monlt 
Gart mon père et ceulx de la place. 

PILATE. 

Et Dieu te doint honneur et grâce, 



DE NOTRE SEIGNEUR. 225 



II 



Ma très-belle fille jovante. 

LA. FILLE. 

Certes, Sire, moult suis dolânte 
Du prophète que vous avez 
Fait tant de mal et vous savez 
Nulles gens de luy ne se dament, 
Fors ces Juifz qui point ne l'ament. 
En ly a sy bonne personne ; 
Partout de bons examples donne. 
Ung chascun le devroit amer, 
Les Juifz en sont à blâmer. 
Délivrez-le par vostre foy, 
Par pitié et par bonne foy. 
Sy l'en lessiez aler tout quicte. 

PILATE. 

Fille, quelle parole as-tu dite ? 
Contre leur loy je mefferoie, 
Et trop fort le courouceroie 
Se je fesoie ta requeste. 
Foy que doy lez yeulz de ma teste, 
De son courouz forment m'ennuie. 

LE FILZ. 

Dieu, qui fait le vent et la pluie, 
Sy gart mon père d'avoir honte. 

pilate. 
Bien veignez, beau filz ; or me conpte 
Se point de besoing, sy te chace. 

LE FILZ. 

Je vous diray que je pourchace 

« » 

Ce prophètë.qûe vous véçz. 

• i5 



326. LA PASSION 



Trop vilainement le menez; 
Ung chascun le bat et le frape , 
Ung le prent, ung autre le frape -, 
Ung chascun l'a sy desciré 
Que du corps l'ont bien eu pi ré. 
Nul encor ne s'en trait arrière, 
On le fiert devant et derrière ; 
Chascun le fiert , chascun le blesce , 
Chascun pour mal vers luy s'adresse, 
Pour Dieu, car ly donnez congié. 

pilate. 
Dy-moy, beau filz, as-tu songié 
Par Dieu de qui tout bien abonde, 
Pour tout l'avoir de tout le monde 
Pas délivrer ne le pourroye? 
Sa délivrance bien vouroie , 
Mais je n'oy oneques nuily 
Qui vousist une fois de luy 
Ung bon tesmoingnage porter. 

LA FAMME P1LATE. 

Se Diex me vueille conforter, 
Je tesmoingne pour vérité 
Je ne sçay ville ne cité 
Où tous biens de luy on ne die, 
Forsceulx qui sus lui ont envie. 
Il ne fist oneques mesprison 
De quoy deust estre en prison. 
Qu'il ne s'en fuie miex le gaitiez 
Que c'il fust murdrier a&Uiez ; 
Sanz raison ly faictea despit. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 92' 



Se on puet en ly mètre respit 
Faites-Jy mètre par vostre âme. 

ANNES. 

« 

Ne allez pas croiant celle famme : 
Tant que vivre le lesserons 
Amis Césaire ne serons , 
Car moult Césaire contredit 
Cil qui Boy du pueple se dit. 
Jhésu doit bien mort recevoir, 
Car je vous tesmoing tout de voir 
Qu'il a dit qu'il est filz de roy. 

PILATE. 

Beaubc seigneurs, vecy vostre roy 
A qui vous faictes trop d'injures. 

caîphas. 
Ostez, ostez, n'en avons cure : 
Cruccfiez sanz arester. 

PILATE. 

Puisque ne m'en lessez ester, 
Vostre roy cruceliray. 

ANNES. 

Vérité je vous conpteray : 

Nous n'avons roy fors que Césaire. 

PILATE. 

Seigneurs, pour Dieu, jugement faire 
Sus Jbesu le prophète, n'ose. 
Je ne tf uis en luy nulle chose 
Dont doie mourir honteusement. 
Haquin, de l'iaue te demant, 
Se tu en as point donne m'en t. 

i5. 



228 LA. PASSION 



Seigneurs, entendez sainement : 
Devant vous mes mains je nettoie , 
Pour ce que tout ygnocent soie 
Du sang de cest juste homme cy; 
Devant vous je m'en lave cy. 
De le juger bien vous souveigne : 
Pas ne vueil que Diex me rèpreigne 
Quant il les âmes jugera. 
De ce m'àme quitte sera, 
Je le vous lesse et m'en départ. 

CAÏPHAS. 

Se Dieu en m'âme preigne part 
Nous prenon son sang sus nos âmes , 
Sus nos enfans et sus nos fammes , 
Et le péchié qui en puet estre. 
Malquin, pren-le par la main destre 
Et tu Haquin par celle chape, 
Et gardez qu'il ne vous eschape. 
Roy, tu sera jà bien vestu 
Que tu soies le mal venu. 
Tu as régné trop longuement, 
Car desvés tost appertement 
La robe rouge que as vestue. 
Jhésu, tu es a monthe mue 
Ou tu as l'oreille ainssy sourde : 
Bien est rabat ue ta bourde. 
Roy, devestir tu ne te daignes ; 
Malquin, gardez que bien te teignes 
Celle robe du dos ly sache 
Et puis tout droit à celle estache 



DE NOTRE SEIGNEUR. 



23 9 



Le me va maintenant lier, 
Car .i. pou le vueil chastier. 
Grans çscourgées porterez 
De quoy sez costez frôlerez, 
Car je vueil qu'il soit bien batu.. 

• MALQUIN. 

Roy, ton sermon est abatu ,. 
Nul n'aura plus raercy de toy. 
Or tost, Jhesu, despouillie-toy ; 
Or çq alons, tp pqez bien dire , 
Que tout droit vas à ton martirc: 
Sus toy batre me vous lasser. 

DIEU 4 . 

Famme que par çy voy passer, 
Vueilliez .1. pou vers moy venir. 
' Cç drap.vouldroie .1. pou tcnir> 
Mon visage y vueil essuier. 

véronoe. 
Ce ne me doit pas ennuier, 
Mais mo doit abellir sans taille. 
Tenez le drap, je le vous baille : 
A moult bien emploie le tien. 

dieu. 
Véronce, bonne famme, tien, 
Vecy ton drap, dy qu'il t'en sanble 

VÉRONCE. 

Beau très-doulz Sire, il resanble 
Trestout proprement vostre face.. 
Regardez trestous la grant grâce, 
Le grant honneur, la seignorie, 



*5i. 



?3o LA. PASSION 



Que Jhésucrist le filz Marie 

Veult que je garde sa figure. N 

C'est cil qui de nul mal n'a cure ; 

Vecy sa glorieuse ymage 

De son très préciex visage. 

Sire, moult bien le garderay, 

Pour l'amour de vous l'ameray 

Et sy vous met bien en couvent 

Je la regarderay souvent 

Pour ce que de vous me souveîgne 5 

Mais je prie Die» que jnale veigne 

Grâce à Juifz prochainement. 

Trop vous mainent honteusement, 

Sans raison par leur cruaulté. 

Tous estes plain de loiaulté, 

Doulz Diex ^ à tort vous vont grevant. 

HÀQUW, 

A ceste estaçhe ci-devant 
Tout maintenant liez seras. 
Malquin , sces-tu que tu feras ? 
Despoulle-lay sanz arester 
Et je vueil tandis aprester 
La corde dont je le lieray. 

MALQUIN. 

Or fay ce que je te diray, 
Fay-li celle estache embrasser, 
Et je li vueil tandis lasser 
Ses picz à ce tref de ma corde. 

IIAQUIN. 

Je n'ay pas paour qu'il nous cslordc, 



DE NOTRE SEIGNEUR. 23 

Ne que de ci puisse eschaper. 
Bien est lié, or du fraper 
Honny soit qui bien n'y ferra. 

MALQUIJ*. 

J'ay sy féru qu'il y parra 
À toujours mais, ce sçay-je bien, 
Dy-moy, meschant roy, di-je bien, 
Quant j'ay ta char sy bien sequouse? 

HAQUIN, 

Tu m'as asséné sus le pouse ,. 
Sy cotn ton coup c'est destourné: 
Roy, put jour t'est huy adjourné : 
Je croy-que jà le cuer li fault. 

MALQUIN. 

Haquin, je te créant il me fault 
Trois clous pour le crucefier. 
Me oseroi~ge en toy fier 
De le garder tant que reveigne? 

HAQUIN. 

Malle grant honte li aveigne 
Qui de luy garder point s'esmaie. 

MALQUIN. 

Dont ne fineray tant que j'aye 
Trois dons bien bons à mon talant. 
Dieu gart le bon fèvre galant. 
Fay .m. clous Ions, gros et quarrez, 
Desquelz Jhésus sera barrez 
En la crois ; puis te paieray, 
Et tout ton y ou loir je feray. 
Fay tost, met le feu en la forge. 



232 LA PASSION 



LE FÈVRE. 

J'ay une apostume en la gorge, 
Ne je n'ose boire de vin. 
Foy que je doy le Roy divin, 
Mes mains ne fussent pas oyseuses, 
Mais elles sont toutes roigneuscs. 
Autrement ne lez dresseroye 
Pour quenques tu as de mon noyé. 
Je sui tout plain de goûte flestre, 
Je me gis chascun jour en l'estre, 
Car je ne me puis remuer. 

LA FÈVRESSE. 

S 'on ne me puîst ennui t tuer, 
Ne se Dieu me gart ma sancté , 
Le prophète Ta enchanté. 
J 'a mer oie miez qu'il fust teigneux, 
Que tousjours fust sy desdeigneux, 
Car jamais rien ne gagnerait, 
Et foy que te doy, bien ferait 
Ta besoigne sy li plaisoit. 
Hier main plus grant euvre faisoit, 
Car il a les mains toutes saines ; 
Or le reverses se tu daignes, 
Lors saras-tu se je me bourde. 

MÀLQUIN. 

Galant, as-tu l'oreille sourde ? 
N'as-tu pas oy Maragonde? 

FÈVRE. 

Le mau feu d'enfer la confonde , 
Sy vraiemcnt comme elle ment. 



DE NOTRE SEIGNEUR. ^33 



Garde à mes mains; je te dément 
S'il a ycy point de faintise? 

fèvresse. 
Atise ce feu-ci, atise, 
Malquin - y or pues-tu bien savoir 
Soufler te fault se veulz avoir 
Tes clous, et je les forgeray. 

MALQUIN. 

Maragonde, je soufleray 
VolentierSj foy que je te doy. 

FÈVRESSE. 

Férue me suis sus le doy 
A ce clou -ci ; fère la pointe 
Qui du sang Jhesu sera oing te. 
Est-il fait de bonne testée? 

malquin. 
Bien seroit la chose aprestée 
S'estoient fait li autre duy. 

FÈVRESSE. 

Ne voiz-tu com je me déduy 
A ci férir sus ceste enclume? 
Sy tu n'y voiz bien sy alume. 
Est-ce fait de bonne magnière? 

MALQUIN. 

Qui meillieur voudra sy le quière ; 
Délivre- toy de l'autre faire. 

FÈVRESSE. 

Malquin , il ne te fault que taire. 
Je te créant je ne me sçay faindre : 
Jhcsu, se tu vculz pourras poindre. 



234 



LA PASSION 



De cestuy est-il lonc assez? 

MALQUIN. 

Je suis jà de soufles lassez , 

Ne m'en chault quant j'ay ma besongne. 

FBVRESSE. 

Malquin, paiez-moy sans eslongne ; 
Raille-moy de tes deniers quatre. 

MALQUIN. 

Voy-Ies te, ci je revois batré 
Avec Haquin mon compaignori 
Dessus l'eschine à ce gaignon: 
Tu as Jhesu moult bien gardé ; 
Beau conpains, l'as-Ju bien lardé ? 
J'ay les clous que suis allez querre : 
Nulz si bons n'a en ceste terre, 
Or lez regarde bien> doulz frère. 

haquin. 
Foy que tu dois l'âme ton père, 
Entent à rouiller cest ma 9 tin. 

MALQUIN. 

Jhesu, entens-tu bien latin? 

Es-tu encor désennyvré ? 

Je te dis tu seras livré 

Au jour d'uy à la très grant moi fe. 

HAQUIN. 

N'ara pour ce respit de mort 
Qu'il se face des Juifz Roys. 

MALQUIN. 

Tu ly as fait plus de .x. roys 
De couleur rouge sus les longes. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 235 

HAQU1N. 

Par le grant Dieu, ce n'est pas songes, 
Encor li en feray-je maintes 
Dont mes eacourgées seront taintes! 
Et tu, que feras? dy-le-moy. 

malquin. 
Foy que je doy l'âme de moy, 
Son corps sera par moy rouillié, 
Si que du sang sera brouillé. 
Il n'a ci nul qu'il en def fende. 

HAQUIN. 

Roy, malie pôission t'estende. 
Qu'est-ce? as-tu paour? la char te tranble. 
Tu n'as pas mantel, se me sanble, 
Qui soit fourré de penne vaire. 

CA1PHAS. 

Menez-le au monlt de Calvaire, 
Car je vueil qu'il soit là pendu 
En la crois, et fort estendu : 
Faictes tost, il est assez oingt. 

MALQWN. 

Vous dictes voir, il est bien point. 
En parfont il n'a homme ou monde 
Qui plaie li feist si profonde 
Com je li en ay plusieurs faictes. 

HAQUIN. 

Malquin, qu'est-ce que tu agaites? 
Deslie aval et je amont. 

ANNES. 

Seigneurs, car le menez amont 



236 LA PASSION 



Tout maintenant en la crois pendre. 

MALQUfN. 

Nous te menrons sans plus atendre*, 
Mais sa robe nous demandons 
Que vous la nous donnez en don 
Tantost que nous Tarons pendu. 

ANNES. 

Ce ne vous vert jà deffendu, 
Nous voulons bien que vous l'aiez. 

HAQUIN. 

Or dois-tu bien estre esmaiez 
Que de mort n'aras plus respit. 
Malquin, met-li tout par despit. 
Geste grant crois sus ses espaulcs, 

MALQUIN. 

Tien, Jhesu, or m'en esbaulles; 
Haquin, maine devant la dance. 

MAGDELAINE. 

J'ay au cuer si grant habondance 
De dueil, que plorer me convient. 
Beau très-doulz Dieu, bien me souvient 
De la paine qu'avez soufferte 
Et que vous souffrez sans desserte. 
Le monde bien rachetidsez, 
Autrement, se vous vousissez, 
Sans souffrir mort si angoisseuse. 

SECONDE MAGDELAINE. 

Je pleur com la plus doioreuse 
Et la plus meschant que je sache. 
Je voiz le doulz aignel sans taiche 



DE NOTRE SEIGNEUR. li*] 

A son col une crois porter ; 
Pour ce ne me puis conforter. 
Roy des roys, ils n'y voient goûte ; 
Tel vous descire et vous déboute 
Qui sus tous vous deust honnourer. 

TIERCE MAGDELAINE. 

Lasse dolant bien doy plourer 
Quand je vous voy ci tourmenté. 
Juifs ont malle vo lente 
Vers vous, sire de tout le monde. 
Je pri à Dieu qui les confonde 
Et qui les mette huy en mal en. 

DIEU. 

Hé ! filles de Jhérusalcm, 

Tel dueil sus moy ne démenez 

Pour tant que je suis mal menez. 

Je vueil souffrir la m'ort amère, 

Car c'est la volenté mon père. 

Ma mort n'est que mort trespassable. 

Filles, sus vos enfans plourez 

Et sus vous qui ci demourez. 

Véez ci le temps qui approuche 

Chascune dira de sa bouche : 

(( Braheigniez qui ne conceuptes, 

» Fammes qui oncques enfans n'e.usles, 

» Ventres qui oncques ne portastes 

» Et mamelles qui n'alectastes , 

» Benois et bcnoistes soiez. » 

En ce temps leur vous recoiez 

Quant Dieu prendra de mort vengence 



38 LA PASSION 



Lors recevront tel pénitance 
Ceulx qui venront en ce termine 
Qui tous seront pris par famine. 
Es cavernes se cacheront > 
Et auls montaignes crieront 
Qu'elles les veignent craventer ; 
Lors femmes se pourront venter 
Qu'elles mengeront par grant rage 
Leur enfans n'y ara si sage : 
Yci n'ara il point de joye. 

HAQU1N. 

Jhesu, se le grant Dieu me voye 
Il semble que soiez lassez 
Ou que tu as les pieds lassez 
Ou tu te veulz desconforter : 
Ta crois ne pues pas bien porter. 
Tu te fains mauvais roy trahistes ; 
Jà pour ce n'eschaperas quittez. 
La crois dessus toy osteray, 
À .t. autre la baillcray 
Qui moult très bien la portera, 
Car ton corps pendu y sera. 
Dès cv vol len tiers te tuasse. 

•s 

MALQUIN. 

Haquin, cel homme qui là passe 
Semble Symon, par vérité : 
C'est un homs plains d'iniquité. 
Appeliez l'ay, si parlerons 
A li et porter li ferons 
La crois ; bien porter la sara. 



DE NOTRE SEIGNEUR. a3g 



Quand sus son col mise Para. 
Huche le, fay le coy tenir. 

haquin. 
Symon, il te fault ci venir. 
Vien avant, Symon, beaulx amis; 
Malquin en office t'a mis, 
Ne scay se de cuer le feras : 
Ung pou ceste crois porteras . 
Jusques en ce tertre là-devant. 

symon. 
Seigneurs, ne m 'allez ci grevant : 
Il fait péché qui me ataine. 
Encor me deult toute Peschine 
Et ay le corps si tenpeaté 
Du labour où j'ay huy esté. 
Celle crois porter ne saroie : 
De repos bon mestier aroye, 
De vostre crois porter n'ay cure. 

haquin. 
Vilains bos de pute nature, 
Vilain serf et vilain puant, 
Naguères tu estoies truant. 
La crois porteras maintenant : 
Se plus danger en vas menant 
Frapé seras de bonne guise 
De mes ,11. poins et sans faintize 
Tes .11. filz et tuit ti parent 
Ne t'en porteront jà garant. 
Tez filz servent ce losenger ; 
Mieulx les en vausist est ranger. 



24 O LA PASSION 



Ne sçay se tu les admonnestes ? 
Toy eteulz tous mauvais estes; 
Vilain , ces tes crois te fault penre. 
Pren la, ne la m'en fay reprendre 
Que la teste ne te bâtisse. 

SYMON. 

Du porter moult bien me souffrisse 
Se je m'en péuse excuser, 
Mais je ne l'ose refuser. 

HAQUIN. 

Jhesu, voiz-tu ci ton tourment ? 
Maintenant te vueil deslier 
Et puis tantost crucefier. 
Ces clous te feront par raison 
Mener trop sanglante saison : 
A ma guise te vueil mener. 

malquin. 
Je vueil de ton corps estrener 
Ceste crois qui est toute neuve. 

HAQUIN. 

Je le tenray qu'il ne se meuve, 
Foy que doy, le jour de demain. 

malquin. 
Je clorai sa senestre main 
Par de ça, et de là la destre. 
Pardevers lez piez me fault estre, 
Jhesu, tu né puez deffendre 
Que tes piez ne te face estandre. 
Roy, or m'osé-je bien vanter 
Que tu saras bien enchanter 



DE NOTRE SEIGNEUR. ^I 



Se de ci te pues eschaper> 

HÀQUm. 

Malquin, il fault destraper 
De ces .n. larrons qui ci sont. 

malquin. 
II pert bien que ti amy sont, 

Tu ne les veulz pas oblier. 
Je vueil cestui-ci deslier 
Et au senestre le pendray. 

hâquin. 
Et je cestui pendu rendray. 
À destre, soustien-toy, sou s tien. 
Cest est pendu, pense du tien , 
Pay tôst. Qu'est-ce? que penses-tu? 

malquin. 
Jf'ay aussy tost fait comme tu. 
Seigneurs, vous ne perderez néant. 
Tous les larrons je vous créant 
De ceste terre sont pendu. 
Véez-vous-en .1. ci estendu 
Qui estoit le principal lierres. 

HAQTTÏN. 

Combien que soies enchantierres, 
Sy t'avons-nous ci ataché, 
Que se tu veulz avoir sancté 
Ces .m. clous te fault arracher. 

MALQUIN. 

Roy, yci te convient sacher 
Ou getter ton enchantement. 

haqv'n. 
Gaigné avons le vesteoient 
u. 16 



2^2 LA PASSION 



Jhesu ; je Io que le départe 
Avant que je de ci me parte. 
Ceste robe que je te monstre 
Penray j pren celle-là en contre. 
Et de ceste-ci que ferons? 

MALQUIN. 

Mie ne la despesserons , 
Ainçois la Iesserons entière 
Et en jouerons a la première 
Griache h qui elle sera. 

HAQUIN. 

Et qui le jeu refusera 

Malle grant honte li aveigne ! 

Tu as .vn. poins; Dieu bonne est rai ne! 

Malquin, beau- frère, ne te ennui t, | 

Il a moult bonne chance en .vin. ! 

.vin., dy .vm. — Ho! voy ma chance. 

malquin, . 
Ce soit à la malle meschajnce 
De cely à qui elle fq. } , 
Roy, par ma loy oncques ne fu 
Que tu ije fusses mal vais hpm. , 

Or as maintenant ta raison.. 
Tu as dit que despeperoqs - : • . 
Le temple et puis le referons 
En .m. jours; es-tu bien bourderres? 

VIVAJST. . 

a 

Haa, Jhesu, corne. tu es grant lierres! 
Se tu es filz Dieu que atens-tu ? 
Dy-moy, pourquoy ne descendu 



DE NOTRE SEIGNEUR. 2 43 



De celle crois appertement. 
Très-meschant roy, je te demant 
Comment osas-tu oacques dire 
Que tu fusses roy de l'empire? 
Respon; ne deigjies-tu respondre ? 

ANNES. 

Nous ferons ta char en crois fondre. 
Tu m'as tant de fois raconté 
Qu'en toy avoit tant de bonté 
Que tout le monde sauverois. 
Par ma loy, bien voy non feroies 
Quant tu sauver ne te puez mie ; 
Mais se tu puez sauver ta vie . 
Et de la crois descendre à terre 
Nous t'irons de bon cuer requerre. 
Or, nous fey ceste démontrance 
Et tenrons tous ta créance, 
Car moult bien sera advenant. 

CAÏPHAS. 

Pilate, escripsez maintenant 
Qu'il se faisoit roy tout puissant. 
Sa folie miex cognoissant, 
Sera quand on verra Pescript. 

PILATE. 

Volentiers metray en escript . 
Tout ce que bon me semblera : 
Sans toy nul. ta crois n'enblera. 
Jhesu, n'aiez paour que mal te face. 
Seigneurs, se Diex me doint sa grâce, 
J'ay bien fait ce que dît m'avez. 

16. 



^44 LA PA8SI °N 






CAIPHAS. 

Par ma loy, sirê, non avez : 
Jhesu nostre loy de spi soi t. 
Mettez y que roy se disait 
Des juifs ; atez y ce mettre. 

PILATE. 

Je ne m'en qaier plus entreiriettre, 
Foy que doy vous, beaulx doulx amis ; 
Ce qu'ay en cel escript là mis 
Y sera, oster ne Pen quier. 

CAIPHAS. 

Centurion, je te requier 
Et te prie tu preignes en garde 
Ces larrons que forment me tarde; 
Que Jhesu soit tout par tué. 

CENTURION . 

â ' 

Se de Dieu soie salué 
Sy feray-je moult volenliers. 
Malaquin, bon compains entiers, 
Fay tost; par ta loy, va me querre 
Mossé, Baudiri et Pinceguerrej 
Dy leur que j'ay d'eulz ci afaire. 

MALAQUIN. 

Foy que je doy le roy Gésaire» , . , 
Je y vois puis qu'en couvent te l'ay, 
Seigneurs chevaliers* sans; délay : , 
Vcneiz tous »<mi. appertempiit 
Pour ouïr le. commandement .. 
De CeitfjmOn nostre maistre. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 2^5 



PINCEGUERRE. 

Par le grant Dieu qui me fist nëstre, 
Tous .m. ferons sa voltenté. 

BAUDIN. 

Se le grant Dieu te doint sancté, 
Malaquin, amis, va devant. 

M OSSÉ . 

Dieu qui fjst la pluie et le vent 
Gart Centurion mon seigneur. 

centurion. 
Bien veignez, j'ay joye greigneur 
Que n'oy oncques en ma vie. 
On m'a commise la baillie 
De ci garder et vous serez 
Avecques moy et me ferez 
Conpaignie à cy veillier. 
Or, nous gardons de sommeillier , 
Car se on nous enbloit en dorment 
Ces larrons, courrouciez forment 
Seroie, ce vous fais savoir. . 
Je ne voudroye pour nul avoir, 
Car tropseroit honteuse chose. 

MAL LARRON. 

Cuides-tu que moquer ne t'ose, 
Dy, Jhesu ? Pour ton beau chapel 
Au mains as-tu rouge la pel ! 
Elle est bonne à penre huas (i). 
Jhesu, or me dis que tu as, 
Qui si fort te plains et soupires. 

(1) Elle est bonne à prendre un mil on, un faucon (huas). 



246 LA PASSION 

Par le grant Dieu tu es te pires 
Lierre qui soit par ci aval. 
Descen de ceste crois aval, 
Or y parra que tu feras. 
Lors diray-tje que tu seras ■ 
Filz de Dieu ; se tu l'es sauve toy: 

BON LARRON. 

C'est grant merveille que de toy. 
Encor est-ce de tes paroles? 
Gestas, gardes que tu rigoles 
Ne à qui tu as dit tes ouït rages. 
Par Dieu, tu n*es mie bien sàgeè 
Mais fol musart. 

MAL LARRON. 

Ce sçay-je bien. 
Oncques toy ne moy ne féismes bien, 
De ce ne m'as qu'un pou apris. 

BON LARRON. 

C'est voir, mais qui Jhesu a pris, 
Fait penre ne mettre à tourment, 
Bien sçay que péché a forment, 
Car filz est ad père célestre; 
Mais moy, toy devons cy bien estre, 
Car nous l'avons trop bien gaigné. 
Maint hom avons nous meschengné 
Et destourbé pour son avoir. 
Gestas, ce pues-tu bien savoir, 
Je te lo que mercy li cries 
Pour tes péchez et li dépries 
Qu'il les te vueille pardonner. 



DE NOTRE SEIGNEUR. ^7 



MAL LARRON. 

N'ay cure de ton sermonner: 
Dy va, je te dy et par droit 
Il ferait trop bien qui l'ardroit, 
Car il est bougre et ypocripte. 

RON LARRON. 

Tu mens comme lierre trahîtes. 
Dy raoy pourquoi tu le lédenges ? 
Il est trestout sire des angles 
Et sy veult ceste mort souffrir 
Pour tous ceulx d'enfer garantir 
Qui ly vouront mercy crier. 
Doulz Diex, je vous vueil déprier 
Que j'aie de vous celle grâce 
Que m'àme vous voie en la face. 
Pour mes méfiais dont ci je pens 
Vous cry merci et m'en repens. 
Sire, de cuer pleurant le dy. 

DIEU. 

Certes, certes et je te dy 
Que cy ne feras lonc séjour. 
Avec moy seras en ce jour 
En paradis, en ma maison. 

MÈRE DIEU. 

Beaulx doulz filz, c'est bien sans raison 
Que Juifz vous ont couronné. 
Grant courrous au cuer m'ont donné 
Quant souffrir vous font tel tourment. 

s. JEHAN. 

Ne vous conplaignez sy forment, 



348 LA PASSION 



Dame, tel dueil ne démenez, 
Mais humblement tous contenez 
Et lcssez vostre dueil ester. 

MÈRE DIEU. 

]Mon deuil doy-je bien aprester 
Quant je voiz que mon fitz je pers. 
De dueil mouray se je le pers. 
Lasse! nul n'a de lûy mercy; 
Jehan, j'ay trop le cuer nercy. 
Moult forment me doy garmenter : 
En crois voy mon filz tourmenter 
Et sy est tout son corps plaie. 
Mon cuer est triste et esmaté 
Quant je voy mon doulz filz mourir > 
Que tous déussent seignourir 
Et il l'ont sus crois es tendu. 

S. JEHAN. 

Ceulx qui en la crois l'ont pendu 
Sont de cuer félon et trahite. 
Moult ay le cuer dolent et triste 
Quant en ce point mon maistre voy. 

MÈRE DIEU. 

Lasse moy, dolente voy 
Mon filz livré à tel justice. 
La couronne qui li ont mise 
Est de jons plus poignant qu'espine. 
Toute léesse en moy décline : 
Àins que mon filz mourir véisse 
Mourir avecques luy vousisse. 
Mort fay de moy trestout ton plein ; 



DE NOTRE SEIGNEUR. 1iJ\g 

_ . _ I _ | ^. !■ . ■■■■ l_ ■ 

N'en puis mes, se je me conplains 
Quant je voy mon filz défenir - 
Dont joye rtie souloit venir 
Et le cuer m'en part de douleur : 
Beau filz, je voy voslre couleur 
Toute pallir et toute taindre. 
Lasse! moy bien me doy tomplaindre. 
Certes bien vouroie estre morte ; 
Mort viengs à moy et si m 'en porte. 
Je n'ay cure que après luy vive. 
Or sui-je bien, mère chétive; 
Certes > ma mort forment me tarde 
Quant mon iilz et mon père èsgarde 
En guise de larron destruire. 
Nul ne faint point de luy nuire. 
Lasse! comment sa couleur est mate. 
Le forfait des pécheurs achate 
Sy qu'il en est livré à mort. 

dieu. 
Famme seufl're toy ; pour ma mort 
Ne te dois pas desconforter. 
Je muir pour sancté aporter 
Nez à ceulx qui sont très passer. 
Se tu me vois ore lassez 
En ce tourment qui sy me tranche, 
Hors en seray dedens dimenche. 
Lors seront maintes âmes liées 
Qui sont pieçà du corps parties. 
Les bonnes joye demenronl, 
Àvecqucs moy tousjours verront : 



25<> LA PASSION 



Famme, famme, conforte toy. 
Jehan, qui est sy près de toy 
C'est ton filz. Voiz tu ceste famme, 
Jehan? C'est ta mère; corn ta dame 
La sers de fin çuer débonnaire. 
Je t'ay esléu ad ce faire, 
Garde la bien comme ta mère. 

s. JEHAN. 

Je vous rens grâces , beau doulz père> 
Quant de vous suis sy cogneu 
Qu'à ce faire suis esléu. 
Je feray débonnairement, 
Sire, tout son commandement 9 
Et de bon cuer la garderay. 

LA MÈRE DIEU sus : « Vcni Creator. » 

Triste dolente que feray ? 
Bien me devroit le cuer partir. 
Hé! mort, car me fay départir; 
Car j'ay vescu trop longuement. 
Le cuer m'estraint si asprement, 
Je l'a y d'engoisse si amer! 
Beau filz, pour tous m'estuet paswer, 
Et pour le mal que soustenez. 

s. JEHAN. 

Dame, tel dueil ne démenez; 
Souffrez vous et lessez ester. 
Vous n'y povez rien conquester : 
Il veult sauver tous sez amis ; 
Dame, pour ce son corps a mis 
En tel paine et en tel durté 



DE NOTRE SEIGNEUR. 25 1 



Pour eulx getter de Pobscqrté , 
D'enfer, qui est tout plain d'orduro, 

M^ÈRE DIEU. 

> 

Il seuffre angoiesse trop obscure, 
Mon douta filz; son pueple aime mou H 
Et si n'a nul en tout le mont 
Qui pour luy tel fès soustenist. 
Bien vouroye que mon père fenist 
Sans plus au monde demourer. . 
De cuer m'estuet plaindre et plourer ;" 
Quant je voy mon filz justicier, 
Je doy bien ma vie peu prisier. 
Jamais joye ne puis avoir 

• • • ••• • • .• • • 

Mais yray dueil toudis menant. 
He! mort, car me prens maintenant ; 
N'en puis mais se je m'esbahis. 
Beau filz, Juifz vous ont trahis, 
Honteusement vous ont pendu 
Et vostre corps ont estendu 
En celle crois et par envie. 
Lasse ! comment puis estré en vie? 
Qui jamais me confortera? 
Beau filz, vostre mort me fera 
Grant dueil et grant rage mener. 

En chantant die. 

Beau filz je doy bien forcener, 
Il n'est nulz qui me confortast : 
Bien voudroie la mort m'emportast. 
Au cuer grant angoésse me point; 



252 LA PASSION 



Envis vous cuidasse en ce point 
Jamais ne pourroye voir 
Quant je vous fesoie seoir 
Par grant désir en mon giron 
Moy et vous nous départirons 
Vous vous mourez et je demuir 
Se poise moy quant je ne muir. 
Filz, pour quoy mon cuer lessés? 
Or est bien du tout abessez 
Le soûlas que vous me fesiez 
Quant en la bouche me besiez, 
Par doulceur plaine d'amitié. 

dieu. 
Beau père, preigne toy pitié 
De tous ceulx qui ce mal me font, 
Car ne scevent à qui le font. 
Leur méfiait leur soit pardonnez. 
J'ay soyf. 

CAÎPHAS. 

Beau seigneurs, je vous pry, donnez 
A ce roy ce qu'il vous demande. 
La maie poission l'estende! 
Tant nous abuy fait de paine. 
Je croy que la mort le demene, 
A boire demandé nous a. 

haquin. 
Certes, enfantosmez nous Jia. 
Boire ly donrray se voulez 
Buvrage qui oneques coulez 
Ne fu; jà bien ne li fera. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 253 



Or escoutez quielx il sera : 
Pour ce que Jhesu voy sy maigre 
D'amer de beste et de vin aigre 
Sera destranpé ce buvrage. 

ANNE S v 

Par ma loy, Haquin tu es s?ge ; 
Donnez ly bien je my acorde. 

HAQUIN. 

Je penray celle escuelle orde; 
Dedens vuçil mettre la poison. 
Tien meschant roy, boy à foison 
Et garde n'en y lesse goûte. 

DIEU. 

Or est acomplie trestoute 
La prophétie ; dès or mourai-je 
Pour sauver tout l'umain lignage. 
Beau très doulz père je baille 

Entre tes mains mon espérit. 

LES ANCRES sus : « Vtni Creator. » 

Vous estep t0q$ hors du. péril 
D'enfer , celle orde vil puour; 
Pour ce je vous a port lueur . 
Et lumière de paradis, 
Par Adam qui pécha jadis 
Tous estoient en enfer mené, 
Mais la mort Jhesu ramené 
Vous a trestous a sauvemeni. 

CENTURIONS, . . 

Seigneurs, sachez certainement 



254 tA passion 



Cilz estoit filz Dieu et homs juste. 
Vous trestous qui à sa mort fustes 
Se bonnes personnes fussiez, 
Savoir de voir bien déussiez. 
Les pierres fendre vous veistes, 
Et la terre crouler sentistes ; 
Le soleil et le jour pardirent 
Leur clarté, trestuit si le virent 
Qui furent à ly justicier; 
Filz Dieu est , on le droit prisier, 
Cbascun le doit croire et savoir. ' * 

MALQUIN. 

Je ne voudroie pour tout l'avoir 

De Jherusalem la cité 

Que vous déissiez vérité. 

Où avez vous ceci songé ? 

Pilate, donnez nous congé 

D'aler véoir en escalvaire 

S'en ses larrons a mais que faire 

Que on nous a fait justicier. 

Les cuisses leur faudra brisier 

Se ainssy est que nul z d'eulz plus vive; 

La chose doit estre hastive, 

Car du Sabath approche l'eure. 

pilate. . 
Alez y sans faire demeure 
Et Longis avec vous menez. 
Longis, ceste lance tenez; 
En vostre main la porterez 
Et ses conpaignons aiderez : 



DE NOTRE SEIGNEUR. 255 

* - ■■ ■ ■ I , ■ ■■■ I É I I ■ ■ I I 

I 

Je vous en pry par amitié. 

longis. 
Oncques n'oy du larron pitié : 
Il me tarde jà que je y soye; 
Mais il n'est goûte que je y voye. 
Lequel de vous me y veult mener ? 

HAQUIN. 

Pener me vueil de vous mener ; 
Or en venez tout maintenant, . 
Au larrons vous voiz droit menant. 
Or, escoutez que nous ferons 
Quant devant les larrons serons : 
Chascun au sien se couplera 
Et les cuisses ly brisera. 
Longis, savez que vous ferez : 
Les cuisses Jhesu briserez, 
Par quoy mourir plus tost il puisse 
Se ainssy est que vif on truisse. 
Malquin, ces .m. larrons là vivent. 

MALQUIN. 

La mort à leur povoir èschivent, 

Je croy bien vouroient tous jours vivre. 

Pren ce baston et te délivre ; 

Brise les cuisses à cely. 

HAQUIN. 

Tu sces bien je ne doubt nully 
De bien savoir faire l'office.. 

malquin. 
Je vueil qu'on me teigne pour nico 
Se cestuy tantost ne partue. > 



256 LA PASSION 

Ha! Jhesu, comme bas laide veue ; 
Je croy que il n'est pas en vie. 

longis. 
D'autre chose je n'ay envie 
Fors que de Jhesu tourmenter. 
Haquin, je m'ose bien vanter 
Je ly feray mes jeus putr. 

HAQUIN. 

Jhesu n'a povoir de fuir, 
Car il me semble que mort est. 
De vostre lance qui forte est 
Ou cousté destre le peignez 
Et gardez que ne vous feignez ; 
Mais bien en parfont le plaiez. 
Nous voulons que vous essaies 
S'il a en !y de vie point. 

longis. 
Lié sui quant il est en ce point. 
Car je le hay de tout mon cuer. 
Haquin, ma lance en droit le cuer 
Apointe trestout droitement. 

haquin. 
Volentiers, ferez roidement : 
En droit le cuer je l'ay mise. 

LONGIS. 

Roy, au cuer te fier sans fa in ti se. 
Combien que j'ay perdue la veue 
Sentiras-tu ma lance ague. 
Bien sçay que je t'ay la char rpute ; 
Je sens sang ou yaue qui dégoûte 



DE NOTRE SEIGNEUR. 257 



Sus mes mains contre val ma lance. 
Ne sçay sy m'en venra meschance, 
Mais mes yeulz en vueil nettoier. 
Doulx Dieu, chascun vous doit proier, 
Diex estes, ce sçai-je de voir : 
Je m'en doy bien apercevoir* 
Vous m'avez fait honneur et grâce, 
Enluminé avez ma face 
Dont je sui moult lié et joians, 
Car je estote non voians. 
Fort vous féry, pas ne foilly, 
Tant que vostre sang en jaiUy. 
Le sang qui en est desseoduz 
M'a mes .11. yeulz tous clers refiduz: 
Je vous féry, se poise moy : 
Doulz Diex, aiez mercy de moy 
Et ne vous vueilliez courroucier 
Quant je vous ay osé blecier. 
Les Juifz qui sont do put aire 
Le me commendèrent à faire 
Et je l'ay fait par mon oultrage. 
Beau sire Diex qui mon visage 
M'avez esclarcy en pou de heure, 
Ains que la mort me coure seure 
Mon méfiait car me pardonnez. 
Dieu de qui tout bien es donnez 
De cuer humble .mercy reqijier. 
Jamais mal faire je ne quier : 
Les faulz Juifz sy m'amenèrent, 
À vous férir me commandèrent : 

H. 17 



3 58 LA PASSION 



Hors de foy sont et renoyé. 

SAINTE ÉGLIZE. 

Tous ceulz qui t'ont ci envoie 
Je le promet ne sont pas sage, 
Mais ont fait trop fol vasselage. 
Cil est filz Dieu, ce pues savoir, 
Son sang t'a (ait lumière avoir. 
Ceulx qui en la crois l'ont pendu 
Se sont bien au diable rendu. 
Se de bon cuer ne s'en repentent 
Il saront que ly diables sentent. 
Ce tesmoing à tous sans mentir 
Qu'il a voulu la mort sentir 
Pour tous les bons d'enfer gecter 
Et pour tout le monde aquicter 
Ceulx qui bien baptisé «eront 
Et mes commandemens feront 
Et croiront en la Trinité. 

VIELLE LOY. 

Tu n'as pas dit la vérité^ 

Qui es-tu? ton nom me devise. 

SAINTE ÉGLIZE. 

Je sut nommée Sainte-Églize. 
Et tu, qui es? car le me compte. 

SYNAGOGUE. 

Se le grant Dieu me gart de boute - 
Ne fcray pas lonc prologue : 
J'ay pieça nom Synagogue; 
Mais par le grant Dieu, tu è» foie 
Quant tu as dit telle parole. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 25g 



La Trinité que peusse estre ? 
Je te creveray ton oiel destre, 
Ce sçay-je bien encor ennuit, 
Se tu dis chose qui m'ennuit, 
Ou je te turay de ma lance. 
Je croy ce te fait dire enfance : 
Tes toy que tu ne le compères. ' 

SAINTE ÉGLIZE. 

La Trinité est Dieu ly père, 

Dieu le Filz, ly Sains-Espéris. 

C'est .1. Dieu qui de tous péris 

Garde Sainte-Crestienté. 

C'est cil qui donne la sancté ; 

Ce sont .m. personnes ensanble 

Et .1. seul Dieu : dy, qu'il t'en sanble? 

Oserois-tu ceci desdire? 

SYNAGOGUE. 

Je ne saroye ce livre lire. 

Dyva, tu ne me dis que fables 

Mais j'ay la loy Dieu en mes tables 

Que enseigne Abraham, Ysays, 

Et Moyse par le pais 

Moult grant pièce les sermonna. . 

Ceste est la loy que Dieu donna 

Quant il ot en ces tables mises 

Ou mont Sinay à Moyse. 

C'est la loy d'encienneté, 

Et tu veulz or nouvelleté 

Tout par toy maintenant ci faire. . 



2Ô0 LA PASSION 



SAINTE ÉGLIZE. 

Je te feray assez tost taire. 
Tu ne fais que sors et charaieg. 
Respons-moy que le mal-jour aiez, 
Ou Dieu puet tout ou rien ne pue t. 
Se tout puet, doncques ne le puet 
Nulx homs desdire par raison ? 
As-tu bien perdue ta raison ? 
Dieu a voulu nestre de famme 
Pucelle, Vierge, sans diffamme , 
Et a voulu sa char humaine 
Ait souffert la mort souveraine , 
Gomme bien pert qu'il est pendu 
En la crois et tout respandu - 
Fut son sang, et pour ce voir 
Yci suy pour le recevoir ; 
Mais au tiers jour sera revis 
Ainssy com je le te devis; 
Et te dy sentence est rendue 
Que ta loy sy est confondue 
Arrez de »x% commandemens. 

SYNAGOGUE. 

Par ma loy, gloute, tu te mens. 
Se avoies bien leu nos gloses 
Tu n'oseroies dire telz choses. 
Bien puez savoir, se tu n'es yvre, 
Mort homme n'a povoir. de revivre» 
Jhesu est mort, ainssy est-il^ 
Et comment donc revenroit-il ? 
Sy grant povoir n'a pas nature ; 



DE NOTRE SEIGNEUR. 36 1 



Mais nous avons une figure 

En nos gloses qui moult m'eapoeitf*. 

En celle figure se vente 

Le prophétie que ma court toute 

Par .1. seul hoxae sera route. 

Celly n'est pas à son vouloir. 

L'angel chante sas : « Hostis Herodes . » 

Vieille Loy, bien te dois douloir, 
Tu dois bien plourer et suter, 
Car perdu as au desputer : 
Saincte Église a le champ gaigné. 
Or, sont Juifz bien meschaignié , 
Diex a leurs escrips deffaciez. 
Crestiens, Dieu veult que faciez 
Ce que Saincte Église dira. 

SAINTE-ÉGLIZE. 

Àpelle .1. clerc qui te lira 
Geste leçon qu'on t'a leue, 
Aussy as-tu malvaise veue ; 
Fay bientost il te fault deflendre 
Ou il te convient à moy rendre ; 
Or fay lequel que tu vourras. 

SYNAGOGUE. 

Je me rens vaincue ; or pourras 
Désormais régner par tous règne 
Chevauche à bandon et régnes 
Partout, plus ne m'ose vanter ; 
Le chant que j'ay oy chanter 
À toute aveuglée ma face. 



2Ô2 LA PASSION 



JOSEPH. 

II m'est pris talent que je face 

A Pilate une requeste 

Qui ne sera pas deshonpeslc. 

Ne sçay s'il la refusera, 

Mais gaires ne ly coustera : 

C'est de Jhesu cel home mort. 

Juifz l'ont par envie mort, 

En celle crois l'ont estendu 

Et entre .11. larrons pendu. 

Bien ly ont trestui couru seurc 

Je n'en voy nul qui pour ly pleure. 

Sy se faisoit-il bien amer , 

Mais pour ce qu'il se fist clamer 

Roy des Juifz 2 quant il le sorent, 

Sy grant dueil et courrous en orent 

Qu'ilz en ont pris vengence obscure ; 

Or n'a mais plus nul de ly cure. 

A Pilate tantost savoir 

Voiz se je le pourray avoir 

Par requestes ne par prières ; 

Et j'ay esté encor nagaires 

Nouviau chevalier, pour ce croy-jo 

Qu'il le m'octroiera sans ploige ; 

Car c'est ma première demande. 

Pilate, sil Dieu vous deffendc 

De mal, qui fist le firmament. 

PILATE. 

Joseph, le grand Dieu vous ament. 
Que vous plaist ne que venez querre? 



DE NOTRE SEIGNEUR. 2Ô3 

JOSEPH. 

Pilatc, je vous vien requerre 
Et vous vueil doulcement prier 
Que vous nie vueilliez oçtroier 
,i, don que vous demanderay. 

PILATE. 

Demandez et je le feray ; 
Faire le doy sans contredire, 

JOSEPH. 

Pilate, bien savez, beau, sire, 
Chevaliers suis nouvellement. 
Le corps de Jhesu vous demant : 
Mort est, Sire, donnez-le-moy. 

PILATE.. 

Foy que je doy l'âme <Jfr raoy , 
Pas trop grant don ne demandez. 
Joseph, .1. petit attendez 
Et tantost sans dilacion 
Je mandera y Centurion. 
S'il est mort par luy le saray, 
Puis tost donné le vous aray. 
Vallet, va quérir en message 
Centurion au fier courage ; 
Va tost, dy ly qu'il veigne cy. 

malquin. 
Ce vault fait, levez-vous de cy, 
Sire, en qui prouesse surmonte. 
Se le grant Dieu vous gartde honte v 
Venez au prévost maintenant. 



264 LA PASSION 



/ 



CENTURION. 

Je y vois, car c'est bien avenant 
Que toute sa volenté face. 
Du grant Dieu qui a toute grâce, 
Soit luy Pilate maintenu. 
Mandé m'avez, je suis venu, 
Dictes-mov vostre volenté. 

PILATE. 

Se Diex me doint bonne sa ne té 
Je ne vous vueil pas décevoir. 
Savoir vueil de Jbesu le voir 
S'il est mort ou s'il est en vie. 
Joseph a de ly grant envie : 
S'il est mort je ly vueil donner. 

centurion. 
Bien ly povez abandonner, 
Foy que je doy ma baronnie ; 
L'âme ly est du corps partie ; 
Ce sçay-je bien certainement. 

pilate. 
Joseph, vostre commandement 
Du corps Jhesu faire pourrez 
Toutes heures que vous vourrez ; 
Mais pour ce que vous ne faillies , 
Je vous lo bien que vous ailliez 
Auls evesques et sy leur dictes 
Que ce corps est vostre tout quictes 
Et que nul ne le vous deffende; 
Car c'est la première demande 
Que vous avez à moy requise. 



DE NOTRE SEIGNEUR ; 2Ô5 



Les Juifz en ont fait justice 
Et vous voulez le corps avoir. 
Par droit ilz doivent bien savoir 
Qui l'ara de la crois osté. 

JOSEPH. 

Je vois tantost à leur hostel. 
De par Pilate, seigneurs Ponce, 
Je vous dy et sy vous anonce, 
Que le corps de Jhesu mien est. 

ANNES. 

Non est voir. 

JOSEPH. 

Par ma loy sy est ; 
Pilate le m'a octroie 
Et m'a à vous .11. envoyé 
Pour le vous dire (or le vous dy-je), 
Qu'il le m'a donné quitte et lige. 
De la crois le vois avaler, 

ANNES. 

Joseph, où voulez-vous a 1er? 
Dictes-vous, vous emporterez 
Le mort ; par ma loy non ferez, 
Estes-vous fol ou enragiez ? 
Pour le garder sui estagiez 
De mon avoir, de corps et d'âme, 
De mes enfans et de ma famé, 
Et avec moy tout mon lignage. 

CAYPHAS. 

Joseph, vous n'estes pas trop sage 
Quant vous nous dictes ces paroles, 



266 Lk PASSION 



Car elles sont nices et folles, 
Et sy vueil bien que vous sachez, 
Jbesu est sy bien a tachiez 
En celle crois, que bien sarez 
Hault fa vêler quant vous Parez; 
Et sy vous fais bien à savoir 
Quiconques le vourra avoir 
Tels enseignes aportera 
Que mieulx créu que vous sera. 
Qu'il soit vostre, rien n'en savon, 
Et de vous soupeçon avon 
Que ne nous vueilliez décevoir. 
Point n'en arez, sachiez de voir : 
Aultre que vous y fault venir. 

JOSEPH. 

Seigneurs, quoi qu'en doie avenir, 
II m'est donné et je l'aray 
Et jà gré ne vous en saray. 
A Pilate sans nulle esloigne 
Je vueil compter ceste besoigne ; 
Moult me tarde que le mort teigne. 
Pilate, grant bien sy vous veigne 
Courrons me fait le cuer estaindre : 
De Caïphas et d'Armes plaindre 
Me vieng à vous que trop contraire 
Sont vers moy de ce que vueil faire. 
Jhesu ne veullent que j'enporte 
Et sa char est en la crois morte, 
Car tous .11. contredit le m'ont. 
De ce courroucié sui-je mont; 



DE NOTRE SEIGNEUR. 267 



Ne sçay se d'eulz estes amé, 
De par vous me suis réclamé ; 
Il client que riens n'en feront. 

PILATE. 

Joseph, tout courroucié seront 
Quant ilz le vous ont contredit. 
Vous l'arez puisque je l'ay dit : 
Nicodemus tantost y va 
Avecques vous et leur dira 
Que vostres est entièrement. 
Nycodemus, allez briefment 
A Annes et Gaïphas dire 
Que j'ay au cuer courrouset ire. 
Quant il ont Joseph tant lassé 
Et mon commandement passé 
Plus ont mespris qu'il ne leur sanble. 
Toy et Joseph yrez ensanble 
Et leur dy qui l'y lessent penre ; 
Sien est, nul ne l'en* doit repenre 
Et je ne vûeil pas qu'il y faille 
Ne que nul encontre Iuy aille 
Ou forment les courrouceray, 

NYCHODEMUS. 

Le mesage moult bien fera y. 
Joseph, beau-frère, or eh venez : 
Droit à ces maistres me menez. 
Lié suis quant avec vous m'a mis. 

JOSEPH. 

Nychodemus, beau doulz amis, 
Le corps du mort tenir vourroye. 



268 LA PASSION 



Certes, dire je ne pourraie 
Comme j'ay grant sain de l'avoir. 

NYCHODEMUS. 

Ce veulz-je bien croire et savoir, 
Et sui lié de ce vous dictes, 
Car pour Jhésu sui forment tristes, 
De ce que à mort l'ont méhaigné, 
Et sy n'y ont-il riens gaigné 
A de cy l'oster je m'acort. 

JOSEPH. 

Nychodemus, bien d'un acort 
Sommes moy toy ad ce faire. 
Or pry-je Dieu le débonnaire 
Que bien fassiens nostre besoignc 
Et que nous ne truisson essoigne 
Vers les félons hors de créance. 
Nychodemus, j'ay espérance 
Que Dieu veult que facien ceste euvre 
Pour plus dignement le recoivre. 
Or pense du sagement dire 
Le commandement de ton Sire. 
Voy-les-y, la va,sy leur conpte. 

NYCHODEMUS. 

Joseph, se Dieu me gart de honte 
Je leur vois dire mon mesage. 
Seigneurs, vous n'estes pas trop sage ; 
Mespris avez vilainement . 

* s 

Encontre le commandement 
Que Pilate a commandé, 
Que Joseph ly a demandé 



DE NOTRE SEIGNEUR. 269 



Le mort, point ne le fist muser, 
Il ly donna sans refuser : 
Pas trop ne le fist requérir; 
Mais quant Joseph le vint quérir 
Penre le corps ne ly lessastes, 
Mais moult forment le rechinastes > 
Et chascun de vous l'en blamoit 
Et moult forment se réclam oit. 
À vous dis par prévost Pilate 
N'y ara cil qui ne l'achate 
De vous se plus ly escon dites. 
Pilate dit qu'il est sien quittes 
Et veult que tost ly soit donnez. 

ÀNNES. 

Dès or ly est abandonnez, 
Je vueil qu'on le ly délivresse. 
Or le voit querre et emportesse, 
Je n'en yray plus à l'encontre. 

CA.YPHAS. 

Velà le mort, je vous le monstre 
Joseph, or le povez despandre ; 
Nul ne le vous veult plus deffendre ; 
Dès or nous en lessez ester. 

ÀNNES. ' 

Nous sommes foïz de cv ester 
Quand somes délivre de ly. 
Quant il sera ensevely 
Tel pourra veoir sa sépulture 
Qui Pemblera par aventure : 
De l'aler bien est se mfe samWe. 



270 L4 PASSION 



CA1PHAS. 

Anne, se ainssy est qu'on l'emble, 
Honni soit-il qui les hostages 
De quoy nous sommes tous en gages 
A Pila te jà paiera ! 

JOSEPH. 

Nychodemus, moult bien sera 
Que je voise chevance faire, 
Commant j'aray . 1. bon suaire 
Pour ce corps là ensevelir. 

NYCODEMUS. 

Joseph, moult me doit enbellir 
La parole que vous oy dire. 
Je yray avecques vous, beau sire, 
Moult volontiers pour vous aidier. 

JOSEPH. 

Nicodemus, sans plus plaidier 
Alon moi toy voir sy pourron 
Prendre du quel nous vourron. 
Ce mercier nous en puet bien vendre. 
Sire, car nous vueilliez entendre. 
Avez nulz beaulz draps neufs de soye? 

MERCIER. 

Je croy moult très bien que je soye 
Garny de ce que demandez. 

JOSEPH. 

Beau doulz sire, car nous vendez 
Des très plus beaulzt que vous aiez, 
Et vous en serez bien paiez . 
En tel argent èom vjous vourrez. 



de notre seigneur. 271 



LE MERCIER. 

Dès or acheter en pourrez : 
Ma marchandise vous desqueuvre. 
Jà pourrez acheter bonne ouvre : 
J'en ay de magniéres diverses. 
J'ay soye rouge, Indes et Perses, . 
J'ay soie noire, soies fines; 
Plus blanche que n'est fleur d'espines ; 
J'ay beaulz poil les seur argentez 
A feilles d'or par my plantez; 
Draps vers de soye à or bendez 
Et sy ay de plusieurs sendels, 
Soye vermeille et puis morée, 
Et ay soye qui est dorée; 
J'ay bougueren et estamines, 
J'ay bourœs faites de euvres fines, 
J'ay saintures et gibecières, 
Courroyes de maintes manières, 
Pourpres samis trcssiers et guindés, 
Voilles noirs et rouges et Indes, 
Coèffes à or bonnes et riches, 
Queuvrechiez, crêpez et afiches, 
Espingles d'argent sororées, 
Grosses couroyes d'argent dorées, 
Clhapiaus apellez et couronnés 
Et pierres précieuses et bonnes, 
Noires et vers et ronges sarges, 
Couvertoers de sendal bien larges ; 
J'ai paille de divers ouvrages, 
Pourtrait sont à bestes sauvages 



272 LA PASSION 



Qui samblent lion et liépart, 
Et en ay encor d'aultre part , 
De riches, fais nouvellement, 
Qui sont pourtrait mesmemcnt, 
De blanches et de rouges roses 
Qui sont parmi le drapt encloses ; 
Poilles roïez, couroyes à perles, 
Draps à papegauls et à merles. 
A briefs paroles deviser 
Ne vous pourroyé deviser 
Tout quanque j'ay de marchandise, 
Et ay .1. drapt que forment prise, 
.1. sydoine, mais il est vers. 
Soies tout certains qu'il n'est vers 
Qui jà le puisse transpercter, 
Et sy ne sçay.je pas mercier 
Qui miex de moy en soit asiez. 

JOSEPH. 

Beau très doulz sire, or vous taisiez : 
Ce sydoine j'acheteray. 
Dictes moy que j'en paieray : 
Ce corps y envellopperay 
Et de celle crois l'osteray 
Que j'ay tant Pilate proyé 
Que il m'a le corps octroie. 
Or l'en vueil porter douloemem 
En .1. serqueu que proprement - 
J'ay fait faire pour le couchier ; 
Et vous dictes que ver touchier 
Ne puet à ce sydoine digne ? 



DE NOTRE SEIGNEUR. ^3 



Pour ce y mettray ce corps bénigne : 
Benoist est et Benoist doit estre 
Car filz est au Père célestre. 
A tort ly ont ce fait Juise : 
De bon cuer ly faiz ce servise, 
Car il n'est nul qui bien le serve 
Qu'à .c. doubles ne le deserve. 
Sire, or prenez de mon avoir, 
Car le sydoine vueil avoir 
Pour le prophecte ensevelir. 

MERCIER. 

Joseph, moult me doit embellir 
La parole que m'avez dicte. 
Le sydoine vous arez quitte : 
Vostre est et vous l'emporterez, 
Ne jà deniers n'en paierez. 
Marchant sui qui en marchandise 
Ay tousjours m'estudie mise. 
Le sydoine ly vueil donner, 
Bien le me puet guerredonner, 
J'en ay bonne dévocion. 

JOSEPH. 

Ce n'est mie m'entencion , 
Sire, que pour nyent je l'aye. 
De la cherté point ne m'esmaye ; 
Vecy assez monnoye bonne. 

mercier . 
Le sydoine quicte vous donne ; 
Allez, à Dieu je vous commande, 
u. 18 



2<y4 LA PASSION 



JOSEPH. 

Je pry à Dieu qu'il le vous rende 
Et qui vous vueille conforter. 
Ce sydoine te fault porter, 
Nichodemus ; je le te baille. 

NICHODEMUS. 

Joseph, je vous dy bien sans faille 
Ce sydoine moult m'abellist : 
Du corps tenir ay grant délit; 
La besoigne point ne m'anuie. 

JOSEPH. 

Or en alon, Diex nous conduie. 
Aûjpurd'uy beau don gaigné ay 
Que Pilate sy m'a donné : 
C'est Jhesu que je vois despendre 
De celle crois sans plus attendre, 
Car je le voy moult tourmenté. 

NICHODEMUS. 

Joseph, se Diex me doint sancté 
Je ly vois le bras desclouer. 

JOSEPH. 

Tu dis bien, je t'en doy louer : 
Au pié de la crois demourray , 
Car recevoir je le vourray 
Quant je le verray jus venir. 

NICHODEMUS. 

Or entendez au soustenir, 

Car je voy bien que il se abesse. 

josbph. 
Seurement aler le lesse 



DE NOTRE SEIGNEUR. 275 

Et vieng avant sy m'aideras, 
Et le sydoyne getteras 
Sus ly et puis l'enporteras, 
Et ou serqueu le coucehras 
En ce sydoine dignement. 

NICHODEMUS. 

Sire , à vostre commandement 
Je suy près et appareilliez. 
De le servir suis esvei liiez 
Et seray tant com je vivray. 

JOSEPH . 

Doulz père, vostre corps livré 

Avez pour nous à grant tourment. 

Contre vous ont mespris forment 

Ly félon Juifz de put aire. 

Quant ilz vous ont osé ce faire 

Hz sont faulz et mal vais trahi ste. 

Doulz Dieu, j'ay pour vous le cuer triste; 

Par grant tort vous ont mesheigné 

Et sy ne Pavez pas gaigné. 

Vous estes filz de Dieu le père 

Et naquistes de Vierge mère. 

Vous estiez Dieu plain de pitié 

Et par vostre grant amitié 

Qu'avez eu à vos amis 

Que Adam en enfer tous a mis , 

Avez voulu mort recevoir, 

Chascun puet bien apercevoir. 

Quant Longis, qui ne voit goûte, 

Vous ot la char du costé route, 

18. 



276 LA PASSION 



Port vous poigny, pas ne failly, 
Tant que vostre sang en sailly 
Sus ses mains; lors les a p roc ha 
De sez yeulz et les antoucba 
Du sang, par quoy r'ot sa véue 
Qu'il avoit longuement pardue. 
Longis, qui devant non voîans 
Es toit, en fut lié et joians. 
A celle heure que vous mouristes 
De l'angoisse cjue vous souffristes, 
Ciel et terre toute trambla. 
Ce fut pour vous lors bien sambla 
Que definement déust estre. 
Doulz Dieu, filz au Père celestre, 
En vous est toute m'espérance, 
En vous est trestoute puissance. 
Mors ont les chiens envieux : 
De cest oignement précieux 
Oindray vos plaies sans faintise; 
Beau doulz père de bon servise, 
Tousjours mais vous vueil servir. 
Or vueilliez que je déservir 
Vostre très-doulce amitié puisse , 
Par quoy avec vous je me truisse 
Quant départiray de ce monde. 

NICHODEMUS. 

Doulz Dieu de qui tout bien abonde , 
Vous dictes, ce sçay-je de voir, 
Que mort vous failloit recevoir ; 
Au tiers jour resusciteriés, 



DE NOTRE SEIGNEUR. 2«7H 



D'enfer les vostres getcriés. 
Cy a moult grant humilité; 
Dieu père plain de vérité , 
Car me vueilliez donner la grâce 
Que je puisse véoir vostre face 
Quant la mort me fera fenir. 

CÀÏPHAS. 

Malaquin, va sy fay venir; 
Annes, dy-ly je le demande. 

MALQUIN. 

Volentiers. Caïphas vous mande 
Qu'à ly tantost parler venez. 

ANNES. 

Malaquin, bon vallet senez, 
Je vois puisqui l'a cpmmaadé. 
Caïphas, vous m'avez mandé. 
Je suis venu sans arrester. 

CAÏPHAS. 

Sire, tout ce lcssez ester ; 
Parlon vous et moy d'autre chose 
Que pour vérité dire je ose. 
Fol est qui dit que soions sage : 
Occis avons par grant oultrage 
Le prophète ; s'il resuscite 
De sa mort ne seron pas quitte 
Pour ce que l'avons justisé. 

ANNES. 

Qui dyabîe vous a avisé 

De ce dire? estes-vous yvres? 

Caïphas, gardez en vos livres. 



278 LA PASSION 



Où la vostre créance est mise. 

Vostre loy point ne vous devise 

Que nulz homs en vie reveigne, 

De quelque heure que mort le preingnc; 

Grant yvresse vous oy compter. 

gaïphas. 
C'est voir, mais Dieu puet seurmonter 
Toute chose et par droicture, 
Dieu puet plus que ne fait nature. 
S'il est filz-Dieu par vérité 
Vous le verrez resuscité 
Àinçois qu'il soit .111. jours en liera, 

ANNES. 

Je ne vous oy pas volentiers 
Ces malvaises paroles dire. 
Vous estes maistre de l'empire 
Et avez sy foie créance. 
Bien sçay Dieu a toute puissance 
Et qu'il est sanscommancement 
Ne jà n'ara de finement. 
Quant Dieu voudra il nous touldra 
La vie, mais jà ne mourra : 
C'est un homs que avons tué. 

CAÎPHAS. 

Sire Anne, bien entendu é 

Ce que respondu vous m'avez^ 

Mais de vérité bien savez 

Que .1. Dieu puet tout sans nulle some 

Et se met bien en guise de home. 

Tantost que cest home tenismes 



DE NOTRE SEIGNEUR. 279 

Jusques à la mort le batismes : 
Sanglant fut devant et derrière. 
Se Dieu est, aie est arrière 
En paradis en sa maison; 
Que ce ne fust pas sans raison 
Que ainçois que la mort l'estendist 
Convint que la pierre fendist 
De son sang et en fut quassée, 
Et quant s'àme fut trespassée , 
Je vis le temps noir et enquble 
Et plain d'obscurité moult horrible. 
Dont je fu moult espoventez. 

ANNES. 

Par foy, vous estes enchantez 

Quant de ly point vous vous doublez : 

Lessez ester , sy me conptez. 

Jhesu sy est de bons amis; 

Joseph, ou sépulcre Ta mis, 

Nulz n'y avons qui le gardege. 

S'il avient chose qu'on i'emblege, 

Geste derrenière erreur seroit 

Qui très-bien y regarderait 

Plus malvaise que la première. 

Or vous diray-je la manière 

Comment nous nous encheviron. 

A Pilate nous en yron 

Vous et moy ceste chose dire. 

caïphas. 
Alon, ne vous en quier desdire ; 
Je m'acort bien à celle chose. 



280 LA PASSION 



ÀNNES. 

Cil Dieu en qui mercy repose 
Gart Pilate qu'il ne ly veigne 
Chose de quoy son cuer se pleigne 
Com celly que devons amer ! 

PILATE. 

Diex qui fist la terre et la mer 
Vous vueille de tous maulz deffendreî 

ANNES. 

Pilate, vueilliez nous entendre : 
Jbesu est ou sépulcre mis. 
Nous ayons plusieurs anemis 
Qui tous de sa mesgnie sont, 
Qui pour sa mort courroucié sont. 
Il se pourroient bien asambler 
Pour le prophète a 1er embler. 
Pour .c. marcs d'or n'el vourions : 
Conseillez-nous se pourrions 
Avoir nully pour le garder. 

pilote. 
Seigneurs, vous n'avez que tarder .. 
Je lo que quérir envoiez 
Les chevaliers, et leur proiez 
Que à venir cy point ne tardent, 
Et que le sépulcre bien gardent ; 
Bon est à faire à mon avis. 

CA1PHAS. 

Se on l'emble ou s'il est jà vis 
Forment courroucié en seray. 
far Malaquin tost manderay 



DE NOTRE SEIGNEUR 



28l 



Centurion ; rien ne le leigne 
Qu'à mon hostel tantost ne veigne. 
Sy li requerray sans tarder > 
Chevaliers pour le corps garder. 
Vallet, met-toy tost à la voie; 
Dy centurion je iy proye 
Cy veigne, j'ay mestier de luy. 

MALQUIN. 

Sire, je ne doubte nully 
Que ce'mesage bien ne face : 
Bien m'en a Dieu donné la grâce. 
Je y vois donc et de vous me part. 
Centurion, cuer de liépart, 
Le grant Dieu vous gart de périr. 
Par moy vous envoie quérir 
Caïphas ; venez-y beau sire. 

CENTURION. 

Ce ne vueil-je pas contredire : 
Je y vois tantost puisqu'il a dit. 
Caïphas, Malquin m'a dit 
Que mandé par ly vous m'avez. 
Or me dictes se vous avez 
Mestier de rien que puisse avoir. 
De ma gent et de mon avoir 
Povez vostre volonté faire , 
Car par moy n'y ara contraire, 
Ne jà desdit vous n'en serez. 

caïphas. 
Trois bons chevaliers manderez 
Qu'à moy veignent sansdélaier. 



282 LA PASSION 



CENTURION. 

De ce ne vous fautt esmaier : 
Je feray moult bien ce message. 
Or sus, chevaliers de barnage , 
Vos bonnes armeures prenez 
Et tout maintenant en venez 
Après moy, car je le commande. 

PINCEGUERRE. 

Se Diex de péril nous deffende 
Après vous volen tiers yron. 

baudin. 
A vous tous .111. obéiron 
A quanque vourrez deviser. 

MOSSÉ. 

Maistre, chascun vous doit prisier : 
Vous avez dessoubz vous .c. homes 
D'armes apris comme nous somes. 
Moult estes plain de grant noblesse : 
Hardement, fierté et proesse • 
Dçvez avoir plus que .1. lyon. 

• ANNES. 

A bien veigne centurion 
Et sa conpaignie qui est bonne. 
Chascun semble fière personne. 
Foy que doy ma barbe chanue , 
Je suis lié de ceste venue : 
Moult semblent avoir vassellage. 

CENTURION. 

Ce sont chevaliers preus et sage : 
Ils sont hardy et courageus 



DE NOTRE SEIGNEUR. 



283 



Et qui leur désert oultrageus. 
Fort home sont et bien esleu, 
Bien esprouvé, bien cogneu ; 
Je les ay moult bien essaiez : 
Oncques ne les vy esmaiez 
Pour host ou chevauchie ou guerre, 
Pour nul qui les envoiast querre. 
J'en ay tels .c. en ma baillie : 
Chascun porte espée fourbie 
Et bon escu et bonne lance, 
Qui tous me servent dès m'enfance, 
Ne nul de eulz ne m'ose desdire. 
Se ceulx-ci ne vous plaisent, Sire, 
Pes autres vous yray quérir. 

ANNES. 

Centurion, Dieu de périr 
Les vous vueille tous .m. deffendre! 
Il me semble qu'il? devroient rendre 
Trois coups d'espée sans fa in ti se. 

CENTURION. 

Je les met en vostre servise 
Et leur enjoing et leur commande 
Que chascun à bien faire entende 
Ce que commander leur vourrez. 

ANNES. 

Et je les prens ; dès or pourrez 
Seigneurs faire ma volenté. 
Or vous teigne Diex en sancté : 
Je vous diray que vous ferez. 
Ce monument-là garderez j 



284 LÀ PASSION 



Joseph y a Jhesu couchié : 

Encor n'y a nully touchié. 

Je me doubt trop qu'auqun ne l'emble ; 

Sy vueil qu'entre vous .111. ensanble 

Allez au sépulcre veillicr 

Et vous gardez de sommeillier 

Par quoy vous ne soiez deceu. 

Soiez tous .in. bien esméu 

Pe bien veillieret escouter. 

PWCEGUERHE. 

De ce ne vous estuet doubler : 
Le monument sy bien sera 
Gardé que jiul ne Semblera ; 
Se on l'emble nous le vous rendrons. 

BAUDIN. 

Au garder très-bien entendrons ; 
Se nul s'en vouloit approcher 
Pe m'espée le vouldroie brocher 
Tel coup que jamais ne gariroit. 

MOSSÉ. 

Moult chèrement le conparroit 
S'aucuti estoit qui y venist. 
Il convenroit qu'il defenist 
De ceste espée qui est bonne. 

CAÏPHAS. 

Moult est chascun bonne personne 
De vous .111. hardie et fière ; 
Moult y pert bien à vostre chère. 
Alez-vous-en ; Diex vous conduie! 



DE NOTRE SEIGNEUR. 285 



PINCEGUERRE. 

Ne doubtea jà nul de nous fuie 

Pour chose que avenir nous puisse, 

Et se ainssy est que je y truisse 

Nully qui jà y soit venu, 

De moy sera-il bien tenu 

Que pour riens miex ne convenra. 

BAUDIN. 

Qui ver le monument venra 
Il ly vauroit trop miex assez 
Qu'il eut les .11. piez quassez, 
Car la teste ly couperay. 

MOSSÉ. 

De m'espée tant fraperay, 
Se je y voy nully qui y veigne , 
Que la teste n'ara pas saine : 
Jamais ne sera qui n'i père. 

PINCEGÙERftE. 

Foy que je doy l'âme mon père. 

Je croy que somes espié. 

.1. pou de soupeçon j'ay 

Que sa mesgnie ne nous entende. 

BAUDIN. 

S'il y vient nully qui y tende 
Le doit par aucune aventure. 
Il sara se m'espée est dure : 
Fendre ly en feray la teste. 

MOSSÉ. 

Se je voy nul qui se y arreste 
De mon coup ly feray présent. 



386 LA PASSION 



Je ly donrray gros et pesant 
De ceste espée, qui bien trenche . 

PÏNCEGUERRE. 

Et je de la moye qui est blanche 
Ly vourray la teste couper. 
Sy ly tourray le goloper : 
Ycy tout mort le lesseroye. 

BAUDIN. 

Je te diray que je feroie : 
Qui y venroit par son oultrage, 
La teste me lesseroit en gage , 
Ce te dy-je pour vérité. 

MOSSÉ. 

Tout ly or de ceste cité 
Pas celly ne garentiroit 
Qui ver ce monument yroit 
Qu'aler s'en péust sans escbaces. 

PÏNCEGUERRE. 

Seigneurs, car lessez vos menaces, 
Que se je y voy nully venir, 
De rire le feray tenir, 
Je ly leray veufve sa famme. 

BAUDIN. 

Conpains, je te jur par ceste âme, 
Se nul vient ci pour nul mal dire, 
Mourir le feray à martire : 
Je te dy voir, quier qui te mente. 

MOSSE* 

Chascun de vous forment se vante , 
Mais m'espée a telle proesse 



DE NOTRE SEIGNEUR. 287 



Se nul au monument s'adresse 
Jusques au dens le pourfendray. 

PINCEGUERRE. 

Las, moy dolent ! qui atendra 
Ces gens qui sa venir je voy? 
Seigneurs, meilleur confort n'y voy 
Fuions~nous-en tout maintenant. 

baudin. 
Las, chétif ! que voy-je venant? 
Que cy a d'ommes amassez ! 
Hz sont trop plus que nous assez ; 
Fuir vueil pour moy garantir. 

MOSSÉ. 

Seigneurs, tost vous voy repentir 

De faire ce que disiez. 

Vos vantances devisiez 

Et maintenant voulez tuit fuire ! 

Or puissant mal se conduire 

Se .1. petit de vent vous a vanté, 

Sy estes tuit espoventé 

Et pour droit nient regardez. 

Comment oseriez garder 

Ung grant règne ou une conté ? 

PINCEGUERRE. 

Par le grant Dieu plain de bonté, 
J'ay moult très-grant paour eue. 
Or est ma force revenue, 
Je suis tout fort et tout hardy. 

BAUDIN. 

Se j'ay esté acouardy , 



288 LA PASSION 



Bien sçay que j'ay ma force toute. 
Se nul au monument sans doubte 
Venoit tantost seroit tuez. 

MOSSÉ. 

Beaus seigneurs, ne vous remuez. 
Ne vous devez espovanter. 
C'est vent qu'avez oy venter. 
Tcnez-vous-cy, ne vous doubtez, 
Mais au monument escoutez 
Qu'il n'y veigne nully toucher. 

Et les angles sus : Pange lingua. 

Seigneurs, je vieng de par celly 
Qui a esté en crois penez. 
Crestiens, joye démenez : 
Resuscité est tout de voir. 
Il a voulu mort recevoir 
Pour trestoute crestienté. 
En bonne église estes rente 
Se vous la voulez deservir. 
Seigneurs, pensez de Dieu servir ; 
Pour vous est perciez ses costez. 
Du dyable vous a tous ostez : 
Recouvré bon seigneur avez. 

PINCEGUERRE. 

Or me dictes se vous savez 
Dont ceste vois puet estre yssue? 
Je ne l'ày pas bien entendue 
Ne je ne sçay qui dicte l'a ; 
Mais je voy .1. blanc home là 
Qui sus son col une crois porte : 



DE NOTRE SEIGNEUR. 289 

S'en enfer ne soit m'àme morte, 
De paou, le corps me croule tous. 

BACDIN. 

• 
Je sui le plus paoreus de tous, 
Je n'ay membre qui ne se deuil le; 
Mon cuer tranbleplus que une fueille, 
De paour le poil me hérice ; 
Je me tien pour fol et pour nice 
Quant sui venu en ce service : 
Dès or mais ma vie peu prise ; 
De dueil mourray en cest place. 

MOSSÉ. 

Tel paour ay ne sçay que face : 
De paour m'est le poil dressiez. 
Certes, moult sera courrouciez 
Cayphas quant il le sara. 
Mdult grant dueil au cuer en ara, 
Car pour ce chant qu'avons oy 
Somes trestuit sy esbaby 
Je sui devenuz tous lourdes. 

PINCEGDERRE. 

Bien sont abatues vos bourdes. 
Moult très-bien vanter nous savons ; 
Beau seigneurs, mal gardé avons 
Jhesu qui la k>y despisoit. 
Bien sçay qu'ersoir séens gèsoit; 
Emblé est, s'en seron blasmé. 
Or ay le cuer de deuil pasmé : 
Je sui de mourir en balance. 
h. 19 



2gO LA PASSION 



BACOIN. 

Par ma loy , sy a grant meschance : 
Véoir vueil se c'est vérité. 
Las! comment s'en est-il allez? 

* 

Or devons bien estre esbahy. 
Oncques mais ma vie ne hay; ( 
Tel dueil ay que mourir m'estuet. 

MOSSÉ. 

Nagaires encor y estoit. 
Las! comment l'ont peu cmbler? 
La paour qu'ay me fait tranbler. 
Certes, bien vourroie défenir : 
Je ne me puis mais soustenir ; 
Dormir me convient cy à terre. 

sathan. 
Or sommes-nous trestuit en guerre. 
Céens nous convient enfermer, 
Nos portes et nos buis fermer , 
En nostre enfer appareillier, 
Car Jbesu nous veult traveillier. 
C'est force, se sçay-je de voir; 
Il le nous convient recevoir. 
Jhesu est bous qui a doublée la mort \ ' 
Il diat.s'ârae troublée jusque* à mort 
Estoit, et adversaires 
M'a esté en tous mes affaires. 
Il a esté cruceiiez par moy* 
Par moy est glorefies. 
Il vuidera tout cest estage 
Sy com je pens en mon courage. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 



291 



S'il est filz Dieu pas n'en fauldra , 
Mais assez tost nous assaudra. 
Jhesu m'a tousjours decéu, 
Car aucuns mors que j'ay eu 
Mis en la charte de céens, 
Tu le sces, que tes yeulz véens, 
Par sa parole les délivre. 

BÉELZÉBUS. 

Qui est ce Jhesu qui fait vivre 
Par sa parole seulement 
Les mors ? Dy, je le te demant. 
Et non pour quant par aventure 
C'est cil qui de la charte obscure 
De séens le ladre getta 
Qui jà puoit, et qui dit a 
Qu'il briseroit nostre maison ? 

sathan. 
Je te respon et par raison ; 
C'est cil Jhesu qui nous a folio 
Tant seulement par sa parole 
Qui nulle fois ne se parjure. 

BÉEL2EBUS. 

Par tes vertus je te conjure 
Que tu ne m'amènes mie 
Tuit cil qui sont de sa mesgnie, 
Qui ne scevetit amer milly.' 
Quant ilz oient parler de ly , 
N'i a sy hardy qui ne trenble. 
J'ayme trop miex celluy «qui emble , 
Ou .1. murtrier ou .1. hérite, 

19 



2Q2 LA PASSION 



.1. parjure ou .1. faulz hermite : 
À telz gens sont de mon convent ; 
Mais je te promet et convent 
Que (se) tu Jhesu y amenés/ 
Il nous ostera nos demaines, 
Nos richesces, nos seignories 
Et toutes nos grans galeries. 
Et sces-tu qui t'en avendra ? 
Trestous tes chartriers en menra 
Avec le père cspéritable 
Droit en la vie pardurable. 
Lors tuit de mal heure serommes , 
Qu'il sera sires de tous hommes 
Et de toutes les âmes mortes. 

DIEU. 

Princes d'enfer, ouvrez vos portes : 
Le roy de gloire le commande. 
Gardez que nul ne le deffende, 
Car je vueil aler visiter 
Mes amis et les vueil getter 
Tous hors de la maie prison . 

SATHAN. 

Par la foy que doy Trayson 
Que j'aime, or suis moult esbahis : 
A cestuy coup seray trahis. 
Béelzebut, sy te fault venir 
A ces portes fort soustenir. 
Fay que cil huis soient verroulé 
Ou housse, batu et roullé 
Serons et tuit achetivé. 



"« » 



DE NOTRE SEIGNEUR. 2g3 



DAVID, 

A bon port sommes arrivé ; 

Foy que doy moy, par temps verray-je 

Mon droit sauveur en son visaige. 

Véez-Ie-vous cy qui nous vient querre : 

Dès ce que je vivoie en terre 

Ne dy-je pas : « Aiez fiance 

« En Dieu et en sa grant puissance , 

« Car il est vray Dieu et sera 

« Et ses amis confortera? ix 

Je le prophetizé jadis 

Qu'il nous m en rr oit en paradis 

Et d'enfer tout sire seroit 

Et les portes en b ri seroit. 

Certainement je l'ay oy. 

YSAYAS. 

Nous devons bien estre esjoy, 

Car je vous dy pour vérité, 

Yecy toute la Trinité 

Qui nous vient maintenant quérir. 

Je l'ay oy à l'uis férir ; 

Mais trop me tarde que le voye. 

S. JEHAN BAPTISTE. 

Seigneurs, ou temps que je vivoio 

Ou fleu Jourdain le baptisé. 

Le filz Dieu bien l'av avisé 

Que c'est cil qui nous vient secourra. 

Ly diable ne saront tant courre 

Ne fuir qui ne les aquière. 

C'est cil de certain qui lumière 



294 LA PASSION 



En soy-meismes nous a porte. 

Il a hurté à la porte 

Le très-doulz àignel préciex;, 

DIEU. 

Ouvrez, je suis roy gloriex : 
A moy tuit obéir devez. 
Se vos grans portes ne levez 
Maintenant elles seront rouptes, 
Non pas une seule, mais toutes; 
Malgré vous tous je y enterray. 

BÉELZEBUS. 

Seigneurs chartrier, et que feray ? 
Qui est-ce roy de gloire ? dictes. 

ABAÇ13G. 

Ce roy est de tous péchez quictes ; 

C'est le sire puissant et fors, 

Qui rien ne prise tes effors. 

Je te dy pour voir et sans faille > 

Puissant est en toute bataille , 

Et pour ce a-il nom roy de gloire*. 

sàthàn. 
kas dolent ! je pers ma mémoire ! 
Nous somes vaincu, nul n'en double. 
Je voy jà nostre porte roupte ; 
Jhesu vient séens à sa guise , 
Par sa force et par sa mestrise. 
Ou sépulcre mort a esté, 
Mais y n'i a guairesesté. 
Jhesu, que viens-tu séens querre? 
Tous les éléments et la terre 



DE NOTRE SEIGNEUR. 2g5 



Ont esté tuit espoventé 
À ta mort ; or es en sanctê. 
Jhesu, tu es moult amiable, 
.1. fort puissant et amirablcs. 
Lesse-nous entiers nos liens 
Et je te promet et fians 
Plus ne feray riens contre toy. 

dieu. 
Chétif Sathanas, sueffrè-toy. 
Tu es des diables ly ainnez; 
Pour ce seras-tu enchainnez 
Et en celle chartre là mis , 
Car j'en vueil oster mes amis. 
Jamais nully no tenteras, 
Mais en enfei: tous jours seras 
Sans jamais nul jour remuer. 

BÉELZEBUS. 

Tu cuidoies Jhesu tuer, 
Mais y t'a mis en prison claude. 
Tu fëis pécher par ta fraude 
Eve et Adam le premier homme ; 
Tu leur féis mordre en la pomme 
Qui crut en l'arbre deffendu. 
Cil sans péché t'avoit rendu 
Les richesces que tu avoies : 
Or me dy que tu te vpuloies 
Quant tu fcsis Jhesu mourir. 

SATHAN. 

Je me cuidoie aseignourir 

Par dessus trestous ceulz du monde. 



296 LA PASSION 



BÉ EL ZEBUS, 

Tu sces que ly juste sont monde 
De tous peichez et de tous viees. 
Comment as-tu esté sy nices 
Que tu as fait Jhesucrist pendre? 
Te sces qu'à ly nous convient rendre 
Par force tous ses prisonniers. 

DIEU. 

Sathan, tu seras préconniers 
De tous les tourmens de séens. 

BÉELZEBUS. 

Hé, Sathanas, très-méchant! 
On ne te povoit chastier. 
Pour quoy as fait crucefier 
Sans cause ce preudomme cy? 

DIEU. 

En lieu d'Adam ce diable cy , 
Béelzebus, je met en ta garde , 

En. ly raonstrant Sathan. 

Car je vueïl que tousjours mais ardç. 
Venez à moy beneuré , 
Venez à moy ; j'ay enduray 
La mort pour vostre délivrance. 
Mes sains qui avez ma sanblanec, 
Yssez hors trestuit de cestestre. 
Adam, baille-moy ta main destre: 
Venez hors de Pobscurté 
D'enfer ou a tant de durtc : 
v Sy serez en ma conpaignie. 



\ 



DE NOTRE SEIGNEUR. 297 

, ADAM. 

Sire, j'avoie grant envie 
De véoir vostre doulce face , 
Et vous m'avez fait sy grant grâce 
Que vous avez tout essarté. 
Enfer pour moy donner clarté 
Et ceulz que j'avoie tréchié 
Par mon très-horrible péchié, 
Par vostre mort vous les avez 
De trestous péchiez sy lavez 
Qu'il sont sy cler que je m'i mire 
En les regardant, beau doulz sire. 
Vous me faites grant amitié 
Quant vous avez de moy pitié , 
Et quant par la main me tenez. 

EVE. 

Très-doulz Dieu qui nous cnmenez , 
Je péchié trop vilainement 
Contre vostre commandement 
Ou fait de désobéissance. 
Souffert en avez pénitance 
Jusque a la mort, ce sçay-je bien ; 
Vous m'avez pour mal donné bien : 
Jhesucrist, je vous en mercie. 

dieu. 

Regardez tous se il a cy 
Beau lieu; je le vous abandonne. 
Mon père à chascun de vous donne 
.1. lieu tout pour l'amour de moy. 



298 fcA PASSION 



MAGDEL AINE SUS 1 Jhesu redemplar omnium^. 

Lasse dolente, lasse raoy ! 
Tousjours mais dueil mener me fault 
Quant je voy que cil me deffauft > 
Que je doy dessus touz amer. 

MARIA JACOBI. 

Bien me doy chetive clamer: 
Jamais au cuer joie n'a ré 
Quant Juifz jusque à mort navré 
Ont celly dont bien nous venoit. 

MARIA SALOMÉE. 

Cil qui toutes nous soustenoit 
Et qui avoit toute bonté, 
Est mort, dont j'ay le cuer monté* 
Dolent et mat et courroycié. 

MARIA MAGDALAINE. 

En tout plain de lieus l'ont blecié 

Juifz par leur forcenerie. 

Or alon en l'espicerie 

Oignement pour ly oindre prendre. ' 

MARIA JACOBI. 

Ma très-doulce conpaigne tendre, 
Je m'acort à vostre vouloir. 
Juifz félon, Diex vous maudie; 
Sa mort me fait toute douloir. 

MARIA SALOMÉE. 

Je m'ottry, bien doulce Marie , 
À ce faire que dit avez. 
Assez d'onneur de bien savez : 
Pour Dieu bon oignement prenez. 



\ 



DE NOTRE SEIGNEUR, 399 

MAGDALAINE. 

Mes conpaignes, or en venez , 
Car quant chiez l'espicier serons , 
Tel oignement achèterons 
Se le trouvons "qui bon sera. 

En parlant à l'espicier. 

Dieu qui le monde jugera, 
Sire, sy vous vueille garder. 



l'espicier. 



Et Dieu vous vueille regarder 
En pitié toutes .m. ensemble. 
Courrouciées estes, se me semble, 
Et sy me semblez bonnes dames 
Toutes .m. et bien preudefames. 
Je croy qu'au cuer avez mesaise : 
Se j'ay nulle rien qui vous plaise, 
Dictes-le-moy; vous en arez 
Sy on marchié que vous vourrez 
Ne demander ne requérir. 

MAGDELA1NE. 

Nous venons tel chose quérir 
Dont je croy qu'avez à planté, 

l'espicier. 
Dame, se Diex me (Joint sanclé 
Ma marchandise deviser 
Vous vueil qui fait à priser ; 
Et puis après sy en pourrez . 
Acheter ce que vous vourrez, 
Jf'ay poivre, gingenbre et canelle, 



ÔOO LA PASSION 



Poudre de saffran bien nouvelle, 
Nois muguettes , pomes garnates, 
Giroffle, citonal et dates, 
Garingal, folion, pénites, 
Cubèbes, rasis, nois confy tes ; 
J'ay gingenbrant et pignolat, 
J'ay trop bon sucre violât, 
J'ay grosse et grêle dragie 
De girouftlc et d'anis glagie , 
Poivre lonc, commin, reguelice, 
Amendes, ris et verdegrice ; 
J'ay gruel c'on n'a pas pillé, 
Colon batu, coton fille; 
J'ay sire jaune et sire vierge , 

J'ay du persin Massidoine; 

Je fineroyc bien d'un siroine; 

J'ay bon candi t gros et brisé, 

Et graine de paradis é , 

Sucre dur pour faire claré, 

Gingembre blanc, confit paré ; 

J'ay poudre pour bon pignement faire , 

Et ay séens bon laictuaire ; 

J'ay poudre de sucre à cassons , 

Et alun plus cler que glassons ;, 

J'ay encens gales baie noire 

Que je achetay en coste foire, 

Et ay de bon mugueliet 

Qui en ceste boite cy est; 

J'ay bjanc de flour et roige mine 



DE NOTRE SEIGNEUR. 3d 

Et aultre arquenetc fine ; 
J'ay vermeillon ettainturc Inde, 
Figues et raisin de Corinde ; 
J'ay yaue rose et oille d'olive 
Autant comme espicier qui vive ; 

4 

J'ay brésil, miel et errement, 
Et de quoy on fait oigne ment; 
Plusieurs herbes, bonnes espices, 
Car je me cognois bien en yces 
Qui sont sus ces sachiez escriptes. 
Se rien voulez sv le me dictes : . 
J'ay encor moult de bonnes choses 
En ces .111. boestes qui sont closes. 
C'est oignement moult précieux 
Qui est moult bon et glorieulx 
À plaies garir et blessure, 
À gens malades et coupures , 
A dcsdouloir ceulz qui se deulent 
Se bien oingdre le corps se veullent : 
Fait est de mirre et d'aloé. 
.1. oignement bon et loé, 
Nul ne s'en oint gari ne soit 
De quelque mebain que ce soit ; 
Se cil vous plaist sy l'achetez. 

magdelàine. 
Sire, devant nous nous metez 
Ce très-précieux oignement , 
Car c'est quanque je demant. 
Trouvé avon ce que quérons : 
Vendez-le, sy l'emporterons 



302 LA PASSION 



Quan paie de l'argent serez. 



l'espicier. 



Dictes-moy que vous en ferez 
Et bon marchié vous en feray. 

MAGDELAJNE. 

Maintenant le vous compteray ; 
Quant de vous nous départirons 
Droit à ce monument yrons : 
Sy oingderon de Jhesu le corps* 

l'espicier. 
Dame, par l'âme de ce corps, 
Se l'oignement voulez avoir 
Vous me donrez de vostre avoir 
De bons petis tournois xx. livres. 

MAGDELAINE. 

Or faictcs qui nous soit délivres : 
Véez-vous ci l'argent tout compté. 
L'oignement où a tant de bonté, 
Voulons avoir tout maintenant. 



l'espicier. 



Paie sui, bien est avenant 

Que l'oignement vous soit livré, 

Dame ; et tantost délivré 

Sera, plus ne le retenray. 

Ceste grosse boeste petiray ; 

Dame, vostre main me tendez : 

Veci quanque vous atendez. 

Je lavons baille, or la prenez , 

Et vous, dame, ceste tenez. 

Elle est mouk fine et moult bonne , 



DE NOTRE SEIGNEUR. 3o3 

Tenez, je la vous abandonne. 
Ceste cy, dame, vous arez; 
Bien sçay que bon gré m'en sarez. 
Or allez à la sépulture 
Où Joseph a mis la figure 
De Jhesu, et vous confortez. 
Je vous créant vous emportez 
Bon pignement et précieux. 

M AGDELAIJNE SUS : Weata nabis gaudia. 

Beau très-doulz père glorieux 
Qui tout povez et tout savez , 
Pour nous mourir voulu avez : > 

Las! com ce mes me desront. 

MARIA JACORY. 

Le cuer me part, le çuer me ront. 
Hée, mort! pour quoy a pris ceily 
Qui onc ne meffit à nully? 
Lasse, com ci 3 dure mort. 

MARIA SALOMÉE. 

Doulz Diex, par grant envie mort . 
Vous ont Juifz vilainement. 
Je vous vy moult crueusement 
D'une lance ou costé férir. 

s, MICHEL. 

Fammes, que venez-vous quérir? 
Toutes .111. grant dueil démenez. 
Dictes moy pourquoy ci venez, 
Ne qui vous muet à ci venir? 

MAGDELAINE. 

De dueil ne me puis soustenir. 
Jhesu de Nazareth .voulons 



3o4 LA PASSION 



Veoir, car pour sa mort nous dolons 
Et il doit huy resusciter. 

MARIA JACOBT. 

Jhesu quérons qui aquitter 
Nous a voulu de Panemy. 
Pour sa mort je pleur et gémy : 
Celle pierre car nous levez. 

MARIA SALOMÉB. 

Lasse , com mes caers est grevez ! 
Beau sire, celle pierre ostez; 
Se oingdrons son corps et sez costez. 
Moult forment a esté plaiez. 

S. MICHEL. 

Fammes, bon reconfort aiez. 
Jhesu qui hier séens gésoit 
N'y est mais et mont bien disoit 
Qu'au jour de huy en vie seroit. 
Diex dit qu'il resusciteroit 
En cest jour de huy et il sy est. 
Venez-y veoir que mais n'y est ; 
N'alez plus tel dueil démenant. 
Alez-vous-en tout maintenant 
A Pierre et aulz apostres dire : 
« Diex est vif et hors de martire ; 
« En Galilée chascun voyse.» 

M AG DEL AINE. 

En dueil, en tourment et en noise 

Dès or vueil ma vie mener 

Quant je ne truis qui assigner 

De mon très-doulz seigneur me puisse, 



^ 



DE NOTRE SEIGNEUR. 3o5 



SECONDE. 

Lasse moy ! ne sçay où Le truisse 
Le doulz Jhesu, et qui sera 
Cil qui le nous enseignera ! 
Moult me tarde que je le voye. 

TIERCE MARIE. 

Se séusse sentier ne voye 
Où le très-doulz Jhcsu trouvasse 
Je tout droit celle part allasse. 
Grant courtoisie me ferait 
Qui bientost le m'enseignerait ; 
De le véoir grant joye aroye. 

angels. 
Le roy du ciel, le roy de joye, 
Est tout pour voir résuscitez. 
D'enfer a les bons aquitez 
Pour la mort qu'il a soustenue. 
Diex est vis, la mort a vaincue : 
Par ly estes tuit racheté 
De la punaise enfermeté 
Où ly anemis vous menoit. 

MAGDELAINE. 

Certes, se la mort me prenoit 
Au cuer bien l'aroie gaigné, 
Quant mon maistre ainssy mehaigné 
Ose lesser plain pas de terre. 
Lasse moy! où l'yray-je querre? 
Pourquoy m'esloignai-ge de luy? 
Ne sçay où je truisse nully 
Qui enseigner le me scéust. 
". 20 



3o6 Là PASSION 



Doulz Dieu, mon cuer grant joie éust 
De vous véoir, c'est vérité. 
Vif estes et resùscité : 
Vueilliez que vostre face voye. 

DIEU. 

Famme qui vas par celle voie, 
Dy-moy se cognoistre pou rr oies 
Cel homme que trouver vourroies 
Dont ton cuer tel joie feroit ? 

MAGDELAINE. 

Mon cuer en grant joie seroit. 
Plus joieuse ne pourroie estre 
Que de véoir le filz Dieu celcstre ; 
Je ly dépry qu'à moy s'apère. 

MARIA JACOBI. 

Suer qui avez dolçur amère, 
Vous a-on rien dit ne cpnpté 
Du doulz Jhesu plàin de bonté , 
En qui nostre espérance est mise? 

MARIA SALOMÊ. 

Suer, qui très-grant douleur juslise, 
Àvcz-vous nouvelles oyes 
Dont nous doiops estre esjoyes? 
Dictes-lay, nous vous en prions. 

MAGDELAINE. 

Courtiller nie senble ly homs 
À qui j'ay parlé maintenant, 
Que je vy devant rnoy venant ; 
Me demanda se cognoistroie • 
Celly dont sy grant joie a raye. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 3<>7 



Ce que j'en scay vous le savez, 
Dieu, qui desconbrée m'avez 
Des péchez dont je moût avoye; 
Car me vueillez mettre en la voye 
Par quoy je vous puisse encontrer. 
Doulz Diex, vueillez-mov démonstrer 
Vostre face, vostre beaulté. 
Doulz Jhesu plain de loyaulté, 
Tel dueil ay ne me puis porter. 

DIEU. 

Marie, toy vieog conforter; 
Laisse ton dueil et sy t'apaise. 

MAGDELAINE. 

Beau sire Dieux, bien doy estre aise 
De ce que je vous voy ep vie. 

DIEU. 

Marie, n'aiez pas telle envie 
De toucher à moy ; trai-te arrière. 
Sus moy ne devant ne derrière 
Tes mains ne dois tu mettre point. 

MAGDELAINE. 

Doulz Dieu, grant joie me point 
De vostre. resuscitement. 

dieu. 
Marie, je t'aim doulcement 
Et sy ne vueil que tu me atouches : 
Garde (es mains de moy n'aprouches. 
Je te monstre cy en présant 
Mon corps par le quel re présent 
Ma mort, ma résurection. 

20 



3o8 LA PASSION 



En signe de ma passion, 

Je te monstre ci ceste enseigne. 

MAGDELAINE. 

Beau doulz maistre, yce m'enseigne 

Que, gardée virginité, 

Prinstes en humanité 

Tel char qui est mortifiée 

Qu'en crois avez déifiée; 

Mais Dieu estes et en vous croy-je. 

dieu. 
Marie, tu crois bien, en ce voy-je. 
A Pierre et auls aultres vras, 
A tous ensemble leur diras 
Ma résurreccion t'ay monstrée, 
Qu'ilz voisent tuit en Galilée 
Et y liée on me trouvera. 

MAGDELAINE. 

Tousjours liez et joieux sera 
Mon cuer quant je vous ay véu. 
De joye ay le cuer esméu 
De vostre resuscitement. 
Entendez tous communément 
Jhesu qui a toute puissance 
Par sa trés-saintisme naissance 
Et par la mort qu'il a soufferte 
Pour nous en crois sans déserte : 
Ly bon d'enfer sont délivré; 
En paradis les a menez. 
Bonnes gens, joie démenez , 
Loons Dieu, car pour vérité 



DE NOTRE SEIGNEUR. 3c>9 



J'ay veu Jhesu resuscité, 
J'ay parlé aly maintenant, 

s. PÈRE, 

Marie, pourquoy vas menant 
Joye? tu ne fais que chanter; 
Tu te soûl oies germenter 
Et tu fais joye souveraine! 

s. JEHAN. 

Doulce suer Marie Magdelaine, 
Te puez-tu point apercevoir, 
Nous sces-tu riens dire de voir 
Que Dieu soit en vie venu? 

MAGDELAINE. 

Mon dueil est joie devenu. 
J'ay Dieu véu et encontre; 
Son préciex corps m'a monstre. 
Bien sçay c'est-ii certainement ; 
A moy parla bien longuement. 
Seigneurs, quant de cy partirez 
Tout droit en Galilée yrez: 
Illecques Jhesu trouverez 
Dont vous trestous joieux serez. 
À son monument ay esté 
Où je grant pièce m'arresté 
Et m'aloye moult germentant. 
Je y trouvay ly aiigels chantant, 
Une moult belle conpaignie ; 
Mais Jhesu n'y trouvay-je mie. 
Mais je trouvay sa sépulture 
Et le drap cl sa veslurc. 



3lO LA PASSION 



Je vous dy toute vérité : 
Ly Juifz de ceste cité 
Qui son précieux corps gard oient, 
Ou il le rendent ou il croient 
Qu'il soit de mort resuscité. 
Doulz père, doulce déité, 
Ma grant joye me fait plorer. 
Bonnes gens, allez aourer 
Celle digne crois que véiez ; 
Bonnes gens, tous certains soiez 
Que Diex est vif, qui souffrit mort : 
Ou monument je le vis mort. 
Or est venu arrier en vie , 
Chase un doit avoir grant envie 
De le louer et gracier, 
Et de cuer humble déprier 
Que sa gloire puissons avoir. 

s. JEHAN. 

Marie puet bien ce savoir 
Que elle nous a ci conpté. 
Jbesu, le roy plain de bonté, 
Est aparu à ly sans doubte* 

s. PÈRE. 

Nous devons tuit suivre sa route ; 
Allons tout droit sans demourée 
Parler a luy en Galilée. 
Jaques, y voulez-vous venir? 

s. jaques. 
Oïl, ne m'en puis plus tenir. 
La parole est , je croy, certaine 



DE NOTRE SEIGNEUR. 3 I 1 



Que dît Marie Magdalaine , 
Car elle a Jhesucrist véu. 
Sy devons tuît estre esméu 
De ly véoir resuscité. 
De ally aler grant délit é 
Et y vois droit sans arresteF. 

CENTORIOI*. 

Vous devez bien tuit aprester 
Vos cuers vers Dieu qui délivrance 
Vous a faicte par sa puissance.. 
Nous estion tuit mal bailly : 
Diex ne nous a pas défait ly. 
Par sa mort a d'enfer getté 
Ses amis, c'est bien vérités 
Frions-ly tuit que par sa grâce 
De nos méfiais pardon nous face 
Et nous doint cuer de ly servir 
Par quoy nous puissons déservir 
Sa très-haulte saintisme gloire 
Et nous main teigne en son mémoire. 
Sy vous diray que nous ferons : . 
Tuit à une vois chanterons 
De cuer : TeDeum laudarnus, 
Et puis le Benedicamus. 
Amen. 



EXPLIUT. 



G Y COMMANCE 



LA RÉSURRECTION 



NOTRE SEIGNEUR. 



In principio creavit Deus cœlum et terrant, etc. 

(Genesis, capitule* primo.) 

Très doulces gens, or entendez 
Et diligaument regardez. 
Noble chose verrez retraire 
Qui à l'ennemy est contraire, 
Que ce soit voir la vraie mère 
Du monde qui sanz tache amère 
Porta le juste crucefix 
Et celle de quoy estre dix 
Doit chascun corps de créature \ 
Car sur fortune et sur nature 
Est royne et mère clamée , 
Dez angles servie et amée 
Comme non pareil de value. 



LA RÉSURRECTION DE NOTRE SEIGNEUR. 3 1 3 

Sy est droit c'on la salue 
Du salut qui noqs conforta 
Quant Gabriel li aporta 
Du vouloir Dieu en révélant. 
Sy disons en lui appellant 
A genous : Ave Maria. 

Inprincipio , etc. 

Diex premier le monde forma , 
Ainssy qu'en Genesis est dit 
Et où psautier David nous dit : 
Ipse dixit etfacta sunt, 
Mandavit et creata sunt ; 
Puis fist Adam d'un pou de terre 
Pour ce qui savoit bien qu'en terre 
Retourneroït , et puis le mist 
En paradis; et puis refist 
Eve d'une dez costes Adam, 
Puis ly fist souffrir maint aham. 
Par le fruit tant l'ensosanga , 
Qu'Adam le prist, sy en manga. 
Lors fist inobédiance 
Dont .v. .m. ans souffrit penence 
En enfer et maintes personnes 
Qui en ce monde furent bonnes , 
A qui Diex ly pères monstroit 
Que par son fiiz lez racheteroit. 



3 1 4 LA RÉSURRECTION 



In morte hujus vita mortuovum inventa est; jus tu s 
homo post mortem tertiâ die de monumento rc- 
surget. (Gezemie , viscezimo cnpitulo.) 

De cuer vous prie à touz et lou 
Que chascun vueille de cuer tendre 
En ce que vous ay dit entendre 
De. latin retraire en françois. 
Doulces gens, bien est voir qu'ençois 
Que le filz Dieu fust encharnez 
En la vierge dont il fut nez, 
Il l'eslut pour mère et amie ; 
Et le bon prophète Jezémie 
Prophétiza , c'est bien la somme , 
Et dist ainssy qu'en la mort d'omme 
Seroit retournée des mors 
La vie par piteus remors, 
L'omme juste suxitera , 
Dist-il, après mort et sera 
Du monument yssant touz viz. 
Trez doulces gens, il m'est aviz 
Que ceste prophecie a vint 
A nous profit quand il s'en vint 
Au filz de Dieu de venir nestre 
De famme pour humains hons estre 
Ce fut noble vertuz que telle 
Quant fruit devint en fruit mortelle 
Naissant d'ente d'apre racine. 
Pour faire au monde médecine 



DE NOTRE SEIGNEUR. 3l5 

Cez bras en la croix estandi. 

En mort souffrant la mort vainquit, 

Et pour l'umain emonument 

Ou sépulcre et ou monument 

Fut couchié comme mortel corps 

Ly filz de Dieu misérteors 

Dont la digne char précieuse 

Avoit souffert mort sy crueuse 

Que rendu ot sueur et sanc 

Es piez, es mains, au destres flans. 

Ot precié à telle destresse 

En la croi* que la grant a presse 

Du sanc qu'à grans ruisseaus rendy 

La pierre quassa et fendy. 

Dévote chose est à olr 

La résurection qui joir 

Fit les plorans qui en langour 

Souffroient d'enfer la grant doulour; 

Puis verrez, selonc le mistère, 

Du sépulcre en formée matère 

Dez sains angles plus doulz que sucre 

Comment il gardoient le sépulcre 

Quant lez .m. Maries ilz vindrent 

Qui lez dignes oignemens tindrent. 

Or faites paix et veoir pourrez , 

Et aussy par example verrez , 

Comment .m. chevaliers gardèrent 

Dieu ou sépulcre et bien cuidérent 

Sanz le perdre de prez tenir ; 

Maiz il s'alèrent endormir, 



3l6 LA RÉSURRECTION 

Sy que ne sorent qui devint, 
Dont couroux avoir leur convint 
Ensamble quant il s'aparçurent , 
Car de s'alée riens ne surent. 
En enfer droit alez estoit 
Où les prophètes à grant destroit 
Estaient, Adam, Eve, S. Jehan, 
David , Noël et Abraham , 
Et là estaient en grant destresse ; 
Mes puis furent en grant léesse , 
Car de son sanc lez racheta 
Quant en la croix mort il geta , 
Puis lez portes d'enfer ronpit 
Dont lez déables orent despit. 
Les âmes d'enfer en mena 
Et la grant joie leur donna 
De paradis, puis s'aparut 
A Magdelaine ; puis a parut 
Ou jardin quant dit à Géré 
Puis tost : Noly me tengere > 
Et ainssy d'elle se party 
De s'amour sy li départy , 
Et sa beneiçon sy ly donna ; 
Touz sez péchiez li pardonna. 
Sy prions Dieu devostement 
Que noz péchiez entièrement 
Nous vueille à touz pardonner 
Et sa gloire abandonner 
A la fin quant deiinerons ; 
Kt tant qu'en ce monde scions 



DE NOTRE SEIGNEUR. 3l7 



Entendre puissions la mémoire 
De Jhesucrit , la vraie gloire 
A laquelle nous doint venir 
La trinité qui sanz fénir 
Fut et est et touzjours sera 
In sempiterna sccula 

Amen. 

Cy après s'ensuit comment Dieu fist Adam et Eve, puis s'en voise 

.1. tour entour le champ et die : 

DIEU LE PÈRE. 

Or ay-je fait tout à la raonde 

Ciel, terre et mer tout en une onde, 

Lez estoilles, solleil et lune, 

Et sy ay fait qui est commune 

Bestes, oysiaux et tous poissons 

Et leur ay à tous donné noms. 

Homme et famé ce me fault faire: 

Sur toute chose est nécessaire. 

Premièrement je feray homme 

A l'encommancement , c'est la somme, 

Et puis après incontinant 

Feray la famé à l'avenant. 

Soit Adam couchiez à terre et couvert jusques Diez le face lever et 
âussy Eve de costé lui couverte, et le prent par la main. 

DIEU. 

Adam, Adam, vas sus, beau frère , 
Liève-toy sus, si qui t'apière 
Que je t'ay fait tout maintenant , 
Et sy tant bien en convenant 



3 1 8 LA RÉSURRECTION 



Que ez créez de limon de terre , 
Pour ce que je sçay bien qu'en terre 
Retourneras après la mort 
Qui moult te sera dure et fort. 
Sy entens bien que tu feras : 
En ce beau paradis demorras 
Et feras mon commandement 
Du tout en entièrement, 
Et tantost auras conpaignie. 

ADAM. 

Doulz Diex, qui ta meignie 
M'a fait par ta grant doulceur , 
Haultement loue ta grandeur 
Qui de néant tu m'as refait. 
Or ne vueil plus cy faire plait : 
Je ne puis plus cy veillier; 
Un pou me fault cy sommeillier. u 

Cy ce couche Adam de costé Eve et face samblant de dormir, et face 
Dieu le signe de la croix et preigne Eve par la main et die : 

DIEU. 

Or sus, Eve, liève-toy sus , 
Et fait tost; sy entens à moy : 
Sy regarde bien dont tu viens. 
Tu n'estoies maintenant riens; 
Je t'ay faite et crée de la couste 
D'Adam, sachez sanz nulle doubte ; 
Sy te diray que tu feras : 
Honeur et foy ly porteras, 
Car ainssy je Pay ordonné; 



DE NOTRE SEIGNEUR. 3lÇ 



EVE , en soy levant : 
Très-doulz Diex, qui m'avez donné 
Corps et âme à vostre plaisir , 
Loer vous doy par grant désir, 
Car grant honour m'avez montrée 
Quant de néant m'avez crée 
Et formée de la coste d'Adam. 

dieu. 
Adam, amis, à moy enten 
Et sy te liève ysnellement, 
Car dormy as trop longuement. 
Pren ceste famme que j'ay Faite , 
Car je sçay bien qu'elle te hète. 
Sy vous diray que vous ferez : 
En ce paradis demorrez 
Et ferez mon commandement; 
Ainssy le vueil, non aultrement. 
En ce beau lieu, en ce bel estre, 
De touz cez fruis qui cy puent estre 
Povez mengier séurement , 
Fors cestuy, que certainement 
Ce en mengiez vous y morrez 
Ne phis ycy ne demorrez. 
Je vous lesse secy en garde 
Et de ce fruit bien je regarde : 
Se en mengiez bien le saray. 
Je m'en vois, tosi retourneray : 
Mon commandement point ne passez. 

ADAM . 

Très-doulz Jhésucrist, qui assez 



320 LA RÉSURRECTION 



De bien, d'onneur ta nous as fait, 
Car de néant nous as reffait , 
A ton vouloir abaïsson 
Que certainement c'est raison. 
Dieu voise entour le champ jusques Adam ait mengié du fruit. 

EVE. 

Adam, amy et conpaignon, 
Entendez .1. pou ma raison. 
En ce beau lieu sy profitable, 
Sy graciex, sy délitable, 
Où nous a lessié nostre mettre, 
Je ne sçay pourquoy ce puet estre 
Qui nous a ainssy deffendu 
Ce beau fruit qui cy est pendu 
Plus qui n'a fait nulz dez aultres. 

ADAM. 

Eve, ne sçay cestui plus qu'autres. 
L'a fait, sachiez certainement ; 
Or faisons son commandement 
Et à luy du tout abaisson 
Que certainement c'est raison, 
Je le vous diz pour vérité. 

EVE. 

Dire vous vueil ma volenté : 
De ce fruit volen tiers mengasse 
Se point désobair ne cuidasse. 
Certes, volen tiers je céusse 
Pourquoy l'a fait, ce je péusse : 
Ne sçay pas sy l'a fait pour moy. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 3a I 



belgibus , premier dyaWe. 
Je te diray raison pourquoy 
Il vous a ce fruit deffendu. 
Se vous l'eussiez bien entendu 
Comment de néant vous a fait, 
Vous ne prisissiez riens son fait. 
Vous ne savez ne bien ne mal 
Et de ce fruit tout sy aval 
Veult qu'en meiigiez fors cestui. 
Pour la bonté qui est en luy 
Se en mengiez ne tant ne quant , 
Comme luy seriez ou plus grant , 
Et sarez tout bien et tout mal 
Et vous et luy seriez ygal , 
Et serez aussy comme Diex 
Et vous sarrez lassus au cieulx. 
Pren de ce fruit ysnellement , 
Et en fav tost incontinant 
Mengier à Adam, et pas ne doubte 
Qu'il en mengera sanz nulle doubte 
Par l'enortement que ly feras ; 
Et sy de prèz tu l'entendras 
Qu'il en mengera, vueille ou non, 
Sy fort giteray mon pagnon 
Que bientost t'en aparcevras 
Et bon loier tu en auras : 
Or le fay tost sans point d'esnoy. 

EVE. 

Adam, amis, entens h moy : 
Je te prie, mengue de ce fruit; 
h. 21 



$2$ LA RÉSURRECTION 

Jà pour co n'en seran destruit; 
Nous en scroos adez plus aise. 

ADAM. 

Certes, m'a mie, ne le desplaise , 

Je ne veul pas désobair 

A nostre maistre , ue le trair, 

Car ce fruit deffendu nous a 

Et en garde baillié le nous a : 

Sy nous fouit garder de mesprendre. 

RYE. 

Adam, là ne devez, entendre. 
Car il n'en sara jamès riens, 
Et sy ne vous doublez de riens, 
Car ce de riens il nous resprent, 
Nous n'en ferons no tant ne quant, 
Car notifierons grans comme luy. 

. ADAM. 

M'a mie, grant chose est de celuy : 
J'aroie peur qui ne le séust, 
Nous en sortons trop fort deceost, 
Et forment noue en re&pr endroit, 

EVE. 

Vous vous prêtiez biçmau destroit 
Et forment de luy voua doublez. 
Adam, amy, or escoates : 
Assaiez que c'est hardiement ; 
Riens ntat sara certainement, 
Je le sçay bien de vérité. 

ADAM. 

Faire me fault ta votante : 



DE NOTRE SEIGNEUR. 3a3 



Puisqu'enssy est je le feray, 
Mais je sçay bien que mesprendray 
Vers mon seigneur du tout en tout, 
Car de son retour trop me doubt. 

Cy uiengue Adam du fruit et puis ce preigne par la gorge, et 

puis die : 

ADAM. 

Ha hay! Èvo, que m'as-tu fait? 
Certes, bien m'as do tout défiait 
Qui m'as donné d'enfer la mer. 
C'est .1. morcei fort amer, 
Car il me tient trop fort en gorge. 
À las! bien me tiens en ta forge, 
Car je ne le puis avaler. 
Or ne sçay-je quel part alér, 
Car j'ay ofVendu mon seigneur ; 
Sy en moufray à grant langueur. 
Or voy-je bien que j'ay mal fait. 

DIEU. 

Adam, Adam, sanz plus de plait 
Dy-moy pourquoy tu m'as trahy. 
Tu n'as pas à moy obay , 
Car tu as mengié de ce fruit 
Dont tu perdras joie et déduit. 
Ainssy as fait inobédiance 
Dont .v. .m, ans aras penance. 
Ceulx qui de ta ligniée ystront 
Tout droit en enfer en yrônt, 
Et tant qu'en ce monde seras 
En labour tu corttinuras : 

21 . 



3a4 LX RÉSURRECTION 

Va-t-en bien tost de paradis. 

ADAM. 

Doulz Jhesucrist, bien le me dis, 
Mais passé ay ton commendement 
Du tout en tout entièrement. 
Sy aiez, Sire, pitié de moy. 

SAINT MICHIEL. 

Va-t-en de cy : plus ne te voy 
Devant ton maistre , ton seigneur ! 
L'en ne pouroit dire pieur 
Que tu es; va-t-en, fuy de cy, . 
Car plus ne de m or ras ycy. 
Va-t-cn en terre de labour, 
Et en paine et en tritour ; 
Va-t-en tost hors de paradis 
Où tu eusses esté touz dis 
Se point ne te feusses méfiait. 
Eve ta famme t'a sesy fait :. 
Touz ly mondes l'achètera , 
En paine et en labour sera, 
Et touz ceulx qui de vous ystront. 

ADAM» . 

Doulz Jhesucrit, las ! que feront 
La ligniéc qui de nous ystra ? 
Tout droit en enfer en yra , 
Puisqu'cnssy est qu'avons péchié. 

DIEU. 

Vous avez esté enragié 
Quant vous avez désobay 
A moy, et sy m'avez trahy. 



DE NOTBE SEIGNEUR. 325 



J'en souferré la mort amère, 
Et sy m'en fault nestre de mère. 
Sy vous diray que vous ferez : 
En labour vous continurez, 
El sy sarez qu'est bien et mal. 
En tôule pâme, en tout travail 
Vcstuz seras de robe bon le : 
N'i aura roy, ne duc, ne conpte 
Pour le péchic qu'aront de toy. 

açàm. 
A, sire Diex! cq poise rnoy ; 
Labourer me fault maintenant 
Puis qui ne puet estre autrement. 
Eve m'amie, ce m'as-tu fait, 
Or ne puis aler au deffait; 
Ainssy nous fault pàîne avoir. 

EVE. 

Adam, amy, il est tout voir ; 
Or me fault filer ma queloigne 
Et me fault faire ma besoigne. 
Tel ovraige sy apartient 

A famé qui de nouvel vient. 

» 

Çy se vestent et face Adam samblant de labourer et Eve rie filer, 

et puis voise en enfer/ 

GAÏPHAS. 

Anne, entendez, mes amis ; 
J'ay maintenant en mon cuer mis 
Une chose que vous dirav 
Et tout ce fait acoirçpliray: 



326 LA UBSUimEf/UON 



gt^ 



Vous savez pomment ce prophète 

Qui le cuer forment me dehète, 

En ce sépulcre est bui mis ; 

Or a-il trop de bons amis. 

Sy devons avoir peur et double 

Qu'emblée nous soit sanz nullp double 

Sy vous dirçty que nous forons : 

A Pilate nqus en yrons 

Et ly conteray cçst affaire. 

A Pilate moult devra plaire 

La parole qu'ayez retraite 

Quant çst de jpqy forment mebèle. 

Or y alons, je vpus en prie, 

Et n'y faisons nulle destrie ; 

Certainement bien avez dit. 

i 

CAÏPHAS. 

Or y alons sapa contredit 
Et sy n'y faisons pqint d'a&rest, 
Car de movoir je s,uis tout presl ; 
Bien ly conteray t tout le fait, 

ANNE, 

Hastons-nous tost sanz faire plait, 
Quar au peuple forment plaira, 
Et de ce fait grant joie aura. 

Cy voisent à Pilate 

CAÏPHAS. 

Sire, Pilate, à vous venons, 

Et entre nous sy parler voulons 



DE NOTRE SEIGNEUR. 337 



De ce faulx prophète qui lit 

Est en ce sépulcre par de Uu 

Sy vous prioos qui Lisoit garde, 

Car de ce fait, forment nous tarde/ 

Mal nous en pourrait avenir. 

Sy disciple le paient tenir 

Nous n'en pourteus venir à qhief .: 

Pour nous seroit .1. grant meschief. 

Et vous diray sanz parabole 

De son fait forment me récplc^ 

Et de cela j'ay grant envie 

De ce qui disoit en sa vie 

Que au tiers jouiM*esu$ciiereifc. 

Et le temple Dieu referoit : 

Sy regardez qu'en sera fait. 

PILATE. 

Beaus seigneurs, sans plus faire plaît: 

Dire vous vueil m'entancion 

Sanz v faire narracion. 

Vous savez bien, et c'est tout voir, 

De Jhesuay fait won devoir, 

Et sy est vray et tout certain :< 

Du tout en ay lavé la main : 

Sy n'en vueil plus avoir la 'patrie. : 

ANNE. ' 

Pi la te, c'est chose certaine; 
Ce fait cy paa ne demorra 
Et aille ainssy oommo il^paurra, 
Car nous avoua ce fait à cuer 
Que point jie lésions à nul fucrj 



3a8 



LA RESURRECTION 



Mais vous estes le souverain : 
Sy nous aidiez à ce besoin 
Et faites tant qui lisoit garde. 
Je considère bien et regarde 
S'il est ainssy comme il disoit 
Qu'au tiers jour il resusciteroit, 
Nous n en pourrons venir a chief. 

PILATE. 

Pour nous scroit ,i. grant meschief 

Se Jhésus ainssy se par toi l, 

Ne du sépulcre resuscitoit. 

Sy faites tost sanz point d'arrest 

Que garde y soit, et soiez prest 

De le faire hastivement. 

CA1PHAS. 

Sy ferons-nous certainement 
Sanz y faire point dp séjour : 
Avant qui soit demain le jour, 
Tout pour certain garde y aura, 

ANNE. 

Nous ferons tant qui li pana, 
Caïphas, tost cpjigic prenons 
De Pilate, et nous hastons : 
Sy en alons en nostre afaire. 

CAÏPHAS. 

Pila te, ije vous vueille desplaire; 
Hastivement nous en alons 
Et à Dieu sy vous commendons : 
Faire voulons nostre devoir. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 3^9 



PILATE. 

Beaus seigneurs, à vostre vouloir! 

CA1PHAS. 

Anne, faisons-en nostre alée 
Là endroit celle contrée ; 
A cez gens d'armes parlerons : 
Nostre affaire leur conterons ; 
Hastons-nous sans faire demeure. 

Cy voisent aux gens d'armes. 

CA1PHAS. 

Seigneurs gens d'armes, nous venons 
A vous parier, et ce vouions 
Que tantost et sanz faire arrest 
Vous en ailliez, et soiez prest, 
Le tumbel garder où fut mis 
Ce faux prophète, car commis 
Voulons que soiez pour garder. 
Or y alez sanz plus tarder ; 
Gardez bien qu'emblez ne vous soit, 
Car lez gens enorte et déçoit ; 
Vous en serez trop bien paiez. 

LE PREMIER CHEVALIER. 

Seigneurs, nous sommes apparailliez 
A faire tout vostre vouloir. 

LE SECOND CHEVALIER. 

J'en vueil bien faire mon devoir, 
Et ce ne vous doubtez de riens 
Que je ly donrray de mes biens 
Sy li a àme qui à lui touche. 



33o 



LA. RESURRECTION 



LE TIERS CHEVALIER. 

Il me vçndroit à grant reproucbc 
Se mon devoir je n'en taisoie. 
A fol quoquart je me tçndroip 
Se je ne ly donnoie du mien . 

ANNE. . 

Certes, seigneurs, vous diètes bien. 
Or y alez snoz faire arreat : 
De le bien garder soicz prest. 

Gy voisent Caïphas et Anne où il voudront et lez chevaliers parlent. 

LE PREMIER CHEVALIER. 

Puis qu'enssy nous sommes cop>mis 

A sépulcre garder et mis, 

Je yray bien faire mon Revoir. . 

Seigneurs, je vous dy tout de voir 

ISfous déussions ja touz .m. es|œ 

A sépulcre pour garder l'estne , 

Que Jhesus emblez no nous sait. 

Tant de gens enorté avoit 

De croire cez diz et cez ouvres, 

Car j'ay. dûubte qu'en ne desqueuvre/ 

Le tumbel pour remporteiv 

Alons tous .iik à souter 

A l'entour et à Tenviron. 

LE SECOND. 

Vous dictes bien et nous .yrori, 
Nous bien vivans par le grant Dieu. 
Nous .m. garderons bien le lieu 
Que Jhesus n'en soit emportez. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 33 



Bien armez suis et actintez : 
Riens ne m'y fault do nul costé. 
Alons-y ains c'en l'ait osté, 
Ne mis hors d'entre lez pierres. 

LB TIERS CHEVALtER. 

Moult seroit fors et soubtiz lierres 
Qui Jhcsus nous pourroit embler. 
Quant entre nous .m. asambler 
Nous voulons pour garder le corps, 
Ce nous seroit vilains recors 
Que nulz y osast sy entrer 
Qui pour voir se peust venter 
Ne de l'avoir osté ne pris. 

LE PREMIER. 

Vous parlez comme bien a pris : 
Àlons-y tost sanz point d'espasse. 
Je vueil prendre ycy ma place 
Ne autre n'iray aillieurs querre. 

LB SECOND. 

Et je me sarray cy à terre 
Et m'acoteray sur le coûte 
Afin que j'entende et escoute 
Se âme oie aucuns venoit. 

LE TIERS. 

Gy me sarray ; que s'on venoit 
De ceste part à recelée, 
Je ly donrroie telle acotee 
A qtiiconqucs s'y embatroit 
Que mon cop tout mort l'abatroit 
Sanz jamès avoir garison. 



33 2 



LA RESURRECTION 



LE PREMIER. 

Je n'oy onques longue saison 
Fors que sy fain de soumellyer. 
Seigneurs, vueilliez .1. pou veillier 
Vous .n, tant qu'auray soumellié : 
Je seray tantost raveillié. 
.1. bien pou dormir il me fiuilfc. 

LE SECOND. 

Trop bien veillasse sanz deflhult, 
Mais j'ay .1. pou le chief pesant. 
Somilier n^'estuet en gisant 
Ycy .1. pou dessus ma large. 

LE TIERS. 

J'ày aussy de soineil grant charge 
Qu'un bien pou dormir me convient, 
Tantost se nul va ne ne vient 
Ysn elle ment m'esveilleray 
Que nul délay je n'y feray. 

adam, en enfer, die : 
Doulz Diex, qui à ta forméure 
Me feis par ymaginée faiture, 
Et âme et vie me donnas 
Et puis après sy me menas 
Tout droit en Paradis terrestre, 
Et me veas sy hardy estre 
Du fruit menger où je moi dy 
Dont tout à mort nous amordy ; 
Vrais Diex, veulles nous secourir ! 
Nous ne faisons que langouiïr : 
En Ici paine, en tel tourment 



DE NOTRE SEIGNEUR. 333 



Souffrons tuit sv certainement, 
A très doulz Diex, doulz roys Jhésus, 
Se par toy ne sommes secourus 
Touz sommes à pcrdicion. 
Ce nous fist la temptacion 
De l'anemy qui nous déceut. 
Plus mauvais fruit oncques ne fut : 
Acheter nous fàuit lé mettait . 

EVE. 

Hé ! trés-doulz Diex qui m'avez fait 
Et formée de la coste Adam, 
Ostez-nous dez mains de Sathan. 
Souffrir nous fait tant de martire 
Qui n'a langue qui le péust dire ; 
Met-nous-en hors tost sy te plaist. 
Trop y sommes, dont nousdesplait. 
Adam, mon amy, c'est par moy 
Sy en souffrons peine et esnoy, 
Et cez vaillans hommes aussv. 
Vrais Diex, aiez de moy mercy, 
Que tout est par ma mauvestié. 

S. JEHAN BAPTISTE. 

A roys Jhesus! par t'amistié 
Secours-nous, Sire, sy te plaist. 
Tourment nous font, dont nous desplait, 
Cez anemys qui ycy sont; 
D'aligement point ne nous font 
Et de mal faire tant se painent 
De ce faire joie demainent. 
Sy vous prions, doulz roys de gloire, 



334 LA RÉSURRECTION 



Veullez nous avoir en mémoire, 
Car nous sommes cy en misère. 

NOËL. 

Gloriex roys, ta grant lumière entière 
Sy te plaist mms veulles monstrer, 
Car tant de mal et d'encombricr 
Nous font ecz anemys par leur yre, 
(lui n'a langue qui le péust dire. 
Sy ne me pouroie plus tenir 
De plorer, braire et gémir. 
Halas! bien a cy grant déluge : 
Nous ne savons trouver refuge 
Nulle part, n'entour, n'environ. 
A vrais Diex ! tant te hucheron 
Que au derrain serons délivres ; 
Trouvé 3 esté par les livres. 
Or le fay tost et je t'en pie. 

BELGiBUs, premier déable. 
Ha hay ! que cilz brait et cric? 
Délias, bien avant, compains, 
Os-tu comment cilz ça c'est plains? 
Tant braira touz nous eschaperont, 
Car lonc temps prophetizié Font 
Qu'encoire seront racheté, 
Et pour ce ont tant quaqueté 
Qui rempliront encoir lez ciex 
De quoy nous a hors bouté Diex. 
En mon coer en ay grant ^envie. 

RELIAS. 

Encoirc ne nous eschappcnt~ilz mie ! 



DE NOTÏIE SEIGNEUR. 335 



Belgibus, moult m'esnuiroit 
Se sy ortie chose séoit 
Sur lez cièges célesticns 
Gomme ly homs est terriens 
Qui est fait de limon de boe. 
A Dieu en feroie la rnoe 
Sy remplissoit son paradis 
Où nous fusmes assis jadis. 
Chascun de nous plus cler estoit 
.ix. foys que ly solaux n 'estoit, 
Et Luxcifer nostre bon mestre 
.ix. foys de nous estoit son cstre ; 
Et l'orgueil et intencion 
Qu'il vouloit mestre en action, 
Estre voulbit semblable à Dieu. 
Et consentîmes tuit ce lieu, 
Et pour ce Difex le trabucha 
Et en s'abisme le ficha, 
Et nous aussy qui le suis mes; 
Car trop maternent nous meffîmes. 
S'en trabuchasmes ,ix. légions 
Qui consêntismes cez raisons. 
Lucifer qui cy cler fu, 
Nommé est menistre de feu 
Et tuit sommes cy compaignon 
Que tous avons commission 
De Dieu, qui est noa souverains 
Et qui tout fist à cez .11. mains, 
De tempter toute créature, 
L'un d'orgueil, l'autre de luxure, 



/ 



336 LA. RÉSURRECTION 



De convoitise et de desapoir. 
Sur ceulz nous a donné povoir 
De mener en nostre prison 
Où en est sanzredempcion. 
Lucifer ne iist qu'un péchié 
Que Diex tient en enfer fichié. 
Comment cuident donc cilz seoir 
Et noz cièges doncqucs ravoir, 
Qui en font bien mille le jour, 
Et riens ne crcsment leur seignour? 
Enclins sont à leur pourriture : 
Je cuide que Diex n'en ait cure 
D'eulz avoir en sa compaignie; 
Ce sont pécheur orde mesgnie. * 
A nous ne seroit point raison 
Sy les mcstoit en sa maison : 
Regarde, compaing, cil puet estre. 

belgibus. 
Bélias, je sans Dieu noz maistre 
Plains de si grande cruauté 
Contre pous por nos mauvestié ; 
Et pour nous faire plus despis 
D'omme mortel seront remplis 
Lez haulz cièges de Paradis 
Dont nous bouta Diex hors jadis ; 
Et pour ce qae plus nous esnoie 
Leur donra la parfaite joie. 
Et pieçà l'on dit cilz prophètes 
Qui ycy sont dedans nos mettes, 
Que Diex au monde descendra 



DE NOTEE SElCïfElIR. 33^ 



/ 



Et d'utoe femme vierge mais tua 

Que il disposa aioçois que nous; . ! * 

Et veul bicoque ce sachiez vous; 

Par .1. Jeliari qu'estoit cooeeuz , .' 

Qui devant Dieu eatoit venuz 

Et sy attira è& désers, f .y\ , 

Il est sains, ne puet estre sers. 

A péchié en enfer, vendra :; 

Pas longuement n'y demorra , ■ . 

Car après lui vendra son maistre 

Par qui destruil sera naz estre \ 

Et ceulx qui se sont souetattu 

Contre péchié. et oQeridu 

Et qui à leur povotf ont servi: : 

Nous a donc Diex sy aservy. •:! 
Pour le propos que coraeqtismes. 

BELGIBDS, 

Oil, car trop nous mefféismès ; : 
Abatre volions sa grandeur; 

BÉLIASl -i • ■ I N 

C'est voir, ce fut grant foleur. 
Or ne puet aler autrement. : . » 

BELGIBUS. 

Or me respons hastt vejpent ; . 
Cez gloutons et cez orguiliéuxi, 
Cez despérans, cez enviqux . 
Qui remplis &Qnt de convoitise, 
Ceulx .qui luxure art. et atisp . 
Et cez faulx jurés ^échiniez , 

II. 22 



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338 l i RâstmKttottôN 



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Ne les avonstaoB*; mie gaigniefe'?: 
Puis qaF«D€iirept«arT» repenjftncei • >:*♦'•/ 
Sanz avoic *le Bien cognpSKinbè; - ' ' • 
Ne lez j astioeron&»nou* (fate ? « • * » •'•''• 

Sy ferons-nous, n'en diKibtefcïWte./ ' • 
Ardant ouipius £rair*#jU' d'enfer • ' : - 
Avec nos maistnë L«?dfen > i •'» •)•»•■'• ; ' 
Lez m estions >t ires toû h étisftftibll. •» ■ '* 

Tu as trop bien ditj'eo rtvà sànibjc? '» 
Ainssy Pootwty; certaine m e«V » > » 
Or le faisons hastiveitoeàt. 



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1 : : . :> 



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DIEU LEÏFILZ }(1Uk%mM($\VtùÛ\toVêkp:* > 

Sanz ce que de rieitô £$ie repris, 

Acompliray/oe «jne/j'ay -ompris» 

Quant mon )pèw5-glore1'ié ^\ : >> »; 

Après mort m'amirifiÂu» 

Le corps ohuiioH vrayiespôrit) '».«;•> J |( * 

Conjointement lei re9 pri t • ' • . i ! j d / 

Par la vivificatio» / * •■ 

De la glorification /i -, i » . .;.i/ » 

Divine qui finerintr puet, 

Droit en enfer aler, m'est uet, 

Et pour motiesperit tant fajre^ <» 

Au plaisir .dû: divin afeart 

Que les âme» ;quHangai#*WJt V ' •' » 

Hors de ; pain6 43t^to4irineniJ!}«^nl.>' 

Bien sçay que l'&m&de saint Jefraft, ) 

Adam, Eve et Abraham, <- ' vr> ! 



. ■ » 



. . . » j , * . . » * 



de; notre seigneur. 339 






1/ . • >, -M 



Noël, Davit},bt; Ys*ié . ! m . , 

Y sont devewiuqe partie ... « . . / 

Qui liittW.eatappèlcte et dicte : • . 

Orfault quejejq ejiiafluite, : % ,! | 

Paie en ay raquitemeetw; -, >; .;; , ! 

Et délivré tout quitanfinty 

Et le rachat pur te* trahu; 

De mort que j'ay souffert et hèu, ,; 

Et passé. par sy dur trespas ,.': n « 

Qu>tre d^ipoy ne .tfqftt pas îi:iîi|| ^ , 

Avoir passé , car divine euvre 

Pour moy y a ouvré et euvre 

Au profit de' Pumanité,' 

Sanz entamucr virginité 

De mère ne' d'enfant ''âussyl'.' ' . i: ' "• 

A la porte d^enfef paï* éy' ] în " : K " ,, . / 

Yray, car bien sçày ' que mé ! moire ' " 

Font jàlëz : ^mesde ma gloire ' ; r<ï 

Cy voise Dieu en enfer et lez âmçs chantent : Veni Creator 
spiritus , et S. Jehan comjnancè! 

DlEU,^ W z,. <„, .,„,.„,/ 
Atolite portas,, principes, .nef trqfa»* 
Zft elévamini porpœ œternalesy 
Et introibit rex glpriœ. 

LEZ DIABLES. 

Qui es iste repç gloriçe? 






*» *> »i / 






DIEU. 

Les portes de ceste m^isçn . . . , 
Vueil brisier $arçz 3 nés toison . , . 

i i r, 

2,À . 



340 LA BèSCRRBCTlON 



Qui est orrible et inferntfllo} '*:' » o/ 
Vueil par ma veHu,su permette' Ui^. ' 
Que devant roôjy - chiôeptt e>t fn&fasem, . 
Et lez ennemie rçftti engbissea t > ]«.■'!■•:■ 
Lez âmes ne puissent avpir -; 'uV! 

Sur elles force ne pùvQHy .■..■.. ï/i 
Car je suis la vraie;! tHfniéne: < • \. r. 
Qui d'kife^nal ardamt funiiènç' - >•<.- >' 
Ysnellement lez viens hors *ra ice«. " '.' 



Lez diables ysserit hors d'enfer et puis die : ' 

:• « ■ : 'I -,: ■'; i : . / 

BE^GIBUS. 

Jhésus, moût nous vint au contraire 

Ta mort et ton trespassement 

Quant pris as resùscitçmeitf f , 

Après morir comme filz Dieu . , 

Pour venir rompre nostrc lieu 

Dont contre toy n'osons mot dire. 

Le cuer nous doit bien fondre d'ire 

Quantaux âmes aidera^ ; ,fî ' ' ' : " ' '-' 

Et nostre enfer en vuideras. 

Ta venue nous est gtèvàirie 

Quant hûstfte puissance sy vàînfe • Uu ^ 

Ainssy la riotfsfais deveriirV ' • * ' ' A ' • - 

BBLIAS. 

Se je cuidasse qu'avenir 

Nous déust tel tribufaddn '» • /v O 

Que éussez resurrecciôn, 

En enfer n'édst ûreâme ' <■?<»! : 

Sy bonne d'tfrtie ne de Rfauhe "!';••■' 



f>£ NyO|TJ&& SËiGNEUR. 34 1 



Qui ne feuat we$ et mise en eeftdre, : 
Tu fçfa outrtige.ddxleôcenUr^i ;$» <>• 
Sa jus vuidter fl<# héritages : . . : 
Pour remplît* lêz baulz ostâi^efe - - 
Et le grarit lieu de parada, j . * 

DIEU, x , ... ■> 
Vous en trabuclt^ste* jad«* ,1 
Hors des ciég«3, par ,vQ&lre, orgueil}. ; 
Dez âmes remplir je lez vuotl • < '| 
Que aviez de l'urbanité 
Par la desloial vanité i . 
D'Ève^d'A^fa^: que v/pu* tenw&ea. ; 
Du fn^. ft^e^g^; çt ejiorlasles,. « » 
Séans sont, cy tQZ,eutraij*fty;, .. 
Joie et clarté leur dof»rvay; ; * 

Plus ne seront qo. c<fët ahçiiV 
Venez à ip^y, cousins. Jeba/i, 
Et vous ay§nyj ^darn, «tjÈve, . 
Qui du fruit glttâsfâp la -se va 
Abraham,. David *et Noêl r 
Venez ? vafl t lustra a vopl ; : 
Qui este cy e? ce lieu hpçt, 
Pour vous en ai r ge ftpuflbrt mort 
Et de vip quifcé le çlieajin! ; . j 

Resgardez sur fluel parchemin : 
Vostre diéJivrartpe ç&t eççrJpte* 

Cy ^M$tre Dteii ce& plafes «t die ; 
Regardez à quelle Iabile , , . ' 

Ma chai? et mes piez et iocz mains * 
Orçt esté mis pour lez humains; . ; 



342 LA RÈSURHE<5TKW 



Regardez comment vous esmoie 
Quant pour vous vie mis la moic. 
Racheté vous ay quitement, 
Sy vueil qu'après Paquitcmeflt : 
Qui voz durtez purge et pure, 
Que vous soiez en clarté pure, 
En joiex repos sanz patrie. 
Or entrer cy ^n cest demaîne ' 
Et là soiez glorifiez. 

s. JEHAN. 

Glorieux rois saintefiez, 
Filz Dieu enfès de Vierge mero/ • : ' 
Qui nous traiz de douleur amère : ' ■ 
Et nous a mis de mort à vie/ 
Loée et aînée et servie, - ,: 

Soit la gloire de ta puissance > ' 
Et le labour de ta souffrance, ^ * ' • 
Qui tel rcpds-noiw as aquie, ' ' ! 
Ce ne fut ceque tu nà»qirfe ; i: l ' ,:!! 
Filz et homs de vierge htiinàîtté', ! ' 
Touz humains en mortel dèrriain'e 
Fussent adez tout po'tfr'certain; 

Père qui tout tfens en ta rt)oirt/ • ] 
Ta résurrëccioh samttertie > •• ,: ' • 

Soit loéé, quar liors' 'd'fcibiètirve - 
Où nousestions par ma déserté 1 
Nous as os te, c'est diosq'appefte!;, ; 
Bien pert qtfe« lu es Rois doz- Roi» « « 
Et Dicx, quMl de morfi les desrois l 



DE, WQTBai rSElGîîlUJft. 3^$ 



Eniièrement asamot^yj ■■! .r. ... . •.•: i • -J 

Vrais Jhésacrist, qui conveny \ *\ 1. 'J 
Avez jB^rt envie pbprnpii^ ' «n li 
Et racheté lez hufaains toti^i - *»*;> *->' > 
Gloire a vous efc laçage à. csrffe :::..:' * ' 1 
Qui vous porta vierge pjuôeljci . /!«»*• 
Soient en fioz votas ffigfëiatfÇ' •■;•;'! 
A jointes mains 'et grampl J ' V 

De vostrc souffrance; piteuse^ ! • >'»;', ' 
Qui d'infernal m\\ d<*piteuso '» •'* '* » 
Ou tout en tout noz deslivr&j v ' 

8. JEHAft»-. ' - *> i>; » l 

Souvôrrfin&roysqui r«)us livras--; ' .'•',> 
Clarté, et hotèuleahenébrpur .-.;' ni 
Nous ostezot d'àp^dO)! lotir;, ■ •-> 'I i 'i 
Soleil de fav -et de* frtmdmo . ;« > i' 
Qui toute<K(ifpatii«6=bdVS!miso 
Avez de inortdvitttpène';»' > » 
Vrais fîlfc fruit pt fil/ db deVin, 
Eternel roys puisssfntfet fin 
Sanz commGfltjettiont & :%itot f fi» ., 
Vostre sainte af|rmâck>n ' '- * « • •• 
De joie et de'MtfeôcfoA - '•'-■'" '•*''-' • »' 
Mçrciée et loée fcn doit ! i. '-; •' / :«»* ' i 

Filz de Dieu* hotqs^e voiisrcstoit'i l i 
La prophécie afiwflative; 

Disant par raisoi* relative 1 io'îuii» i 

Que iiue-viet^frmeporteroit « *■ » >" 



»... 



y 



344 tA AÉSURBBOTION 

* • 

Qui le monde rachèterai t. .. « 
Vrais Dieux, tant longuement méris 
Qui lez humains avez guéris ) ' 
Et m'avez, quant bien m'y regarde, 
Ce qu'en mon arche tins co garde, 
De humaine généracion > . 
Ceulx qui par préparacion 
De pueple réformée, fu 
Quant le déluge venus fu i : ! r 
Qu'en la terre venir féistes . / • 
Pour le deffault que en nous vastes* 
De foy estre sa jus au monde. :, < ' 1 
Le préciex sanc pur et monde 
Que pour nous racheter rendiates , 
En moraiU quant la mort ret)diato&> 
Et l'çure que vous aucitaaftes, 
Quant en pitié nous, reganda&lcs, 
Soit sauz inurmuration quecre 
Graciée en ciel fX çii terre 
Que tu Ta» fait de vray propos! 

njfiti. 
En gloire, en joie, en wpoe* 
Vous metray cy, car achever 
JMestoit mon fait et à provev 
Là où je voudrây et devray, 
Que surexit soie de vray 
Le plus droit que je puis y vait.v . 

S. JJBJUN. • 

Or chantons lotu à uns *otz, 
De cucr dev.ost, (juchant rassis % 



» » 



DE NOTnR SBtGtfEUïV. $fô 



• i 



m. 
't'ii •.*' 



i'ï 



» n 



.( 



Hault : Gloria m excaelsis. 

LE PttïWÎER DÉ^BtE ÈEÊGÏBirS. 

Ha hay! compatrïà, ahaii, àhàn! 
Bien nous metthéu buaà,' n: 

Car Jhesu qui dé cy se : pârt ,v ' * ' ' 
A toutes âmes s'en part : 
Qui n'en lèssé ne tarit hé qliârtt. 
S'aperceù m'en féussëqûarît 
Lez Juifz le crucifièrent, 
Celles en qui plus se fièrent ; 
En lui n'en îta résurrecciori * 
Fussent ore à confusion 
Et au néant mises du tout. • 

PÉLIAS. 

Comme félon rqys y es tout 

L'a) fait, mez aucune dçffence . 

Déussion contre son oiïençe 

Avoir mise, ce fut raison. 

Et a pelle de traïson. 

Ce qu'enfer est v ut t trop me griève , 

Las! pour *nous est et fort et briève, 

Ne amender ne le povorç. 

R'alon-m'èn, touz dïz pleurçn 

Nostre douleur et grant tri tresse. 

Souffrir nous fault nostre destresse l " A ' 
En tourment dont le cuer mcfofttï" 
R'alou-in'en en bisme profont 
Et là serons louz diz en guerre. 



3#5 hX OrfigORRUGTION - 



m' » ♦ 



DÉLIA». » • x»- ' 

Je suis. ?pc#w^;agr:^mniî :<»!■»•' 
NemeppYftiepJu&tarde^,,,,, ; v .i ]\\ 
Pour le droit ^ipfernsLg^ei:.^ :l . ..;•; 
Or est vuidép rostre tp^ou v .• '; . p » 
Harou, quel mortpl J,ra|sop t ! . , . /, / 
Je voy le, mondp besto^nÊr ( i) /; t , 
Ne plus ne .sçay ,quel paj:t> \ pqrn^ 
Au monde n'a que desce^anfe, .j t , ., ■ 
Dieu va contre son orden^ncq v> ; ; , 
Son dit ne vault urçp e^cor<#, . ; 
Quant nous a tolu par sa/fo^^ . ..., ! 
Le nostre pajr sa sentence, , ., u , j ; 
Je ne sçay mie qu'il en pence : 
Je ne m'en vueil plus entremcstre. . 
A son chevet le puist-il mestre ! 
Venté est au siècle morte : 
N'en puis mèz, ce me desconforte.. 

1 . ■• ;:,. - • '»it .1 '/ 

NOSTRE DAME. 

Mez doulces suers, je vous supplié 
Que vous me tiengniez conpaigniô, 
Car aler vueil au monument 
Où gist mort Jhesus mon enfant , 

(1) Bes tourner, tournera mal. On rencontre ce mot fréquem- 
ment dans nos vieux poètes.' ftiitélJeWf dit dans sa complainte de 
Sainte-Église ;....* , , •. •. ,,., . .. ,; . * 

Covoi^e.guifeit.le&avpcas. mentir, . ,, , 

Et les droiz besiorner et les tprs consentir. 

Le même trouvère a composé également une pièce ou' i\ a intitu- 
lée : Renart le bes tourne'. 



. i 



DB' JtOTllB SEl-GNElJU. 347 



Et est gardez par graut desroy "* J ! •• 
De par lez malstres de la tcty'. 
Mon cbier enfont que tant iiriioie, 
Quant dedens mort corps vous portoic, 
Jamezà nul jour né cùlda&e ; 

Qu'en- crois jnorir vous regardasse. 
Alas! dotante ehétivcï ' 
Je demeure biei) orpiietive *. ' • - 1 » 
Jamez au cuer joie n*auray. • n - 

s» JEHAN, «irvaugéltetc ' ' ' ' 

Compaignieje vous tend r^V, i{ ^ îo * 
Ma très-chière dame réyal. 'i r 0/ . 
Mon très-chier seigneur tojr.ll : v " : 
Sanz doubte vops confortera : 
Et joie touz jours vousdonrra. 
En vostre ouer cçnfort tenez. - •'•' 

N08TM DAMfe. ' ; 

Pourquèy tant me oontretenez :' : * 

Il est mez filz) je suis sa mèreç - •'• ' > 

Pas ne ty dois estre àmère. 

He! fauix Jutfa! vous le m'osez ; 

3e te portay en mez cosWz — "• '• 

.ix. moys, du lait de mefe matfieïlfes; 

Je Palèstay comme poceltet- 

Or me commence mar dotilour : ' l > ■ % 

Ma joie tourne en trïtourv 

Il fut nez en virginité _ 

, Sanz pechié de charnalitç; 
: n Sa, char est de noble. nature,, 
Car elle est de péchié pure. 



* * * * 



348 ' . LV RESURRECTION 



J'an croy PatfchaagQ Gabriel » : 

, Qu'il est vrais r€kîs cétotiei- 
Et sy est vrais Die*j*aaz dotibtanoe. 

Madame, j'aygrant. défaisante . 
Que sy tr^Sndoulceatf ut pktoea :. . ■ 
De duel toute voMcQrçz*. , ' . 
Quant de vostr^ d^uel méisouyiept 
Par raison plprçf.jiitf £oftv*tiftfr . 
Car je vous, voy m lermes fondre. 
Lors ne vous pub,€ti riens rcapqndrtf : 
Sy vous platst à vous dépolir ter, 
Touz nop* pourriez réconforter 

a 

* Et en serions (restau*. pUis aise, . 

S, ABRAN. ; ,J • ; 

Dame, je vojus prie qu'il vourptatsa:! 
A vous .1. pou réconforter. 
Tant vous devez mien desportei; , \. >'j 
Car bien vous dist que il -lAoroît.. 1 ■'•. ? 

NOSTRÇ DAME. 

Jehan, qui taire ce porcoit ? ;; 

J'ay veu mon seigneur et m'amoutf 



Morir vilainement à géant doulour. 
Bien sçay qu'il est mort à graat tort 
Et n'avoit pas desqrvi (i) mort : . 
Sy veul au monument a 1er. 






(1) Déservir , mériter. J'ai donné de ce mot une explication fau- 
tive dans le Mystère de la Résurrection , que j'ai pubtfé en 1854. 
(Paris, Téchener, in-8°.) 



DE NOTRE SEIGNEUR/ 3^ 

t t JAOÔBte*. /.'s "il*. 1 

Ne vous Yotillicz faaster (VtAev 1 ■ 
Car tant plus pcè* de lui sere&v \ .<; 
Et plus voz deulengotaerez; , - ,. \\\ 
Pa r amour souffrez *ou* atan t • j . : « - / ■ 

NOSTRE DÀJHH. 

Las ! mon enfant que j'amoie taeti 7 ~ 

Jamez ne me regarderez •: 

Ne doulz regartnc nte/erea* 

Vos yeulz vis troublez durement; 

Or sont-il mors certaiaepicnt - 

Et or ne parlerez- vous jamez: > - 

En moy que resjouir jamez, 

Perdu euslez toute couleur, •-" . ,>.-• 

Quant vous v« pendu a dpuleur; ,* 

Lors eustes rompu necfz et vairiez»;; > / 

Je viz voz pluies de sanc plaines ; : > < • 

Par tes mains vous vis estachié 

Et à gros, clous bien afichié ; . • ' 

Oc plorer ne me puis tenir. 

Quant il me convient souvenir 

Que par yveret par estcj \ j . 

En pénitence avez esté 

Nus piez touz jours en coste tarira 

He! Mpgdelaine, le cuer me se^na. . 

Laver lez piez, seur, y alastcs; 

Par grant amour lez eositiastes. : . . • 

Or sont-il perctaf dtauttro en ioultie 

A gros clous Ions comme .1. coûte*. ;: 

Tout le sflnc m'es* .du eue* esté . 



3$6 LA. néSUEBECTIOdr 



t 



Quant me souvient doson costé; 
Or est naveay tant sdhz ihesure;: •»/ - / 
'Doulz fib et doulce itOBf nturcj t . i 
Bien sçay tu as> te citer! paru «,/ <.i : .| i.; 
Tout oultre toiyouftrc sans morow. i; f i 
Moult me promist Siméen 
En ma purification »» i.î 
Que moult tosl treepa&seroiti \j.. 
Le glave qui te persenoitj "; .\:.ji,!i './ 
Perce mon cuer, tiédis ftlz.Jhcsujii »-<, , 
Le glave de. ta: passion : * • . .'i :•• .- V » 
Sy en suis toute lorsonoée» . . 

Lessiez ester, : dâmc> honorée^ - • . $ : i 
Que tel duéil penre oe çleve*. 
Vostre filz suis,» bien le *arvra ; 
Bien vous se ry ira y sanz doii/j Unes, 
De voz dueilay grant desplaisaneë 
Et en suis au cuer moult destraim.. 



4 > 



'» 



.t2l 



<î 



HOStaRqAME. ; : ..u . 



De Gabriel forment me plainç ! : ■ 

Quant j'estoie jeune pucelte . 

Et il m'aporta la nouvelle 

De la «sainte iucarnacion , . 

Me dist par salutacion '. r 

A son événement : Ave y \- 

Et tramua Evœan v*.; 

Me? àé bien suis' interprétée) 

En Eve suis toute muée., , i 

Ave sanz dueilr et sanz doulour , . 



:'', î 



de/ wcrraji sejgue-ur. 3£i 



i ; / 



Sanz engoissfe jefi sanz.triùonir^ 
San7 f; misère, ctoâitoÊ^i jours cKlrelv ' * 
Car ^*>e en joie doit 66tre^ w 
Lasse! pourquoi uftv madéis* i:.:i 
II appert bien qua terknao rféit^ \ iu; il 
Car certes j'ay perdu ikâmui l 'iio ':. \ , 
Pour joie ay dueil retrouvé; 
Touz jours pliàrérWéVorivendra 
Quant de mon Jfitfc me souviendrai > . 4 1 
Se f^irago m'eiisfceinômàiée'. S *>»ïî ■» 
Tu ne m'éusscz Joaa «ùrmpjÇDniée ,i , ! 
Et moult l)pune. raison iy ai y ,.p> s > . 
Que ie.Noto imqgoHmv.-.i >»;p ... ; •;.;-. 
Mon scigqQUty utooifib* i&iin atiiy, ! . . / 

S. JEHAN. ' .-..,. 

'l'il'il * M'i t 1 • %«* , i I v 

» . I' Il .«. - v> • • . / * I I • ' J • - » • 



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Chière damo^le x:uqr p»rtttiy 
Me parti rie' Idigiraptdestnesseii: 
Et douleur. qoiau.cuer ttw b\tëta 
Que je vousîTHMp^cy tèn#. : ; '• -uni .\"."f 
Sawihdôvez sani dforitir, • --> »•■■' 

Quant Gabriel vous aminça v, i > ! ' ? 
Levsalutet vo«8 pr onmrça : '*•- ^ - 
Que saintement voas le cortt*Ju$t£& j > ' : 
Qaant le saint Salut voua ftetjôitétep 
Et puis par grâra l'enfant aètes; 
De voz mamelleâ Palestastes. 
Puisque de ce estes certaine 
N'en rien», estes ay- g revéné, • • 
Car je vous dix en vérité^ « «'■.*•> 






* . t J ; • i *» 



;. » 



/ 



35^ LÀ RÉSURRECTION 

Ainssy comme en virginité 

Il vost êm vous vrais homme naisfre 

Et avec vous en ce monde pstre; 

Car ceate mort surmontera 

Et toùz vik resustistera ■ 

Sans avoir point nulle diffaromc. 



i> 



NOSTRE DAME. 

». » * 

, .... 

Par droite nature de famme 

Je me clame de Gabriel , 

Du droit ange célestiel 

Pour quoy nomma-il Marie* 

Que puis que mon fil& port la Vie, 

Nul, Marie y estotlle de mer, 

Ne me doit par raison clamer ? 

Estoille de mer clarté porte 

Et grant lumière qui conforte - . > 

Tout home eti grant péril de mer. ; ' 

Marie est amour aatuanoer; ' 

Mez nulle clarté je ne porte,, 

Ma char est tou le es ta in te et mort», 

Mon bel en let, mon solas en douloui* , 

Ma vie en mort, mes .désirs en langour, 

Et qui autrement veirit emeedre 

Bien p*et par moo droit nom entendre 

Marie sy çtf chose, amère -, 

Où mon cqer est, c'est choaeclèreç 

Car au cueriay.fced amertume 

Que de douteau tout mon cuer ibme. 

Lasse, comment durer pourray î 



DE NOTRE SEIGNEUR. 353 



SALOMÉE. 

Doulce dame , je vous diray 
Mon neveu dist, bien m'en souvient , 
Que l'Escripture acomplir convient! 
Souveniez-vous de Gérémie : 
Le saint prophète ne ment mié, 
Car il a prové clèrement 
Qu'un home sera vraiement 
Qui toute langour portera 
En son corps et tout sauvera . 
Navré sera sy cruelment 
Et démenez moult laidement 
Et comme .1. aignel se taira, 
Car de son gré occis sera. 
Vostre fîlz a tout cecy fait : 
Aprouvé est en luy de fait , 
Nous l'avons bien toutes véu. 

ROSTRE DAME. 

J'ay bien Gérémie créu , 
Mais menée suis par nature 
Quant voy morte ma norriture, 
Car mon filz est Enmanuel. 
Encoir me plains de Gabriel 
Qui dist quant il me salua 
Que j'estoie gracia plena. 
Comment suis-je de grâce plaine? 
De douleur mon cuer est fontaine. 
Se je feqsse de grâce plaine, 
Telle douleur pas ne portasse ; 
.Te feusse touzjours en léesse, 
u. a3 



354 LA RÉSURRECTION 

Et je muer en très-grant tristesse 
Pour l'amour de mon chier enfant. 

jàcob"ée. 
Trop vous desconfortez durement, 
Doulce chière dame et amie. 
N'avez-vous pas veu Ysaie 
Qui de voz fîlz prophétiza 
La mort telle qu'endurée l'a ? 
Quar il dit au nom du prophète 
Par qui grâce doit estre faite 
A toute humaine ligniée , 
De Dieu leur seroit ensaigrtec 
Et son corps habendonneroit , 
Ne jà nul mot n'en sonneroit 
Au tirans qui le lapideroient , 
Jà tant batre ne le saroient. 
Par vostre fîlz est cecy fait ; 
Par mort confuz estre ly plait. 
De grâce bien plaine serez 
Quant vostre filz regarderez 
De la mort résoudre en vie. 

NOSTRE DAME. 

Las! que voulez que je vous die? 
Je sçay bien tout ce que me dictes 
Et tout lez livres antiquités. 
Gabriel me dist desraison 
Qui me dist : Dominas te cum. 
Mon filz m'a esté os té, 
Je ly viz percier le coslé. 
Se avec moy viz demorast 



DE NOTRE SEIGNEUR. 355 

Mon cuer de dueil plus ne plorast. 
Or m'est osté, or l'ay perdu; 
Las! sy ne m'est encoir rendu, 
Que feray-je, lasse dolente? 

SA LOMÉ E. 

Madame, je croy en m'entente 
Que le tesmoing de Ysaie 
Qu'encoir serez toute esjoie. 
Il nous desclère par son escript 
En Jhésu est le Saint-Espérit , 
Car il a esté oint du cresme 
Et sy a annuncié le baptesme. 
Au monde a fait redempcion 
Par sa mort et passion. 
Ceulx qui plorent confortera , 
Lez gens foibles renfermera 
Et ceulz qui gisent en la cendre 
Fera cncoire coronne prendre, 
Et sy donrra l'uille de joie 
À ceulz qui pleur et dueil guerroie ; 
Et le mentel de révérence, 
Loenge, grâce et exellence 
A touz ceulz leur donrra honour 
Qui pour lui sont en grant tristour. 
Geste escripture est pour vous faite 
Selonc l'entente du prophète. 
Ainssy geta-il sa sentence. 

NOSTRE DAME. 

Je met en Dieu mon espérance, 
Mais j'ay au cuer moult grant douleur 

23. 



356 LA RÉSURRECTION 

Que je tiens certes à grant laideur , 

Que Gabriel me dist trop plus : 

Bene dicta tu in millier ibus; 

Car se tant beneurée féusse 

Mon enfant mort pas veu je n'eusse. 

Plus que moy beneurez sont 

Toutes fammes qui tel dueil n'ont. 

Bon eur ne bonne aventure 

N'est en perdre sa norriturc 

Se je féusse bien eureuse , 

Pas ne fusse sy doulereuse , 

Mez mon cuer se muert en doulour. 

MÀGDELÀINE. 

Ma chiére dame, par amour 
x Ne veulliez plus tel douleur faire, 
Mez yeul liez-vous .r. pou retraire. 
Quant vostre filz verrez en vie 
De grâce serez toute remplie. 
Quant il resuscita mon frère 
Je delessay tout dueil à faire. 
Par plus forte raison ferez, 
Heur et grâce vous porterez 
Et en serez toute esjoîe. 

NOSTRE DAME. 

Magdelaine, ma doulce amie, 
Je suis de douleur toute plaine : 
D'engoisse est mon cuer fontaine. 
He ! Gabriel, quant tu me deis 
BenedictusfrucUis ventris. 
Hélas! hélas! pas ne penssoie 



DE NOTRE SEIGNEUR. 357 



Que de mon fruit eusse tel joie. 

Hélas! sy hault le viz pendu 

Et trestout son corps pourfendu! 

Faulz Juii'z de mauvaise vie, 

Je sçay bien que pécheur n'est mie ; 

Pour ce me croist mon desconlbrt 

Que vous Pavez occis à tort, 

Et quant encoir plus à luy pensse 

À Gabriel plus à lui tensse 

Qui me dist que mon filz se roi t 

Ou lieu David et régneroit 

Roys d'Israël toute sa vie. 

Sy regnast-il ne morust mie; 

Sy comme roys vivant regnast , 

Tou? lez Juii'z bien gouvernas!, 

Certez c'est bien chose seure. 

s. JEHAN. 

Madame, c'est vérité pure 
Que vostre filz est vrais terrestre 
Et qu'en ce monde roys doit estre , 
Ne lez Juifz autre roy n'ont, 
Ne jamez après il n'aront. 
Roys aura en plusieurs pais 
Trestous à vostre (ïlz subgiz. 
Seur culz mon seigneur régnera 
A son plaisir et roys sera 
Maugré eulz pardurablemcnt. 
Ainssy pensa-il certainement 
Le saint ange Gabriel 
Ouant vous diss le saulut novel ; 



358 LA RÉSURRECTION 



Certainement bien le savez. 

NOSTRE DAME. 

Jehan, mon amy, bien dit avez. 
Faulz Juifz plains d'iniquitez, 
Couvers et plains de grant durtc , 
Vous estez bien durs ennemiz 
Qui vostre roy avez occis. 
Le cuer félon et dur avez, 
Car touz ensamble bien savez 
Que je suis fille de Joacbin 
Et du lignaige Eliachin. 
Je suis d'Abraham descendue 
Et de l'arbre Jessé venue. 
Or avez-vous mon filz pendu 
Et en croix vilment estendu , 
Et sy ne fist oneques injure 
Ou monde à nulle créature. 
Or est occis par grant envie : 
Vous m'avez faite grant vilenie ; 
Jamais au cuer joie n'aura y 
Quant à sa mort bien pensseray. 
Lasse! chetive dolereuse, 
Sur toutez tamme engoisseuse , 
Tout mon esperit sy s'amorlist. 
Ma vie du cuer se mortist : 
Assez tost seray toute morte. 

s. JEHAN. 

Madame , cilz qui touz réconforte , 
Vous veulle en pitié regarder. 
Or vous vcullicz .1. pou retarder 



de notre; seigneur. 359 



Et penre en vous bon réconfort. 
Riens ne vous vauit le desconfort, 
Car mon seigneur vous aidera , 
Quant de mort resuscitera , 
Je le vous dy certainement. 

6ALOMÉE. 
Coruciez sommes durement 
De vous, çbière dame honorée , 
Quant aiassy estez démenée; 
Mais aidier ne vous povons, 
Ne cQnfort donner ne savons.. 
Sy voulons de vous corigié prendre : 
Aler nous fauit sanz plus atendre. 
A l'espicîer isneliement 
four acheter de l'oigne ment. 
Sy en oindrons le vray corps. 
Qui fut doulz et miséricors : 
Or faisons tost sy nous hastons. 

JACOBÉE. 

Vous dictes bien ; pr y alons, 
Mez doulces suers, je vous en prie, 
Sanz il faire nulle des trie , 
Et de l'oignement achèterons. 
Au monument le porterons : 
Oindre le vueil de mez 41. mains. 

MAGDELAINE. 

Roys dez cielx, que mon cuer est plains 
De tristesse en douleur conferte 
Pour Jhesu le piteux prophète 
Qui ou sépulcre gist et trapssis. 



36o hk RÉSURRECTION 

Et est mort en croix crucifis , 

Bras estenduz et flajellez, 

De sanc vermeil taint de tout lez ! 

Piez, mains, viaire, costé et chief , 

Est tourmentez à tel meschief 

Que son âpre tourment cruex 

Pleur et cry, car de mez chevex 

SoufFry qu'assuise h baudon 

Cez piez quant il me fist pardon 

De mez péchiez dont tant avoie. 

Moult m'est tart que son saint corps voie 

Sy vous prie, mez doulces suers, 

Que nous ne lessions à nul fuers 

Que tantost et ysnellement 

Aillons querre de l'oignement 

Et le vray Jhésus en oindrons. 

SALOMÉE. 

Gertez, bien faire le devons , 
Car quant de lui il me souvient 
Ne sçay comment corps me sous tien t. 
Bien nous doit le cuer fendre d'ire 
Quant nous véons le grant martire 
Qu'il a souffert sy doul cernent. 
Or en alons hastivement : 
Faire en devons nostre devoir. 

JACOBÉE. 

Pour lui devons bien paine prendre. 
Magdelaine, alez devant, 
Ne nous alons pas délaiant. 

Cy voisent à Tespicier. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 36 

MAGDELAINE. 

Maistres, cilz qui touz biens envoie 
Vous doint honour, santé et joye 
Et vous sauve le corps et l'âme ! 

l'espicier. 
Bien vîengniez-vous, ma doulce dame, 
Et voz compaignie ensement ! 

MAGDELAINE. 

Maistre, il nous fault de l'oignemenl. 
.m. boistes nous en fault au pois. 
Pour cbascune voie de nous trois, 
Tout le meiilieur que vous aiez : 
Vous en serez trop bien paiez. 
Or lez pesez, je vous en prie. 

l'espicier. 
Trest volentiers sans faire estrie ; 
Et puis après sy vous diray 
Que jà de riens n'en mentiray 
Combien elle pèseront ; 
Puis vous diray que cousteront, 
Et vous en feray léaulté. 

' SALOMÉE. 

Maistre, soit à voz volenté 

Et très-bien vous voulons paier 

Isnellement sanz délaier, 

Que bien tost et ysnellement 

Volons aler au monument : 

Sy en oindrons le vray prophète. 

l'espicier. 
Dame, ce que dictes me hète 



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362 LA RÉSURRECTION 

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Et certez tanlost vous diray, 
Que plus d'arrest je n'y feray, 
.xx. .l. poise l'oignement. 
.xxx. d. vault loiaulment : 
Certez de riens n'en vueil mentir. 

jacobée. 
Sire, soit à vostre plaisir. 
Tenez véez cy vostre tnonoie ; 
Le vray Jhésus vous envoit joie. 
Congié voulons penre de vous , 
Et se n'i a nulle de nous 
Qui voz plaisir ne vousist faire. 

l'rspigibr. 
Le grant Dieu vous vueille parfaire. 

Cy s'en voisent au monument, et en alant die : 

MAGDELAINE. 

Doulce Marie Salomée , 

Marie Jacobée amée , 

Je vous diray sy com moy samble : 

Alons-nous-en touz .ni. ensemble 

Et faisons tost; sy nous ha s ton s. 

Le vray Jhesus sy en oindrons 

Pour son corps aromatisier. 

Loer le doit-on et prisier, 

Jhésus le bon prophète saint, 

Qui dez tour m en s a souffers mains , 

Qu'antier ny remaint nerfz ne vaines! 

Voz boistez sont d'oignement plaines : 

De cucr dcvost bénigncmcnt 



DE NOTRE SEIGNEUR. 363 

Y alons, car moult dignement 
Et saintement vivoit en terre. 

salomée. 
Moult désir d'i aler grant erre 
J'avoie pour visiter 
Et pour oindre, car acheter 
N'alay oneques cest oignement 
Pour nul autre besoignement. 
Magdelaine , sy vous depry 
Que nous y aillons sanz destry. 
Marie Jacobée, amie, 
De haster ne nous feignons mie 
Hastivement tant qu'i soions. 

JÀCOBÉE. 

Bien est droit que nous doions 
Haster d'y estre sanz délay , 
Car de bon cuer en pensser l'ay 
Pour aromatizer de luy 
Les plaies et le corps aussy 
Qui tant de douleur a souffert 
Par Juifz qui ly ont offert 
Fiel et assil en croix pour boire. 
Par regret de piteur mémoire 
M'en souvient, dont souvent gémis 
Et soupir, car Juifz Font mis 
À mort et à tort sanz cause. 

MAGDELAINE. 

Envie qui accuse et cause 
Maintes personnes, à tort, 
Le leur a fait livrer à mort 



364 LA RESURRECTION 



En croiz tou nu san2 achoîson. 
Hastons-nous tost, que c'est raison 
Que nous appençons d'aprochier 
Le saint monument à touchier. 
L'ont fait lez mais tresde la loy ; 
Ce devant vois, ne vous esnoy, 
Car désir ay de le trouver, 
Mez forment m'esmoy qui lever 
Nous puist la pierre, n'entrouvrir 
Le tumbel pour le descouvrir 
Quant arrivées serons là : 
Mer nous fault tout droit par là. 

Cy voisent .1. tour et puis die devant le tumbel en regardant : 

SALOMÉE. 

Gloriex Diex, las! queferay? 
Mez doulces seurs, je vous dira y 
Je voy le tumbel descouvert. 
Ne sçay qui l'a ainssy ouvert : 
Le peut avoir desasamblé. 
Regarder je me ,dout qu'emblc 
N'ait esté le prophète en l'cnrc. 
Trop avons faite longue demeure 
Et atendu de cv venir. 

m 

JACOBÉE. 

Moult me merveil qui cy venir 
Y a osé quant my regarde. 
Regardez comment on le garde 
A gens d'armes tout environ. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 365 

MAGDELA1NE. 

Las ! ne sçay où le trou veron . 
Cy chante le premier ange : A g nus redemit oves, et die tout le ver. 

GABRIEL , premier angle. 
Vous .m., farnmes, en voir vous dismes. 
Le corps du juste crucefix, 
Jbesus de Nazareth, Diex fix 
Que vous quérez n'est pas ycy. 
Partiz sanz est et surreccy : 
Diex est vivans, jà n'en doubtez ; 
En Galilée le quérez, 
Car il va vers celles parties, 
Et n'en veuillez estre esbaiez. 
Véez-cy le lieu où il fut mis 
Mortel, niez Diex et homme vis 
Et vraiement s'en est alez. 

MAGDELAINE. 

Sains anges qui nous révélez 
La résurrection, pour voire 
Bien vous devons seurement croire 
De cy glorieuse merveille. 
Vostre clère cojeur vermeille 
Nous donne cause d'espérer 
Que cy estez pour révéler 
La sainte résurrection. 
Regardez l'abitacion 
De ce sépulcre : voz .11. fammes 
Le sau verres de toutes âmes : 
De ce tumbel s'en est yssu. 



366 LA RÉSURtlECTION 



SALOMÉfi. 

Sy baulte merveille ne fu 
Oncques veue ne regardée, 
Car la place est sy près gardée 
De .m. chevaliers , ce m'est avis, 
Que surrexis est ou ravis ; 
Mèz je croy le suscitement 
Trop miex que le ravissement, 
Selon la parole de l'ange 
Qui point ne mue ne ne change, 
Ne n'a troublée sa coulour. 

JACOBÉE. 

J'ay espoir que toute doulour 
Soit en ce mçnde humaine guérie, 
Que le prophète filz Marie, 
Jhésu qui est resuscitez 
De mort, et bien nessecitez 
Nous esloit, car ainssv avenist 
Pour la prophécie entériner. 
Or ne cessons de cheminer 
Chascune de nous sanz arrester , 
Tant que sachions là où il est 
Et là Tirons droit aourer. 

RAPHAËL, seconcf ange. 
Avenciez-voys de cheminer ; 
Vers Galilée en alez droit. 
Bien vous pourra d'aucun endroit 
Venir à vous à l'audevant. 
Àlez-vous-en touzjours avant, 
Car vous avez commencié bien ; 



DE NOTRE SEIGNEUR. 367 

Ne vous doublez de nulle rien : 
Je vous acertaine de voir, 
Et sy le vous fais bien asavoir, 
Que Jhésus est resuscitez. 

MAGDELAINË. 

Ha ! sire Diex de grant bontez , 
Veullez sy te plaist par ta grâce 
Que tu nous donnes temps et espasse 
De toy trouver, car grant désir 
Avons nous m.; mèz où quérir 
Ne savons, mèz tant te querrons 
Se je puis que te trouverons. 
Nous .m. famés partons de cy : 
En nous alant chantons ainssy 
De ce qu'ainssy resuscita : 

En chantant : 

Surrexit Christus spes nostra ; 
Precedet voz in Galileam. 

SALOMÉE. 

Sepulcrum Christi vivent is, 
Gloriam vidy resurgentis , 

JACOBÉE. 

Angelicos testez , 
Sudarium et vestes. 

Cy se destournent jusques lez chevaliers aient parlé. 

PREMIER CHEVALIER. 

J'ay oy ne sçay où sy près 
Chanter je ne sçay quelle vois 
En mon dorment ; pour ce je vois 



368 LA RÉSURRECTION 



Au monument de çest costé. 

En regardant. 

Ha hay ! qui puet avoir osté 
Du monument et descouvert 
Le couvescle et entrouvert? 
Je doubt qu'emblez nous soit Jhésus. 
A la mort, seigneurs, levez suz ! 
A la mort! Tuit sommes troublez : 
En nous a ce prophète emblé. 
Bien croy que s'ont fait sy traïstres 
Truans dont il estoit menistres : 
A lez, s'en est droit par de là. 

LE SECOND CHEVALIER. 

Or tost , alarme ! qu'est-ce là ? 
Quel ha hay est-ce que vous faites? 
Nous est emblez ce fault prophètes! 
Lessiez-moy regarder le lieu. 
Il est emblez, par le grant Dieu ; 
Certainement enchentez sommes. 

LE TIERS CHEVALIER. 

Sanz doubte s'ont fait cez faulz homes 
Qui l'ont tost adèz poursui. 
Mal nous endormismes huy, 
Paine et honte nous en vendra. 
Au maistre de la loy faura 
Que tantost leur aillons dire. 

LE PREMIER. 

Vous ne vous povez escondire 
Que ce ne soit à vostre tort : 



DE NOTRE SEIGNEUR. 36g 

Vous vous endormistes sy fort 
Touz .m, que point vous n'entendiez 
N Au monument que vous gardiez ; 
Je le voy bien, c'est chose apperte. 

LE SECOND. 

Plus de honte avez en la perte 
Du prophète que nous grant some; 
Car tant dormiez à forte somme 
Qu'en vérité ce fut mal fait. 

LE TIERS. 

Tout .m. somes partant du fait : 
Ce mal en vient, je n'en puis mez ; 
Mez plus ne seray cy huy mez 
Que ysnellement je ne m'en voise. 

LE PREMIER. 

Se vous faites plus plait ne noise 
Au maistres et ne le celez , 
Traïstez serez apelez 
A touz jours mez et à tous temps. 

LE SECOND. 

Certez jà pour vostre compens 
Au maistres ne le seleray, 
Mez vérité leur en diray 
Que qu'il en doie avenir. 

LE TIERS. 

Du dire ne vous doit souvenir, 
Car par le corps vous ferroie 
Ceste espée se je véoie 
Que mal ne péril en eusse. 
h. 24 



370 LA RÉSURRECTION 

. , — ^ _ 

LE PREMIER. 

Se je penssoie qu'accusé fusse, 
Je yous occiroie touz .11., 
À qui qu'en deust estre li deulz , 
Ne le meschief , ne le courroux. 

LE SECOND» 

Ains qu'ocis aiez nulz de nous 
Vous abatroie cy mort tout coy. 
Se plus dites ne ce ne quoy. 
Et sy arez ce cob premier, 

En férant. 

Et cest autre pour abessier 
Vostre jeu et vostre bobance. 

• LE TIERS. 

Pas ne veul que face ventence 
Que le premier content méu 
Aiez sanz en avoir eu 
Ta déserte selon le cas. 
Or tien! or tien ! et ne di pas 
Que l'en te cresme ne ne doubte. 
M'espée ou corps ly metray toute 
Puis qu'il a esmeu ceste festc , 
Ou je li pourfendray la teste 
Ce m'espée ne ploie ou brise. 
Or tien en despit de l'amprise 
Que maintenant ycy fait as. . 

LE PREMIER. 

Fouir m'en fault plus que le pas 
Ou tout maintendnt je suis mort. 



DE NOTRE SEIGNEUR. 



3 7 i 



LE SECOND. 

Suivons-le, (râpons à efort 
En quelque lieu où il aille. 

LE TIERS. 

Je ferrav d'estoc et de taille 
De mespée sur lui tous jours 
Sanz y faire plus de séjour. 

En frapant l'un sur l'antre et en enlz foiatit. 

MAGDELAÏNE. 

Mez suers, faisons nostre alée 
Sanz plus faire de de m orée, 
Et faire d'entre nous chascune 
Tant cheminer par voie aucune 
Aux plaisir du vray Dieu le père 
Que le prophète nous apère. 
Par cy m'en yray droite voie 
En .1. jardin, c'on ne me voie 
Plorer et regreter en plains 
La douleur dont mon cuer est plains. 
Quant ce prophète n'ay trouvé 
Ou sépulcre où il fut posé, 
Vraiement moult m'en est grief. 

SAXOMÉE. 

Magdelaine, le terme est brief 
Qu'en Galilée le devons querre ; 
Veulliez en voz pleurs Dieu requerre 
Que trouver le vous doint par grâce. 
Cy vous atendrons bonne espasse 
Jusquezà tant que vous venrez. 

34. 



3*] 2 LA RÉSURRECTION 



JACOnÉE. 

Tout au plus tost que vous pourrez, 
Magdelaine, venez à nous 
Cy endroit; car estre sanz vous 
Pour certain ne voulons mie. 

MAGDELAINE. 

Marie Jacobée, amie, 
Ne vous esnoy de ma demeure : 
Talant n'ay que sanz vous demeure. 
Longuement, de voir, ce sachiez : 
Cilz qui guérir puet tout péchiez 
Ay sy au cuer par souvenance, 
Qu'en pleurs convient ma contenance 
Et en regrez qu'en aore, estre. 
Ou jardin où a secret estre 
M'en voiz plorer sanz plus attendre , 
En lui regretant de cuer tendre , 
Piteusement, sanz vanité. 

Gy voise ou jardin plorer, puis die à genoux . 

Hé! vrais Diex, qui d'umanité 
Vous vestistes en corps de famme 
Pour le monde oster de diffamme, 
Dont en la croix fustes transsis 
Sy vraiement que surreccis 
Este, sy l'angle tesmoigne, 
Par grâce, veuillez sanz esloigne 
M'amènislrer réfeccion 
De vostre résurreccion 
Qui conforte et resjoisse , 



j 



DE NOTRE SEIGNEUR. 373 



Car rien nç véisse ne n'oisse. 

Gy viegne Dieu à elle et entre l'arbre die 

dieu. 
Famme qui par cy vas, que quiers, 
Nulle chose sy volentierç, 
Ne pourquoy pleure ne lamentes ? 
Soubz cest arbre cy te garnie n te : 
Je ay bien ton pleur entendu. 
Et tu voiz pour quoy pleure tu, 
Et sy trez forment et gémiz ? 

MAGDELAINE. 

Sire, quar je n/e scay où mis 

Est le corps de mon vray .seigneur 

Qui pitié ot de moy greigneur. 

Que déservy je ne i'avoie. 

De pechié me véa la voie 

Et deffendy que n'y rentrasse, 

Et à ly quar me monstrasse 

De sy prèz qu'à sez piez ploray, 

Et de mez lermes l*essuay, 

Et essuay de mez cheveux; 

Sy te prie, sire, se tu veulz, 

Se tû scez par nulle ensargnes 

Là où il soit, sy le ni'ensaignes : 

Certainement querre Tiray. 

dieu , 
Famme, tout le voir t?en diray : 
Raboni soiez et séure, 
C'est-à-dire que je t*aseure 
Le mestre suis qui agere 



374 Lk RÉSURRECTION 



Puis tost ; noljr me tangere, 
Jusqucs à mon père esté aie ; 
Mez point ne pleure ne t'esmoie, 
Et vas à mez frères nuncier 
Et à chascun qu'en ce vergier 
Me suis devant toy aparu. 
Au monument a bien paru 
Que surrexit soie et levé, 
Quant tu ne m'y as pas trouvé : 
Tout maintenant ainssy m'en vois. 

MÀGDEIAINE. 

Jhésus, vrais filz de Dieu, g'i vois 

A chascun nuncier lez recors 

Que touz viz est d'âme et de corpa, 

Car c'est chose créable et ferme. 
€y voise à sez conpaignes et leur die : 

Fammes, je vous diz et afermc 

Le vray prophète crucifix 

Est tout vivant et surrexis ; 

Aparu c'est en ceçt jardin 

A moy qui trouva sulz .1. pin 

Pour Iuy plorant, et sy m'a dit 

Que je voise sanz contredit 

Anuncer sa résurrecckm 

Par certaine afirmacion : 

Jtî le vous diz en vérité. 

SÀLOMÉE. 

Lasse moy ! que j'ay de pitié . 
De ce qu'avec vous n'alasmes 
Ou jardin quant cy demorçpmes,! 



DE NOTRE SEIGNEUR. 375 



Sy l'eussions veu nous .11. aussy. 
Jacobée partons de cy ; 
Sans nul delà y, sy le quérons 
Et faisons que le trouverons : 
Je vous dy que nous ferons sanz. 

JACOBÉE. 

Magdelaine, qui lez a sanz, 
Savez là où à vous parla : 
Se vous penssez où il ala , 
Mains jointes, de cuer vous en pry, 
Que nous y menez sans destry; 
Appertement sy le verrons. 

MAGDELAINE. 

Suivez-moy, et tant le querrons 
Que trouvé Tarons sy iy plaist. 
Cy voisent entour le champ, et quant ilz seront de coçté le pin, die 

MAGDELAINE. 

Véez cy le pin, mez point n'y est ; 
Je croy qu'à son père alez soit : 
Bien l'entendi qui le disoit 
Quant me dist qu'à luy n 'abouchasse. 
Je m'en tins que ne l'aprochasse 
Sy tost qu'il m'en ot fait deffence ; 
Mèz je croy bien que sanz offençe 
Le povons quérir loing ejt prèz, 
Sanz mesprendre, tant que plus prèz 
Tant cheminer qu'à lui soiorjs. 

SALOMÉE. 

Du désir ay que le véons 
Suis moult esprise. 



376 LA RÉSURRECTION 

JÀCOBÉE. 

De querre avons fait emprise; 
Sy vous prie n'arrestons pas. 

DIEU. 

Cez .m. famés pas tout de ce pas 
Àlez ensamble moy quérant : 
D'elles me vueil faire apparant ; 
Vers moy ont cùer piteus et doulz. 

Cy voise à eulxet die : 
Vous .111. famés, que quérez vous? 
Dictez le moy ; suis-je celui ? 

MAGDELAINE. 

Joignons lez mains toutes à lui, 
Que c'est celui certainement 
Qui paHa à moi doulcement. 
Saluer le vueil la première. 

À genous : 

MAGDELAINE. 

Filz de Dieu et vraie lumière, 
Loée soit ta sainte gloire! 
Tu ez celui qui sanz recoire 
Et nuit et jour partout quérbns. 

SALOMÉE. 

Roys Jhésus, nous te requérons 
Pardon et grâce et mercy 
Quant à noua t'es aparuz cyi 
Ta resurreccion très sainte 
Fait bien à exaucier sanz fainte. 
Loée soit et aourée 
Ta puissance bien éurce , 



DE NOTRE SEIGNEUR. 3^ 



Sanz point de définement ! 

JACOBÉE. 

Vrais pères, qui divinement , 
As la prophécie acompiie, 
Jointes mains, de cuer te supplie, 
Sy voir com je te croy Diex estre , 
Que pour nous sauver daignas estre, 
Que tu nous veulles pardonner 
Nos péchiez et mercy donner, 
Car je voy bien que tu ez cilz 
Qui après mort est surrexis 
Et joie as au monde aportéc. 
De ta grâce reconfortée , 
Je te prie or nous reconforte. 

DIEU. 

Famé, jà ne te desconforte, 

Car je vous doins à toutes .m. 

Pardon et veul de niez ottrois 

Que de moy soiez absolues, 

Et de mez grâces estandues 

Soient en voz cuers fermement. 

Or alez par afermement 

Révéler de cuer provéu 

Partout, quarvous m'avez véu. 

Ce de mez apostres trouvez, 

Séurement lez aprouvez 

Qu'en Galilée orront nouvelles 

De moy qui moult leur seront belles, 

Et je vous doint ma benéiçon 

Et sy voiz hors de soppeçon : 



3^8 LA RÉSURRECTION 



Oster Pierre qui pour moy pleure 
En une fosse où H demeure ; 
Mais ma mère conforteray 
Ainçois et revisiteray 
En peussée et en espérance. 
Plus ne feray cy demorance : 
Partez vous en que je m'en part 
Et m'en vois tout droit celle part ' 
Là où conté et dit vous ay. 

1VUGDELAINE. 

Sire, jamez ne cesseray 
De vostre nom certefier, 
Exaucier, glorifier, 
Certainement tant com pourra y. 

SALOMÉE. 

Tout ainssy faire le vouray 
De cuer, de voiz et d'espérance 
Et garie m'as mon espérance, 
Et mise hors de.grant des tresse. 

JACOBJ2E. 

Sa poissance, saintisme haultesse, 
Exauceray de cuer dévost 
Et ce qu'a nous mpnstrer ce vost 
Et pardon de noz péchiez faire; 
Car en plus gloriex afaire 
Pour vérité a 1er ne puis. 

MAGDELEINE. 

Toutes .m. sanz faindre depuis 
Qu'il le nous a ainssy chargié 
Yrons, quant c'est par son coj?gié , 



DE NOTRE SEIGNEUR. SjC) 

Sa résurrection anonssant 

En général et exaussant; 

Et vous prie que pour Texellance 

De sa loenge , sanz cillance , 

Nous esmovons sanz tarder plus, 

Chantant : « Te Deum laudamus. » 

explicit, expuxtt. 

AMEN! 

amen! 






NOTES 



Page 14, vers 17, 18 et 19 : 

Hélie 1 sus l'auctorité 
Devons entendre Sébile 
Qui fut royne moult nobile. 

Les prophéties de la royne Sy bille ou Sébille, ou simplement des 
Sibilles, furent célèbres au moyen-âge. On les trouve en prose et 
en poésie latine , en prose et en poésie française , dans un assez 
grand nombre de manuscrits. Elles étaient autrefois chantées à 
Noël dans les églises, et le concile de Narbonne fût obligé de 
les proscrire par un article formel. Malgré son arrêt , il continua 
cependant à être question des Sybilles à la messe des morts, dans la 
prose du Vies irœ, au troisième vers qui était ainsi conçu : 

Teste David cum Sybillâ. 

Aujourd'hui on Ta remplacé par ces mots : 

Crucis expandens vexilla. 
Les Sybilles n'appartiennent donc plus dorénavant qu'au domaine 



382 NOTES. 



légendaire. M. de la Rue attribue à Guillaume Hermann , trouvère 
du xn« siècle , un roman des Sybilles , déplus de 2000 vers, en vers 
anglo-normands, lequel commencerait ainsi : 

Il furent dis Sibiles, 
Gentils dames nobiles, 
Ki orent en leur vie 
Esprit de prophécie, etc. 

(Voyez p. 280 et suivantes : Essais historiques sur les bardes, 
les jongleurs et les trouvères Anglo-Normands. ) 

La Bibliothèque du roi contient, dans le Mst. 7656, Mst. qui re- 
monte au xiv e siècle , après le Trésor de Brunetto Latini, des Ora- 
cles sybiliins. Elle renferme également, dans le Mst. coté 6987 
(xm e siècle), après une Apocalypse, un traité des dix Sybilles, et 
en particulier de la dixième appelée Tiburnica , en latin Alburnea 9 
fille de Cassandre de Troie , laquelle prédit de Jésus-Christ U du 
royaume d^g deux. Le traité commence ainsi : « Les Sébiles géné- 
raument sont appelées les famés « prophétianes, etc.» 

Enfin, le Mst. 8649, ancien n° 1410 (Bibl. roy.) , Mst. de format 
in-4°, en papier et avec miniatures , nous offre les Prophéties des 
Sybilles, sous forme de mystère ou de moralité ; cette œuvre cu- 
rieuse est dédiée à la duchesse Louise de Savoie , mère de Fran- 
çois I er . On trouve encore, quelques détails sur les Sybilles à la page 
158 du Catalogue des manuscrits de la bibliothèque de Rennes, pu- 
blié récemment par M. Dominique Mallet, bibliothécaire de la ville 
de Rennes. Ce M r me fait l'honneur, à la page 118 de son livre, de 
critiquer assez vertement l'édition que j'ai donnée de la légende de 
S. Brandaines. Il aurait peut-être été plus à propos de m'en re- 
mercier, car il est probable que, sans ma publication , M. Mallet 
n'eût point songé à parler, dans la sienpe, de cette légende, qui était 
tout-à-fait inédite avant que je l'eusse imprimée propriis impensis et 
curis. M. Mallet eût dû remarquer ensuite que ses reproches tom- 
bent à faux pour la plupart, car en donnant une édition entièrement 
conforme, mime dans ses fautes , au manuscrit de Paris le plus 
ancien dé ceux qui contiennent la légende de S. Brandaines, je n'ai 
pas eu le moins du k monde la prétention de reproduire le texte 



NOTES. 383 



qui appartient à la bibliothèque de Rennes, et qui n*était pro- 
bablement connu que de son conservateur. Du reste, les critiques 
beaucoup trop affirmatives de M. Mallet ne m'empêcheront pas de 
reconnaître qu'il y a dans son livre de fort bonnes choses, et de le 
remercier , au nom des bibliophiles qui ne devraient pas s'entre- 
manger, d'avoir , le premier, publié le catalogue des manuscrits 
qu'il était chargé de garder , et dont probablement avant lui l'on 
pouvait dire : 

Sacrés ils sont, car personne n'y touche. 

Page 36, vers 4 et 5 : 

De moi se devraient bien moquier 
Et moi appeler Dam Richier. 

Dam Richier (domînus, domnus Richier, d'où le Don des Espa- 
gnols), est un personnage qui figure dans les romans du cycle car- 
lovingien. On lit dans celui d'Auberi-le-Bourguignon^(Mst. 7227 , 
bib. roy., f. 74): 

Or chanterai pour voz esbanoier : 

Je sai de geste les chansons commencier 

Que nus jonglères ne m'en puet engingnier. 

Je sai assez dou bon roi Cloevier 

De Floevent et dou vassal Richier ! 

Page 45, vers 19 : 

C'est Bélias qui parle : 

Ils sont ore bien atrapez 
Geulz que tenons en noz prisons ; 
De crapaux avons venoisons , 
Rost de serpens et de couleuvres : 
On lez sert touz selonc leurs ouvres ; 
Puis entremetz d'escorpions, etc. 

Nos ayeux aimaient à l'excès ces descriptions fantastiques de l'En- 
fer. On les rencontre à chaque instant dans leurs Mystères et leurs 
poèmes. Elles prouvent que la fabulation réalisée par Dante était, à 



384 ' NOTES. 



son époque, plus commune qu'on le suppose. Quelquefois aussi elles 
fournissaient un texte à des satires assez originales et assez spiri- 
tuelles, témoin, par exemple, celle qui suit, de Raoul de Houdaing, 
satire qui est intitulée le Songe d Enfer. Cette pièce se trouve 
dans le Mst. 7218, fol. 85 (Bib. royale), d'après lequel je la donne; 
toutefois, je l'ai revue sur la leçon du Mst. 7615, fol; cxvi. 

LE SONGE D'ENFER. 

En songes doit fables avoir, 
Se songes puet devenir voir; 
Dont sai-je bien que il m'avint 
Qu'en sonjant .i. songe, me vint 
Talent que pèlerins seroie. 
Je m'atornai et pris ma voie 
Tout droit vers la cité d'Enfer. 
Errai tant quaresme et yver 
Qu'a droite eure i fui venuz, 
Mes de ceus que g'i ai connu* 
Ne vous ferai ci nul aconte 
Devant que j'aie rendu conte 
De ce qu'il m'avint en la voie. 
Plesant chemin et bêle voie 
Truèvent cil qui enfer vont querre. 
Quant je me parti de ma terre, 
Porce que li contes n'anuit, 
Je m'en ving la première nuit 
A Covoitise la cité. 
En terre de Desleauté 
Est la cité que je vous di. 
Ge i ving par .i. mercredi; 
Si me herbregai chiés Envie. 
Plesant ostel et bêle vie , 

Eûmes, et sachiez sans guile, 
Que c'est la dame de la vile. 
Envie bien me herberja ; 
. En l'ostel avoec nous menja 
Tricherie, la suer Rapine , 



NOTES. 385 



«V- 



■* 



*î 



Et Avarisoe, sa cousine, 

Yint avoec li, si comme moi samble. 

Por moi véoir toutes ensamble 

Et vindrent et grant joie firent 

De ce qu'en lor pais me virent. 

Tantost, sanz contremander, 

Vint Avarisce demander 

Que je novèles li déisse 

Des avers , et li apréisse 

Lor fez et lor contenemenz. 
Si com chascuns de ses parenz 
Se demaine ma demandé ; 
Et je ly ai tantost conté 
.1. conte qu'ele tint à buen, 
Quar je li contai que li suen 
Avoient du pais cbacié 
Larguèce, et tant s'est porcbacié 
Sa gent, que Larguèce n'avoit 
Tor ne recet, ne ne savoit 
Quel part ele puet durer ; 
Ne le pot mes plus endurer 
Larguèce, ainz est en si mal point, 
Que cbiés les riches n'en a point. 

Ce li contai : grant joie en ot, 
Et Tricherie a .1. seul mot 
Me redemanda esraument 
Que je li déisse comment 
Li tricbeor se maintenoient 
Icil qui à li se tenoient, 
Se le voir li savoie espondre, ' 
Et je que tost si voil r espondre. 
Li dis de son voloir .1. pou, 
Que Tricherie ert en Poitou 
Justice dame et vis confesse, 
Et a por prendre sa promesse, 
En Poitou, si com nous dison, 
Ferme cbastel de trahison, 



II. 



25 



386 NOTES. 

Trop haut le plus divers (1) du monde 
Dont Poitou siet à la roonde , 
Toz enclos et çainspar grant force. 
Tricherie qui s'en efforce 
L'a si garni de fausseté, 
Qu'en aus n'a foi ne léauté. 

Ce respondi-je Tricherie , 
Mes quique tiegne à vilonie , 
Je dis tout voir, n'en doutez rien , 
Quar des Poitevins sai-je bien 
Geus qui connoissent leur couvine, 
Que de leur roiaume est roïne , 
Tricherie, si com moi samble , 
Qu'entre els et li trestout ensamble 
Sont de conseil à parlement. 
Adont s'en rist mult durement 
Tricherie et grant joie en fist , 
Et puis tout en riant me dist': 
« J'ai toz les Poitevins norris : 
« Se il s'acordent à mes dis, 
« Biaus amis, n'est mie merveille.» 
A tant départi nostre veille 
Ghascun à son ostel ala , 
Et je qui toz sens remez là 
Avoec m'ostesse jusqu'au j or, 
Et lendemain sanz nul séjor 
Levai matin et pris congié, 
Et me mis au chemin com gié 
Estoie fez le jor de devant. 
Hors de la cité là avant 
Tornai à senestre partie, 
Tant que je ving à Foi-Mentie , 
La corte, la mal compassée, 
Qui en poi d'eure est trespassée. 
N'i a c'un petitet de voie 

(1) Mst. 7615 : le plus plesant. 



NOTES. 387 



De ce que dire vous dévoie. 

£1 prunier chief , non pas en coste ; 

Trouvai Tolir (1) .1. divers oste. 

De mentir ot le maistire : 

De Foi-M entie est mestre et sire. 

Cortois estoit et debonère ; 

Durement me plot son afère. 

O lui me retint au disner : 

Après sans longues demorer, 

Vint mes ostes a moi enquerre, 

Comment Tolirs en ceste terre, 

Uns siens nlleus se maintenoit, 

Et comment il se contenoit 

Contre Doner ;• itant m'enquist 

Et de ce que il me requist 

Respondi voir, quar je li dis 

Que Doners ert las et mendis , 

Povres et nus et en destrece 

Qui sol oit avoir l'ainsnéece. 

Or est mainsnez, or est du mains : 

Doners n'ose monstrer ses mains , 

Doners languist, ce est la somme. 

James Doners chiés nul haut homme 

Ne fera .11. biaus cops ensamble. 

A -hautes cors de Doner samble 

Que il n'ait mie le cuer sain, 

Qu'en son sain tient adès sa main, 

Lais chétis haïs et blasméz. 

Tolirs est biaus et renommez ; 

N'est pas chétis ne recréus, 

Ainz est et granz et parcréus. 

De cuer, de cors, de bras, de mains 

Est granz assez: Doners est nains (2). 

Quant mes ostes ceste novele 
Oï, mult par le tint à bêle, 



(1) Enlever, de tôlier e. L'auteur en fait un personnage allégorique. 

(2) Mst. 7615; Var. : Donner n'ose montrer ses mains. 

25. 



388 NOTES. 



Et mult li plot, dont m'enparti. 
D'aler. mon chemin m'aati 
Où je vous dis qu'aler dévoie. 
Por eschacier la maie voie, 
M'en issi par une posterne ; 
Droitement à Vile-Taverne 
M'en commençai à ampasser ; 
Mes ainçois me covint passer 
.1. flun où mains vilains se nie, 
Que l'en apele Gloutonie. 
Uu.ec ving, outre m'en passai; 
Mes tant est viex, de voir le sai , 
Qu'aine mes si vil passé n'a voie. 
Si qu'en Vile-Taverne entroie , 
Trovai de mult plesant manière 
Roberie ( 1 ) la tavernière , 
Qui me herbrega volentiers : 
La nuit fu mes osteus entiers. 

De jouer oï mult bel atret ; 
Hasart et Mescont et Mestret 
Furent la nuit à mon ostel. 
Qu'en diroie ? Je Foi itel 
C'on ne le pot plus plesant fère. 
Mult m'enquistrent de mon afère, 
Li compaignon qui léenz èrent ; 
Tuit ensamble me demandèrent 
Mestrais (2), Mescontes et Hasars , 
Que lor déisse isnelle pas (sic) 
Noveles qu'à Chartres fesoient 
Dui lor ami qu'il mult amoient , 
Charles et Mainsens, de la loge (3) 



(1) Le vol, de rober, dérober. C'est un trait de satire contre les 
hôteliers. 

(2) Mst. 7615; Var. : Mesdiz* 

(3) Le Mst. 7615 supprime les deux noms propres et donne la le- 
çon suivante : 

Car les mesdisans de la loge, 

Où Papelardie se loge, 

De ces ji. m'enquistrent les faiz. 



NOTES. 389. 



Où Papelardie se loge. 
De ces .11. m'enquistrent les fez., 
Et je respondi sanz meffez : 
« D vous aiment mult durement. 
« Si vous dirai rezon comment : 
« Sovent lor fêtes gaaignier; 
« Si vous vuelent acompaignier 
« A eus tout par droit héritage.» 
Et il me tindrent mult à sage; 
Por ce que le voir lor en dis, 
Qu'en cest mont n'a pas de gent .x. 
Qui d'els la vérité retret, 
Miex aiment Mescont et Mestret 
Que fet cil Charles et Main sens (1) : 
Il les atraient en toz sens. 

Et li tavernier de Paris , 
Cil ne les servent mie enuis , 
Ainz vous di, foi que doi S. Pière , 
Que il aiment de grant manière 
Mestrait et Mescont et Hasarts 
Qu'à lor gaaing ont sovent part. 
Gautiers Moriaus, n'en do ut deviens, 
Jehans Boçus et artisiens, 
Hermers (2), Guiars li fardoilliez, 
Qui maint briçons ont despoilliez , 
IN'auroie ouan tout aconté 
Ce conte Mestret et Mesconte. 
Ce dis; lor vi venir Hasart 
Qui me demanda d'autre part, 
Noveles de Michiel de Treilles. 
Après me raconta merveilles 
De dant Sauvage et de sa gent, 
Comme il fesoient sanz argent 
Estre sovent Girart de Troies; 



(1) Mst. 76 1 5 ; Yar. : Que fait cil que les mesdisans. 
d) lbid.; Var.: Hémars. 



3go NOTES. 



Et je lor dis que toutesvoies 

Estoit Girars en lor merci. 

Il ne se muet oncques de ci, 

Mes adèsavoec aus se j orne. 

Sovent le voi penssui et morne ; 

Chascuns î prent, chascuns le plume: 

C'est lor béance (1) et lor coustume. 

Ce lor dis-je tant seulement, 

Et Hasars qui bien sot comment 

Si desciple le sèvent fère, 

Fu liez et esbaudi Pafère, 

Et tuit etjtuit firent joie. 

Ne cuit que jamès si grant voie, 

Quar oncques mes tèle n'avint, 

Avoec cèle grant joie vint 

Yvrèce la mère Versez, 

Et ses' nlz o li lès alez. 

Versez est granz et parcréuz, 

Et mult est amez et créuz 

En son pais et en sa terre, 

Et dist qu'il est nez d'Engleterre. 

Cousin se fet Gautiers-l'Enfant : 
En nule terre n'a enfant, 
Je croi, qui si bien le resamble* 
U puéent bien aler ensatnble ; , 
Andui sont si grant et si fort, 
Que nus n'auroit vers aus esfort, 
Ne nus vers aus ne s'apareille. 
Versez est si fors à merveille , 
Et si membruz et si divers 
Qu'il gète les plus granz envers. 
Par moi le sai, oiez comment : 
Il avint trestout esraument 
Que Versez vint léenz à cort. 
Tout pié estant me tint si cort, 



(1) Mst. 7615 ; Var. : Balance. 



NOTES. 391 



Qu'il me covint à lui jouer. 
Onques ne m'en poi eschiver, 
Quar deffendre ne m'en séusse, 
Mes tout aussi com je fusse 
A Guinelant et à Vuitier, 
M'estut escremir et luitier 
A lui par le conseil mon oste. 
Yvrece qui son mantel oste, 
Par grant joie et par grant solas 
Nous aporta .11. talevas (1), 
Comme à tel guerre convenoit; 
Et chascuns en sa main tenoit 
Par grant ire et par grant effort, 
Baston de cler aucoirre fort. 

Si vous di que chascun avoit 
D'armes qu'anqu'il l'i covenoit. 
Je li vois et il me revient, 
Et je le sache et il me tient, 
Et je sus hauce et il retrait. 
Je li retrai d'un autre trait, 
Et il esrant à trait me vient , 
Et si très durement me tient 
Que je ne li puis eschaper. 
Si durement me seut taper 
Et si fort, ne 1' m'escréez mie, 
Qu'aus colées de l'escremie 
Me fist si chanceler à destre 
Qu'à poi ne chéi à senestre. 

Et lues que remest celé chaude ; 
Por tenir la bataille chaude, 
Yersez reliève, si m'assaut. 



(1) Le talevas, ou tavelas, ainsi qu'on lit au mst. 7615, était une 
espèce de bouclier, de targe courbée des deux côtés et formant une 
e spèce de toit. On lit dans le Tornoiement de VAnte-crist : 

Li escu 

Qui resembloit un talevas. 



3g2 NOTES. 



Je li resail, il me resaut, 
Et je tresgète et il sormonte. 
Si me fiert que el chief me monte 
Où l'estordre m'ert montée. 
Ce fu li cops de sor montée, 
Quar il me monte en la teste, 
Et cil qui trestoz les enteste 
Me prent aus braz et si me torne, 
Et en cel tor si mal m' atome 
Que il m'abat encontre terre 
A .1. des jambes d'Engleterre, 
Si que ne V porent esgarder 
Cil qui le champ durent garder. 

A toz fui moustrez esraument 

Et iluec sus le pavement 

Fusse remez à grant mescbief ; 

Mes Yvrèce me tint le cbief 

Par compaignie en son devant (1). 

A cbief de pose vint avant 

Yersez et dist, isnelle pas : 

« Compains, ne vous merveilliez pas ; 

« Maint se sont à moi combatu 

« Qui au luitier sont abatu 

« Et au combatre en la taverne ; 

« Neis Guilliaume de Salerne 

« C'on tient à preu et à bardi 

« Ai batu, bien le vous di, 

« Jambes levées à .1. tor.» 

De plusors autres ci entor 

Se vanta qu'abatuz avoit, 

De teus que se on le savoit 

Dont mult se riroient la gent ; 

Mes ne seroit ne bel ne gent 

Que toz recordaisse ses dis ; 

Je remez qui fui estordis. 



(1) "Ce vers et les dix-sept suivants sont sautés au Mst. 761 6. 



NOTÇS. 393 



Il s'en ala; mes aine Yvrèce 

For angoisse ne por destrèce 

Ne me volt celé nuit lessier, 

Ne je ne li voil relessier 

D'obéir à sa volenté. 

Quant j'oi léenz grant pièce esté, 

Com cil qui bleciez me sentoie, 

Yvrèce, en qui conseil j'estoie, 

Me prist et si me convoia. 

Hors du chastel bien m'avoia, 

Et toute i mist s'entencion ; 

Par devant Fornication 

Me mena droit en .1. chastel 

Qu'on appelé Chastiau-Bordel, 

Où maint autre sont herbregié. 

O Honte la fille a pechié 

Me vint véoir ft grant déduit, 

Larrecins, li filz Mienuit 

Qui reperoit en la meson. 

Celé nuit me mist à reson 

Larrecins, et m'enquist comment 

Li desciple de son couvent 

Le fesoient en cest païs. 

Tantost li respondi et dis 

Sanz atargier et sanz faintise , 

Que li Rois en fet tel justice 

Et qu'il les maine si apoint 

Que larron sont en mauves point (1). 

Celi dis, et bien le savoie; 
Et lors si demandai la voie 
A enfer la grant forlerece. 
Entre Larrecins et Yvrèce 
Mult volentiers m'ont convoie, 
A lor pooir m'ont avoié 



(1) N'est-ce pas ici, en quelque sorte, pour la flatterie comme pour 
le sens même de l'expression, le fameux vers de Molière : 
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude. 



3p4 NOTES. 



Et dient : « Plus n'i atendras ; 
« Par devant Cruauté tendras 
« Droit à Cope-Gorge ta voie , 
« Et d'ilueques, si te ravoie 
« Avant et saches sanz abet. 
« S'a Murtre-Vile le gibet, 
« Pues venir, bien auras erré (1). 
« James le grant chemin ferré 
« Jusqu'en enfer ne lesseras ; 
« Mes si droit avant t'en iras 
« Que mes venras en enfer droit.» 
Mult me conseillièrent à droit 
Yvrèce et Larrecins ensamble : 
A tant li parlemens dessamble. 

Je m'en alaij ma voie pris. 
Au chemin qu'il m'orent apris 
Me ting et alai toutes voies. 
Les liucs, les viles, les voies, 
Ne vous auroie hui acontées ; 
Mes tant trespassai de contrées 
Que je ving à Désespérance 
Où la greignor joie de France 
Oï; ne cuit mes si grant oie, 
Quar Désespérance est monjoie 
D'enfer j por ce est à droit dite 
Que d'iluec jusqu'à Mort-Soubite 
N'a c'une liue de travers. 
Jouste Mort-Soubite est enfers : 
N'i a c'un soufle à trespasser, 
Qe celé monjoie passer 
Penssai, et tant qu'en enfer ving, 
De tant à bien venu me ting 
Que quant g'i ving que il metoient 
Les tables, mult s'entremetoient 
De 1' mengier léenz atorner. 
Onques portiers por retorner 



( 1 ) Ce vers et les dix-neuf suivants manquent au Mst. 7615. 



NOTES. 



3 9 5 



Ne me prist, et itant vous di 
C'une coustume en enfer vi 
Que je ne ting mîe à poverte, 
Qu'il menjaent à porte ouverte. 
Quiconques veut en enfer vait : 
Nus en nul tenz léenz ne trait 
Que jà porte li soit fermée. 
Iceste coustume est faussée : 
En France, chascuns clôt sa porte : 
Nus n'entre léenz s'il n'aporte, 
Ce véons-nous, tout en apert ; 
Mes en enfer à huis ouvert 
Menj uent cil qui léenz sont. 
De la coustume que il ont, 
Me lo; en enfer ving tout droit : 
Onques mes si grant joie à droit 
Ne f u fête comme il me firent, 
Quar de si loing que il me virent 
Ghascuns por moi véoir acort. 
Gel jor tint li Rois d'enfer cort 
Plus grant que je ne vous sai dire. 
Gel jor furent à grant concire 
luit cil qui de l' Roi d'enfer tindrent. 
Li mestre principal i vindrent, 
Cil qui sont de plus grant renon. 
Quant ils passèrent à Vernon 
Bien parut a lor chevauchie, 
Quar dusqu'au chief de la chaucie 
Péri toute l'église aval ; 
Mes s'il estoient à cheval, 
Ce ne fet pas à demander. 
Li rois qui les ot fet mander 
Les fist entor luinsséir, 
Por ce qu'il les voloit véir. 

Je m'en montai isnèlèmeat 
Sus el palais fet à ciment. 
Adonc fui-je bien saluez 
De clers, d'évesques et d'abez. 
Pylates dist et Belzébus : 



3g6 notes. 



« Raoul (1), bien soies-tu venuz ! 

« Dont viens-tu? — Je vieng de Sassoigne, 

« Et de Champaingne et de Bourgoingne, 

« De Lombardie et d'Engleterre : 

« Bien ai cercbié toute terre. 

« — Tu es bien a eure venuz ; 

« Mes jà n'i fusses atenduz 

« S'uns petit fusses atargiez, 

« Quar aprestez est li mengiers.» 

Ainsi dist à moi Belzébus ; 

Mes ains mengiers ne fu véus 

Si ricbes qui léenz estoit 

Appareilliez, c'on ne pooit 

Teus viandes trover el monde 

Tant comme il dure a la roonde. 

Je en fui mult joianz et liez ; 
■ Et tout esrant li panetiers» 

Sanz demorance et sanz atente- (2), 

Ne cuidiez pas que je vous mente, 

Napes qui sont faites de piaus 

De ces useriers desloiaus 

A estendues sus les dois. 

A tant s'assist li mestres Rois, 
, Et li autre communaument, 

Gom se il fussent d'un couvent. 

Mon siège fu aine, ni ot autre, 

Dui popélican l'un sor l'autre. 

Ma table fu d'un toisserant, 
Et li séneschaus tout ayant 
Me mist une nape en la main 
De 1' cuir d'une vieille putain, 
Et je l'estendi devant moi. 
A une toise sis de 1' Roi , 
A .i. petit près, non pas en coste; 
Celé nuit oï-je nuit bon oste 
Et en mult grant cbierté me tint. 

(t) Nom du trouvère. 

(2) Ce vers et le suivant sont sautés au Mst. 7615. 



NOTES. 3g7 



Au premier mes ainsi avint : 

à 

Nous aporta l'en devant nous 
.1. mes qui fu granz et estous, 
Champions vaincus à Faillie. 
Chascuns grant pièce mal faillie 
En ot; bien en furent peu. 
Après 4 champions ont eu 
Useriers cras à desmesure, 
Qui bien avoient lor droiture. 
Cuit estoient et s'èrent tel, 
Qu'il estoient d'autrui chatel 
Lardé si cras desus la coste , 
Devant et derrière et encoste, 
Ot chacun .11. doie de lart. 
Jà n'ert si cras c'on ne le lart, 
En enfer, tout communaument; 
Mes cil d'enfer enz el couvent, * 
ltant vous di bien sanz faintie, 
Qu'il ne V tienent mie à daintie 
Tel mes selonc ce que je vi ; 
Quar il sont d'useriers servi 
Toz tens et esté et yver : 
C'est li généraus mes d'enfer. 

Uns autres mes fu aportez (1): 
De larons, murtriers à plentez 
Qui furent destrempré as aus. 
Si estoit chascuns toz vermaus 
De sanc de marcheans mordris, 
Dont il avoient l'avoir pris. 
Après orent .1. autre mes 
Qu'il tindrent à bon et à frès : 
Vielles putains aplaqueresses. 
Qui ont teus crevaces qu'esnesses, 
Mengiés a verde saveur. 
Mult s'en loèrent li pluseur, 
Si que lor dois en délechoient 
Por les putains qui li puoient, 



T* » 1 ■ 



(1) Tout cet alinéa est sauté dans le Mst. 7615. 



398 NOTES. 



Dont il amoient mult le flair : 
Encor en sent-je pair l'air. 

Devant le Roi après cel mes, 
A porta l'en .1. entremès 
Qui durement fu déparlez, 
Gon apèle bougres .ullez, 
A la grande sausse Parisée (1), 
Qui de lor fez fu devisée. 
Gomment on lor fist ce me samble 
Par jugement à toz ensamble 
Sausse de feu finalement 
Destemprée de dampnement (2). 

En tel sausse que j'ai nommée, 
Toz cbaus à toute la fumée, 
Furent à la table d'enfer 
Aportez en broches de fer 
Devant le Roi à cui mult plol, 
Qui entor lui ot grant complot 
Des siens et fu liez durement, 
Et présenta mult largement 
Lez mes et tant en donna-il, 
Et çà et là, que cil et cil 
S'en loèrent sanz nule fable, 
Tant qu'il disoient sus la table 
G'onques teus mes ne fu véus. 
Autre bougres ont- il eus; 
Mes siplésanz véus n'avoient, 
Que por lulleis qu'ils savoient 
Disoient que c'èrent espisses. 
Si en fesoient granz délices 
Partout que ce sembloit poison : 
Tuit en avoient à foison. 



(1) Geci est une allusion au supplice du feu qu'on faisait subir aux 
hérétiques, à Paris. Les Bougres ou Bulgares étaient des espèces de 
Manichéens. 

(2) Le Mst. 7615 saute de là à ce vers de la page 199 : 

Adrès ce! mes nous vint en haste, etc. • 



NQTES. 399 



Mes il estoient en doutance 
Que il n'eussent mes pitance, 
Desi là que Gormons d'argent 
Venist o toute sa grant gent 
En enfer ou l'en le semont 
Et après me dist de Gormont, 
Uns d'aus qui tère ne se pot, 
C'on en feroit .1. hochepot (1), 
Après les bougres qui fler oient 
Larsis, et puis si farsir oient. 
Faus pledeors à grant revel» 
Mult en menoient grant gaudel 
Entr'els, por le faus jugement 
Qu'il font entr'aus communément 
Por le loier qu'il en atendent, 
Et por les deniers qu'il en prendent, 
Dont il achatent les viandes 
De qoi il font lor pances grandes : 
Sont en enfer mengié à joie 
Greignor'que dire ne porroie. 

D'aus font li queu .1. entremès 
Teljque parler n'ois tes mes 
De nule tel viande à coït ; 
Quar c'est uns mes qui pas ne cort 
A us cors, ne pas n'en sont aprises ; 
Quar li queu ont les langues prises 
Des pledeors et trètes fors 
Des gueules, et si les ont lors 
Frites el tort qu'il font de 1' droit. 
Là ont les langues del* tort droit 
Et de lor faussetés mérites; 
Quar ainçois qu'eles soient frites 
Ne traînées par le feu, 
.1. maistire en font li keu ; 
Quar de ce que furent loés, 
Des granz loiers sont or loées. 



(1 ) Hochepot, pot pourri, olla podrida, mets composé de plusieurs 
viaddes. 



4<>0 NOTES. 

En burre, au mètre en la friture , 
En cel feu et en cèle ardure 
Où li keu si les demenoient, 
Tout le malice avoec hocoient 
G'on puet] en [pledeor puisier 
Por la savoir bien aguisier, 
Tant que ce n'ert pas geus de veille. 
De tels langues n'est pas merveille , 
Se cil d'enfers ont les friçons 
De plain panier de maudiçons 
Droit sor ces langues embroies , 
Entre deux mençonges hocies. 
Devant le Rois el dois amont 
Les portent; c'est li mes el mont 
Conques li Rois plus desirroit 
Que ces langues ; quant il les voit 
Multlesloa : tuit les looient. 
Qui véist com langues aloient 
Et ça et là|Communement, 
Mander péust tout vraiement 
Aus parjurez, aus mente ors, 
Que langues de faus pledeors 
Ne sont pas en enfer blasmées, 
Mes cbier tenues et amées. 

Après cel mes revint mult biaus : 
De vielles putains desloiaus 
Firent pastez à nos confrères. 
Mult déléchoient lor lèvres 
Tuit cil qui en enfer estaient, 
Por ce que les putains puoient. 
En leu de f rommage rostis 
Nous donèrent enfanz murtris 
Qui furent gros comme sain ; 
Mes nu frommages de gain 
A cel mengier ne se puet prendre, 
G'on en trueve petit à vendre. 

Après cel mes nous vint en haste 



NOTES. 4 0t 



Bedel, bête (1) bien cuit en patte, 
Papelars à l'ypocrisie, 
Noirs moines à la tanoisie, 
Vielles prestresses au civé, 
Noires nonnains au cretonne, 
Sodomites bien cuis en honte. 
Tant mes que je ne sai le conte 
Ont cil d'enfer léenz eu : 
De char furent trop bien peu, 
Et burent, si com devin, 
Vilonies en leu de vin. 
Bien «ai, mes ne m'en puet deçoivre, 
Trop à mengier et poi à boivre 
Ont en enfer ; tele est lor vie , 
Et lues que la cort fu partie, 
Li Rois d'enfer tout maintenant 
Parla à moi en demandant 
Comment g'ère venuz à cort 
Des noveles me tint mult cort 
Que li déisse , et je, sanz doute , 
Li contai la vérité toute, 
Gomme à sa cort venuz estoie : 
Bien sot que de rien n'i mentoie. 

Li Rois qui por lui déporter 
Me fist .1. sien livre aporter 
Qu'en enfer ot léenz escrit 
Uns mestres qui mist en escrit 
Les droiz le roi et les forfez, 
Les fols vices et les fols fez 
C'on fet et tout le mal afère 
Dontli rois doit justice fère (2). 

En cel livre me rouva dire ; 
Tantost i commençai à lire. 
Qu'en diroie ? en cel livre lui, 



(1) Mst. 7615; Yar. : Bediaus brûlez. 

(2) Ceci est probablement une allusion à quelqu'ouvrage de l'é- 
poque; mais elle est trop vague pour qu'on puisse préciser le livre qui 
en est l'objet. 

U. 26 



4<>2 NOTES. 

Et tant que en lisant connui 
En cel livre qui estoit tels 
Les vies des fols menesterels 
En un quaier toutes escrites. 
Et Ii rois dist : « Ice me dites, 
« Quar ci me plestmultà oïr, 
« Si puisse-il d'enfer joïr, 
« Que c'est de 1' plus plesant endroit » 
Etg'i commençai tout à droit, 
Et tout au miex que je soi lire. 
Des fols menesterels pris à dire 
Les fais trestout a point en rime, 
Si bel, si bien, si léonime, 
Que je le soi à raconter. 
Il n'i remest riens à conter, 
Péchiez ne honte ne reprouche 
Que nus hom puist dire de bouche , 
Que tout ne fust en cel escrit 
Gomment que chascuns s'en aquit, 
Que de chascun la plus vile tèche, 
Le plus vil pechié dont il pèche 
I est escrit, je l' sai de voir, 
Oublié ne voudroie avoir 
Ce que je vi enz a nul fuer. 
Je reting du livre par cuer 
Les nons et les fais et les dis 
Dont je cuit encore biaus dis 
Dire sans espargnier nului. 
Qu'en diroie? En cel livre lui 
Si longement com le roi plot, 
Et quant assez escouté m'ot, 
Tant com lui plot ne raie mains, 
Doner me fist dedens mes mains, 
.xl. sols de déafelies, 
Dont j'achetai byfFes jolies. 

Après ce que je vous ai dit 
. Ne demora c'un seul petit 



NOTES. 4û3 



Que cil 4' enfer trestuit s'armèrent 
Et puis sor lor chevaux montèrent. 
Si s'en adorent proie guerre 
Por le pais et por la terre ; 
Mes je vous di sanz mespresure 
Conques ne vi si grant murmure 
Comme il firent à lor monter. 
Trop seroit grief à raconter ; 
Mes je ne sai qu'en mentiroie. 
Au partir me firent tel joie 
Que ce fu une grant merveille. 
Congié prent Raouls, û s'eaveille , 
Et cis contes faut si apoint 
Qu'après ce n'en diroie point , 
Por aventure qui aviegne, 
Devant que de songier reviegae. 
Raouls de Itoudaing, sanz mençonge, 
Qui cest fablel Jftst de son songe, 
Ci fine li songes d'enfer : 
Diex m'en gart esté et yver! 
Après orrez de Paradis (i); 
Diex nous i maint et noz amis. 



Explicit le Songe d'enfer. 



Page 258, vers 23 : 
Et tu, qui es ? car ce me compte. 

SYNAGOGUE. 

Se le grant Dieu me gart de honte 
Ne feray pas lonc prologue : 
J'ay pieçà nom Synagogue # etc. 

Un dialogue ou tencon entre Sainte Église et Synagogue, entre le 
Juif et le Chrétien, n'était pas chose nouvelle au xni e siècle. L'idée 

(1) On trouvera cet autre dit dans les notes finales du u* volume des 
œuvres de Rutebeuf, quia traité également ce sujet. 

26. 



4<>4 NOTES. 



s'en retrouve long-temps avant cette époque , dans un dialogue la- 
tin de Petrus Alfonsius (xn« siècle), édité dans la Bibliothèque des 
Pères , tome xxi. C'est peut-être cette production qui a donné nais- 
sance au petit poème français suivant, qui se trouve dans le manus- 
crit 7218 , Biblioth. roy., f. Ml, v*. 

DE LA DESPUTOISON DE LA SINAGOGUE ET DE SAINTE ÉGLISE. 

De Ior mençonges vuelent vivre li mençongier ; 
Plusor par lor mençonges font lor vie alongier. 
Clopins sui, uns songières qui sonjai .1. songe ier : 
Hom mortex ne porroit plus biau songe songier. 

Une gent sont qui dient que trestout est mençongc , 

Et niceté et fable et faits quanque l'en songe; 

Mes Joseph qui fu filz Jacob, sonja a. songe 

Qui fu biaus où si frère mistrent moult grant chalonge. 

J'ai .1. songe songié merveillex à devise ; . 
Volez- vous que mon songe vous esclère et devise ? 
Je sonjai que .11. dames ont contençon emprise : 
L'une est la Synagogue et l'autre ert Sainte Yglise. 

Or oiez de ces .11. s'il vous plest la rancune : 
Jà n'en dirai mençonge ne fausseté nis une; 
Mes ainçois vous dirai le semblant de chascune : 
Sainte Yglise est vermeille et Synagogue brune. 

Ainçois que des .11. dames plus parole façon, 
Vous dirai de chascune la forme et la façon. 
Sainte Yglise ert vermeille, blanche comme .1. glaçon : 
Toutes autres figures vers la seue efîaçon. 

Que fesoit Sainte Yglise, seignor, or escoutez. 
.1. chalice tenoit, de ce point ne doutez, 
Oii U sans Jhésucrist vermaus ert dégoûtez , 
Du costé où li glaive li fu mis et boutez. 

D'autre part tint .1. glaive et une blanche enseigne : 
.111. clos aguz y ot, mon songe le m'enseigne, 



NOTES. 4°5 



Et une croiz vermeille plus que plaie qui saingne : 
En mémoire de celé est drois que l'en se saingne. 

Quel corone ot ma dame de quoi fu coronée ? 
De jonc marin, d'espines forment heriçonée, 
Tele comme ele fu à Jhésucristdonée 
Quant sa char fu à mort por nos abandonée. 

Or ai de Sainte Yglise conté en quelle manière 
Ele tint son chalice corn dame droiturière. 
Or vous dirai de l'autre qui f u gonfanonière ; 
Mult lonc tens mes or est brisie la banière. 

Quant Mo y ses estoit des Juyfs connestables, 
La Synagogue ert dame, c'est .1. mot véritables; 
Mes des or mes ne sont ses paroles estables : 
Sa banière ert brisie, quassées sont ses tables. 

Ses tables sont quassées, dont aus Juyfs moult poisc ; 
Sainte Yglise en Galice se déduit et envoise. 
Des .11. oï le plet, le content et la noise : 
La vilaine parla ainçois que la courtoise. 

Synagogue se drece, qui première parole, 

Et dist à Sainte Yglise : « Garce, entent ma parole; 

« Tu me dois obéir, tu issis de m*escole. 

« — Tais-toi, dist sainte Yglise, vieille ribaude (oie.» 

Et quant la Synagogue s'oi clamer ribaude 
Dire devint plus pâle et plus jaune que gaude. 
« Tais- toi, dist-ejle, garce ; trop es de parler baude : 
« Li tiens Diex ne vaut pas plain bacin d'eve chaude. 

« — Tais-toi, dist Sainte Yglise, foie vieille froncie ; 
« N'es-tu ce qu'ïsayes dist jà sa prophecie 
« Et li autre prophète David et Jérémie 
« Dont je suis essaucie et tu désavancie? 

„ — Tais- toi, chétive foie, ce dist la Synagogue - f 
« Pour quoi te fez si baude et si nère et si rogue? 



4o6 NOTES. 

« Por ton Dieu qui ne vaut le maz d'une viez cogue? 
« Por quoy n'as des prophètea avant tret cest prologue? 

« Por quoi? je l' te dirai; bien le te saurai dire. 
« De rien ne m'en porras, se tu ne mens, desdire: 
« Se voir dire voloies bien en as la ma tire: 
« Mes ton cuer qui faus est à fausseté te tire. 

« Ysayes fu plains de la grâce célestre, 
« Qui dist ce sevent cil qui de ta loi sont mestre , 
« De la raiz Gesse (l) doit une verge nestre, 
« De la verge une flor ; autrement ne puet estre. 

« Bien sez que ce trouvon escrit en Ysaye 
« Et sachez que la flor est la Yirge Marie; 
« Jhésucrist fu la flor dont ele fu florie, 
« Par quoi je sui sauvée et tu por ce périe.» 

Lors respont Synagogue où Faussetez repose 
Et dist à Sainte Yglise : « Tais toi, ebétive chose. 
« Tu n'entens pas à droit de ceste riens la glose : 
« La verge fa David et Salomon la rose. 

« — Tais- toi, dist Sainte Yglise; que ta langue soit arse ! 

« Trop as le cuer farsi et plain de fausse far se. 

« N'aorèrent l'enfant li riche roi de Tharse, 

« Si corn David le dist qui asprement vous jarse. 

a — Il nous jarse comment et en quelle manière ? 
« — Ne l'entens-tu pas bien? la maie mort te fière ! 
« N'avez-vous le sautier, toute la Bible entière? 
« En enfer en charrez où point n'a de lumière. 

« En toi et es Juyfs a tant.de trahison, 
« Qu'entendre ne daigniez ce que nous vous dison, 
« Ne lisiez les prophètes aussi com nous lison; 
« Par votre orgueil charrez en l'infernal prison. 



( 1 ) De la race de Jessé. 



NOTES. 4°7 



« — Li prophète vous jarsent, mes n'est pas de lancete, 
« Mes d'une lance agite qui n'est saine ne nete, 
«< C'est de la mort d'enfer; celé est votre de dète ; 
« Nul ne muert sans baptesme qu'en enfer ne se mète. »> 

Lors repond Synagogue dolente et plaine d'ire, 
Et dist à Sainte Yglise : « Veus me tu donc desdire 
« Que cil en qui tu crois ne morut à martire ? 
« Por rien se il fust Diex ne se laissast ocirre. 

« Déjà ne se lessast à l'estache attacnier , 

« Ne battre de corgies, ne Y visage crachier, 

« Et trop as foie penssée quant tu tel Dieu tiens chier : 

« Jà s'il fust Diex issi ne se lessast touchier. 

« Li Juyfs li donnèrent mainte bufie en la joe, 
« A qui feri joèrent de lui tout à la roe. 
« Jà ce ne lor souffrist se la force fu soe : 
« One si foie créance ne vi corne la toe. 

« — Tais-toi, maleureuse; quanques tu m'as conté 
« Fist-il por nostre amor; moult nos fist grant bonté. 
« De son sanc nous reant de la grant obscurté 
« Où tu seras toz jors par ta maleurté. 

« Chétive mescréant, fausse vieille et vilaine, 

« Bien connoi et bien sai de vérité certaine, 

i 

« Que la char Dieu prist mort, quar ele estoit humaine ; 
« Mes la déité pure remest entière et saine. 

« Par le péchié d'Adam, voir dit que je le nomme , 
« Qui mordi sus deffensse comme glous en la pomme, 
« Fu dampnez toz li siècles; nul ne sauroient la somme 
« De cels qui dampnez furent ; por ce devint Diex homme, 

« Li filz nasqui en terre par le plesir du père 
« Et nasqui sanz péchié de sa très-douce mère ; 
« Puis ocist par sa mort la notre mort amère ; 
« Qui issi ce ne croit droiz ert qu'il le compère, 



4o8 NOTES. 



« Foie vieille mauvèse et dolente chétive, 
« Sarrasin ne païen, ne juyf ne juyve, 
« Ne puéent estre sauf par nule rien qui vive , 
« Ainz charront en enfer où il n'a fons ne rive. 

« Trop es foie et avuegle quant contre moi paroles : 

« Je te métrai voir toutes au-dessous tes paroles. 

« Tu destruis les juyfs et confont et afoles 

« Qui lor commande quirre les maules aus roinssoles (1) 

« Les maules aus roinssoles, c'est légier à entendre : 
ce Messies est venuz, tu le lor fez entendre ; 
« C'est cil qui en la croiz se lessa pour nous pendre : 
« Bien t'en saurai reson et solucion rendre. 

» 

» Entens selonc les livres bone solucion : 

ce Quand Messies vendra perdrez votre élection : 

ce II est venu, c'est cil qui soufri passion; 

c< Puis qu'il nasqui ne fustes fors en subjection. 

ce Quant Jbésucrisz nasqui en terre dignement , 
« "Votre onction pardistes; di-je voir ou je ment? 
« Dès lors déusses-tu savoir certainement 
« Venuz est Messies; si est-il voirement!» 

Et quant Sainte Yglise ot ceste reson fenie, 
Maintenant m'esvcillai ; ou nom Sainte Marie 
Mon songe mis en rime; la rime avez oie : 
Diex vous doins bonne fin et pardurable vie ! 

Explicit de la Synagogue. 



(1) Cette locution pourrait se traduire en -quelque sorte par celle- 
ci : mettre la charrue avant les bœufs. Tu leur commandes de cuire 
les maules aux roinssoles signifie : Tu leur ordonnes de cuire les 
moules aux gouffres, au lieu de: Ta leur ordonnes de cuire les 
gauffres au moule. C'est, comme on voit, un coq-à-1'âne par inver- 
sion. 



NOTES. 4°9 



» 



Page 271 , vers % et suivant» r 

LE MEBCnSR. 

là pourrez acheter bonne œuvre ; 

J'en ai de manières diverses : 

J'ay soye rouge, indes et perses; 

J'ay soies noires, soies fines 

Plus blanche que n'est fleur d'espines, etc. 



Il est curieux de comparer rénumération que le mercier de notre 

Mystère fait de ses marchandises, avec celle qu'a tracée, de l'appro- 

1 visionnement d'un de ces commerçants an moyen-âge, un poète du 

xhi* siècle. Voici quelques-uns de ces vers [Dit des Merciers ; voy. 

les proverbes et dictons du moyen-âge édités par M. Crapelet) : 

J'ai les mignotes ceinturetes, 
J'ai beax gants à damoiseletes, 
J'ai ganz foirez, doubles et sangles ; 
J'ai de bones boucles à cengles ; 
J'ai chainetes de fer bêles, 
J'ai bones cordes à vieles, * 
J'ai les guimpes ensaffrenées, 
J'ai aiguilles encharnelées. 
J'ai escrins à mètre joiax, 

J'ai borses de cuir à noiax 

J'ai de bon loutre à pelîçôns ; 

J'ai hermines etsiglatons (1), 
Et orle de porpois (2) de mer. 

J'ai polain (3) à secors orler 

J'ai sonetesde trop beau tor, 

J'ai de bons flageus à pastor, 

J'ai cuillers de bois et de trenble.... 

J'ai le poivre, j'ai le corn in. 

J'ai fil d'argent à Mazelin, etc. 

Voyez aussi la Dissertation sur l'état de l'industrie et du corn- 

(1) Sorte d'étoffes. 

(2) Bordure de Marsouin. 

(3) Polain, sorte de poisson de mer. 



4 1 NOTES. 

merce de Paris au xui* siècle, par M. Depping. On peut consul- 
ter également pour des énumérations semblables et non moins cu- 
rieuses, le Dit des F cures (orfèvres) et le Dit des Boulangers , 
que j'ai insérés dans mon recueil intitulé : Jongleurs et Trouvères, 
page 128 et suivantes. 



FIN DES NOTES. 



TABLE DES MATIERES. 



Préface Pag. v 

La Nativité de Jhésucrist 1 

* LeGeu des Trois Rois 79 

* La Passion de notre Seigneur 159 

La Résurrection de notre Seigneur 512 

Notes 581 



FIN DU DEUXIEME VOLUME.